Il y a quelques semaines je me suis lancée un défi lecture : épuiser la pile de livres achetés en 2025 et 2026 et que je n’ai pas encore lus (alors que j’en ai acheté et lu d’autres entretemps). Comme je marque à l’intérieur des livres la date d’achat et le nom de la librairie, c’est facile de les retrouver. Et ils sont en pile bien sûr ! J’en ai donc recensé 15 et j’en suis au…9e. Il faut que je me dépêche car je suis très tentée par certains livres de la rentrée littéraire. (Pour lire l’article en entier, il suffit de cliquer sur le titre du livre)
Très brève théorie de l’enferde Jérôme Ferrari Je l’ai lu dès sa sortie et je l’ai relu à l’occasion d’une rencontre organisée par la librairie Mazette avec l’auteur. Ce livre m’a impressionnée. Une plongée brûlante et désespérante dans l’enfer de l’expatriation et de l’immigration aux Émirats Arabes Unis. Un livre qui parle d’altérité.
Si peu de Marco Lodoli Une fable touchante qui raconte une histoire d’amour impossible entre la concierge d’une école et un professeur romancier. Elle l’aime pendant 40 ans, il ne l’a jamais vraiment regardée jusqu’au jour où…Une histoire d’amour triste par un auteur italien que j’ai eu du plaisir à découvrir.
Un air de famille d’Alessandro Piperno Encore l’Italie. J’aime beaucoup la littérature italienne. Un air de famille raconte la rencontre improbable entre un universitaire de 50 ans, banni de son université et un lointain petit cousin âgé de 8 ans, devenu orphelin et dont on confie la garde au professeur. Ils vont partager quelques années et apprendre à se connaître. Des personnages inattendus, des rebondissements malheureux. Un livre tendre et grinçant. J’aime beaucoup cet auteur, « enfant terrible des lettres italiennes » comme il est souvent présenté.
Sur ma route de Carolyn Cassady Si vous avez aimé Sur la route (1957) de Jack Kerouac, si vous avez envie de sentir l’ambiance californienne des années 50 et de la beat génération, lisez ce livre autobiographique de Carolyn Cassady qui a bien connu les « clochards célestes » car elle était mariée avec l’un d’entre eux : Neal Cassasy. Dans ce livre souffle un air de liberté même si la vie de Carolyn n’a pas toujours été facile. L’envers du décor de Sur la route.
Adieu Zanzibar de Abdulrazak Gurnah Un livre qui m’a permis de découvrir cet auteur anglophone qui a obtenu le Prix Nobel de littérature en 2021. Une histoire d’amour triste (encore !) qui poursuit une famille sur plusieurs générations.
Loin de chez moi, Grand reporter et fille de paysans de Maryse Burgot – 2024 – Livre de Poche
Maryse Burgot n’aurait pas dû être journaliste, sous prétexte qu’elle est « fille de paysans » comme elle le revendique elle-même. Finalement c’est une origine sur laquelle elle revient très peu dans ce témoignage. En plus le mot « paysans » n’est plus tellement utilisé, non ? Elle n’aurait pas dû être reporter télé en raison de sa « drôle de voix » qui aujourd’hui est devenue sa signature Dès qu’on l’entend, on hausse le son pour regarder ses reportages…
Loin de chez moi est un beau récit sur le métier de reporter quand on est une femme. Certaines aiment mettre en avant leur titre de « reporter de guerre » alors que Maryse Burgot avance avec modestie, convaincue de sa place de témoin dans les guerres du monde. On sent très bien la bascule psychologique qui s’opère avant et après la naissance de ses enfants. Maryse Burgot parle très bien du travail d’équipe qu’exige le reportage, des contacts sur place, des liens noués avec les personnes rencontrées, interviewées et qu’on doit laisser derrière soi. Un excellent manuel de journalisme qui montre bien que l’empathie ne nuit jamais au professionnalisme.
Hystérie collective – Lionel Shriver – Belfond – 2026 – Traduit de l’anglais (américain) par Catherine Gibert
Lionel Shriver imagine une Amérique du Nord qui adhère à une utopie égalisatrice, dans laquelle tous les mots exprimant la bêtise, l’idiotie sont interdits et passibles de condamnation, voire de mort sociale. Sont bannis également les examens, les notes et toute forme d’évaluation. Résultat : vous n’avez pas intérêt à tomber malade ou avoir besoin de vous faire opérer car les médecins ne sont plus sélectionnés (mot banni) sur leurs compétences.
Cette folie part d’un livre, La Calomnie du QI, d’un certain Carswell Dreyfus-Boxford. Un livre que n’approuve pas Pearson, professeur d’anglais dans une université dont le nom est…Voltaire. Un jour, Pearson, très indépendante d’esprit, finit par déraper devant ses élèves en prononçant des mots interdits. Elle perd son poste, son mari, ses trois enfants. Depuis l’adolescence, Pearson est amie avec Emory, une opportuniste qui adopte toujours les idées du moment et qui bien sûr lâchera son amie. Emory, journaliste star de CNN, n’obéit qu’à son propre intérêt.
Toujours provocatrice (on se souvient du démoniaque Il faut qu’on parle de Kevin, paru en 2003), Lionel Shriver imagine un monde où on chasse la méritocratie et où on tourne le dos à l’intelligence, et où être stupide devient un avantage. Avant de nous bousculer avec un mouvement élitiste inverse.
Selon Lionel Shriver, la méritocratie « est l’idée fondamentale de la démocratie américaine » (cf. Son interview parue dans la revue Transfuge de Février 2026) : « Les Lumières sont menacées aux Etats-Unis aujourd’hui. Les valeurs des Lumières sont pourtant à l’origine de la constitution américaine, mais aujourd’hui, l’idée même de l’Amérique, telle qu’elle a été forgée est menacée. Qui se battra pour l’Amérique son on entre en guerre ? D’après les sondages, très peu de jeunes gens.«
Underdog de Bruno Marsan – Séguier – 2026
Un livre original découvert grâce à une interview de l’auteur dans l’émission de Frédéric Beigbeder, Conversations chez Lapérouse.
Le héros s’appelle Richard. Elevé par sa grand-mère Jo dans un petit village pyrénéen. Adulte, il vit de petits boulots et un jour il rencontre Simon, client d’un palace dans lequel Richard travaille et à partir de là, il change d’univers : New-York, les affaires, les trahisons, etc.
L’histoire serait banale, si Bruno Marsan n’avait pas caractérisé son héros par sa passion pour Sylverster Stallone, l’acteur incarnation de Rocky, de Rambo, etc. Les destinées de Richard de Stallone sont écrites en parallèle, décrivant « un double roman d’apprentissage« , comme l’annonce la 4e de couverture.
Bruno Marsan a découvert Sylverster Stallone à l’âge de 16 ans. Il est ému par ce personnage de boxeur méprisé de tous. En lisant Underdog, j’ai appris que Stallone avait écrit le scénario de Rocky, qu’il avait vécu dans la dèche longtemps, qu’il était un grand lecteur et notamment des écrivains classiques. Une image peu conforme à celle qu’il renvoie. Un mot revient souvent dans ce livre « bum », qui signifie « le moins que rien » un peu comme « underdog », moins qu’un chien ? Un drôle de livre.
La Correspondante – Virginia Evans – Editions La Table Ronde – 2026, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Leïla Colombier
Si vous avez perdu le goût de la lecture, lisez La Correspondante, Si vous errez de livres en livres sans accrocher à rien, lisez La Correspondante, Et si vous n’avez pas réussi à décrocher une place pour le concert de Céline Dion, l’humanité de La Correspondante vous consolera.
Je résume : Sybil Van Antwerp, 73 ans, retraitée et divorcée, vit dans une petite ville du Maryland, Annapolis. Elle passe ses journées à écrire, par voie postale et par e-mail, à ses amies, ses enfants et même à des écrivains dont elle apprécie les livres. Elle correspond ainsi avec la romancière Joan Didion (1934-2021) qui lui répond volontiers. Les deux femmes finissent par échanger sur leur vie quotidienne comme si elles se connaissaient depuis toujours !
Sybil est en train de perdre la vue, alors elle écrit avant les ténèbres. Elle possède un talent incroyable pour nouer des liens épistolaires avec des inconnus. Avec Basam, par exemple, l’employé de la société Kindred project, spécialisée dans l’analyse de votre généalogie via votre ADN. Au fil de ses lettres et des réponses qu’elles reçoivent, se construit le portrait de Sybil, enfant adoptée, ancienne greffière qui travaillait avec un juge renommé. Un jour son passé va la rattraper en raison d’un test ADN que lui offre Félix, son frère et du harcèlement qu’elle subit d’un ancien justiciable.
Pourquoi Sybil écrit-elle ? Une jeune amie, Caroline, lui pose la question et Sybil répond : « J’écris des lettres depuis l’enfance. J’écrivais à un auteur ou à un professeur, à des cousins que je voyais rarement. J’écrivais au chef des pompiers de la ville, à Harry Truman [ndlr : 33e président des Etats-Unis], des gens comme ça. (…) J’écris à tous les gens qui me manquent. Amis, confrères, rédacteurs en chef, enseignants, diplomates, auteurs. Les auteures sont mes préférés. C’est plus compliqué aujourd’hui, bien sûr, parce qu’avec internet les gens écrivent plutôt des e-mails. (…) Un e-mail ne saurait remplacer une lettre manuscrite. cela m’inquiète qu’un jour les nouvelles technologies puissent éliminer le service postal, mais j’espère que d’ici là je serai morte et enterrée. » La première lettre de Sybil était adressée à Pamela J. Travers l’auteur de…Mary Poppins…
La construction de La Correspondante est très habile. Virginie Evans sème des indices pour que ses lecteurs saisissent facilement les liens entre les personnages. Il faut se laisser porter par Sybil, cette femme intelligente, malicieuse, grande lectrice. On apprend ainsi comment Sybil a perdu un enfant âgé de 9 ans et comment cette perte va conditionner ses relations familiales par la suite. C’est émouvant, sans aucune mièvrerie.
L’intention de Virginie Evans était de raconter de façon non linéaire le parcours d’une vie entière. Dans un entretien (octobre 2025) donné dans le cadre de la Darien Library (Connecticut), Virginie Evans avoue que l’idée de ce livre lui est venue en écrivant une lettre à une femme dont elle voulait acheter la maison ! « Les lettres sont une des formes originelles de la civilité du monde« , fait-elle dire à son personnage. Sybil estime que tout le monde a la même valeur, elle écrit donc quand elle a quelque chose à dire à quelqu’un. « La vie de Sybil a été un équilibre entre le miraculeux et le banal« , confie Virginie Evans dans cet entretien que j’encourage à visionner.
La Fin des nuages de Mathieu Simonet – Julliard – 2023
La Fin des nuages est un livre de deuil tout à fait original qui raconte comment un jeune veuf tente, à travers la théorie de l’effet papillon, de rendre éternel son compagnon. Un texte émouvant et qui pose une question inattendue sur le statut juridique des nuages.
Mathieu Simonet est un avocat qui s’intéresse au statut juridique du nuage depuis la mort de son mari, Benoît, en juin 2020. Celui-ci avait créé le festival Fnac Live qui se tient tous les ans sur le parvis de l’Hôtel-de-Ville à Paris. Avant de mourir, Benoît avait eu le temps d’établir toute la programmation pour le 10e anniversaire du Fnac Live prévu en juillet 2020. Mathieu Simonet craque au moment où il apprend que, en raison du Covid, le festival est annulé. Pour tenir, il s’est accroché à une idée : va-t-il pleuvoir ce jour là ? Le risque de pluie obsédait Benoit à chaque édition.
L’effet papillon
Mathieu Simonet a interrogé de nombreux scientifiques à propos de la théorie de l’effet papillon. Il voulait savoir si le dernier souffle de Benoît pouvait provoquer de la pluie en juillet 2020, au moment où le festival devait commencer.
« C’est à cette époque que j’ai commencé à m’intéresser à l’effet papillon. Est-ce que le souffle de Benoît (que j’avais enregistré la veille de sa mort– il avait fait un son métallique ; j’appris plus tard que c’était à cause de l’eau qui entrait dans ses poumons) pourrait avoir un impact sur la météo, cinq mois plus tard ? L’air qu’il avait expiré serait-il capable de provoquer une pluie sur la place de l’Hôtel-de-Ville au moment précis où le Fnac Live aurait dû commencer, le 1er juillet 2020 à 17h ? » P. 66
Un « spécialiste » le conforte dans sa théorie : « Selon lui, il est tout à fait possible que la dernière expiration de Benoît ait eu une conséquence microscopique sur la vitesse de l’air. Cette modification, ajoutée à un autre courant existant, a peut-être permis un mouvement ascendant d’une masse d’air humide. De fil en aiguille, cette vapeur a pu monter, monter, monter tellement haut qu’elle a fini par refroidir jusqu’à se transformer en gouttes de pluie. Et celles-ci ont peut-être engendré un déséquilibre dans le nuage, puis provoqué une précipitation. » Et il a plu le 7 juillet 2020 sur la place de l’Hôtel-de-Ville.
Manipuler les nuages ?
La Fin des nuages est un projet hybride, reconnaît l’auteur : c’est son éditrice qui l’a poussé à traiter les deux thèmes en parallèle, la mort de Benoît et le statut juridique des nuages. À qui appartiennent les nuages, se demande-t-il ? On sait qu’aujourd’hui il est possible de manipuler les nuages pour les faire pleuvoir, par ensemencement à l’aide d’iodure d’argent . Comme Monsieur Moo, un artiste cité avec qui M. Simonet est entré en contact et qui, lors d’une performance en 2011, a déclenché une pluie artificielle au-dessus d’une forêt boréale située à la frontière du Canada et des Etats-Unis. Une technique qui n’est pas sans conséquence et dont les enjeux sont triples :
« Selon moi, cette technique en pose au moins trois : géopolitique (puisque certains pays pourraient déclarer une guerre pour un vol de nuages), environnemental (il suffit de penser à la théorie de l’effet papillon) et sanitaire : l’iodure d’argent pourrait-il être néfaste pour la santé. » p. 107
A ce jour, il n’existe pas de loi internationale sur les nuages. Mathieu Simonet souhaite proposer une action poétique en réponse à une question juridique : créer la journée internationale des nuages le 29 mars. Il compte aussi interpeler l’ONU sur le sujet et aboutir à la création d’une loi internationale sur les nuages. Mathieu Simonet se donne 10 ans pour que ça marche.
« C’est finalement toujours la même histoire. Bouleversante. Universelle. Ce besoin de ne pas oublier les morts. De les raccrocher au réel. Par un livre. Par une plaque. Pour les rendre éternels. » p. 105
J’ai découvert ce livre grâce à La Grande Librairie (émission du 1er février 2026). Dans une interview accordée à la Librairie Mollat, en septembre 2023, Mathieu Simonet dévoile ses intentions. Et pour continuer dans l’inspiration par les nuages, on lira La Théorie des nuages (2005) de Stéphane Audeguy, ou encore L’Étranger de Charles Baudelaire (Petits poèmes en prose, 1869) qui se termine ainsi :
— J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !
Dans L’Anniversaire d’Andrea Bajani et dans Porca Miseria de Tonino Benacquista, deux histoires familiales, les pères, fragiles et tyranniques, occupent une position centrale et la famille est un lieu de tension. La fuir ou la regarder de loin avec mélancolie et tendresse ? Ces deux livres sont parus à quatre ans d’intervalle. Mes hasards de lecture les ont rapprochés.
L ‘Anniversaire – Andrea Bajani – Gallimard – traduit de l’italien par Nathalie Bauer – 153 pages – 2026
Un livre qui m’a secouée, bouleversée. Le narrateur n’a pas revu ses parents depuis 10 ans. « Tu reviendras nous voir ? », l’interroge sa mère dans la scène inaugurale du livre. Comme si elle pressentait qu’elle ne reverrait pas son fils de sitôt. A partir de là, nous entrons dans l’espace clos, étouffant, d’une famille italienne. Le père, autoritaire, tient sa femme et ses enfants sous son emprise. On sent de la violence. La mère ? On a du mal à saisir sa personnalité. Elle est floue comme absente à la réalité. La soeur est peu évoquée : on dirait qu’elle s’est enfuie à temps pour échapper au guet-apens familial.
page 23 : « Désincorporer ma mère de mon père signifie, littéralement, la soustraire à l’invasion par laquelle la figure de mon père s’est systématiquement imposée à notre imaginaire, nous brûlant la rétine, telle la flamme oxhydrique de l’affirmation victimaire de soi, et endommageant irrémédiablement notre vision. Mieux, laissant dans l’obscurité tout ce qu’il n’était pas, lui. En premier lieu ma mère, déjà prête à disparaître. «
Le tyran domestique est décrit comme un lâche à l’extérieur de sa famille. Une scène le révèle : il s’est battu dans le magasin où il travaille et se cache ensuite. Possédé par l’esprit de vengeance, il est persuadé de détenir le pouvoir de provoquer des cancers chez les personnes qu’il déteste et notamment les amies de sa femme ! Il réussit à faire le vide autour de sa famille.
page 25 : « En l’absence de la silhouette de mon père, le monde est grand : il y a de la place pour les petits immeubles, pour le ciel et pour ma mère. »
Le téléphone est un objet qui tient une place essentielle dans le dysfonctionnement de cette famille. L’été la mère emmène ses enfants au bord de la mer. Le père travaille et doit les rejoindre plus tard. Pour prévenir sa femme de son arrivée, il l’appelle via le téléphone du bar de la plage, ce qui scotche la mère sur le sable de peur de manquer l’appel.
page 29 : « Lorsque je revois cette course – ma soeur et moi nous moquions d’elle avec une espèce de gêne -, il m’est difficile d’éluder son visage, qui trahissait la volonté d’atteindre le téléphone à temps pour ne pas décevoir mon père, mêlée à une sorte de présage que l’attente était terminée, à une sorte de soulagement : bientôt elle pourrait de nouveau disparaître, regagner les coulisses du théâtre familial. »
Les enfants détournent l’interdit du téléphone en usant de codes avec leurs amis : deux sonneries, trois sonneries,…Car, pour le père, le téléphone est un instrument diabolique qui relie trop sa famille avec le monde extérieur. Un détail qui en dit long : le téléphone fixe est installé dans la maison alors qu’apparaissent les premiers mobiles !
Bajani décrit avec précision comment l’angoisse du fils naît avant d’appeler ses parents, elle se traduit par des maux de ventre qui précèdent et poursuivent ces moments qui le torturent. L’auteur fouille dans la psyché des personnages, avec une langue parfois complexe qui oblige à revenir sur le texte.
L’Anniversaire n’est pas un livre de plus sur les violences familiales, c’est un livre qui déplie, décortique le mécanisme d’un esprit malveillant. Quand la famille est un espace dont il faut sortir sans se retourner.
« Pour la première fois je voulais raconter une histoire vraie, la mienne, celle de mes parents, de leur venue en France », avoue l’auteur de Porca miseria. « Un titre qui claque« , reconnaît-il et une injure très partagée par les Italiens et qui signifierait « chienne de vie » (j’ai consulté deux applis de traduction. L’une m’annonce « Bon sang ! et l’autre P…de m…Faisons-donc confiance à Tonino Benacquista).
Porca miseria est un livre grinçant dans lequel l’auteur n’est pas tendre pour ses parents. La famille de Tonino Benacquista est arrivée en France en 1954. Et cela ne s’est pas très bien passé, surtout pour le père de l’auteur : « Mon père préfère endosser la posture du désespéré, ma mère celle de la vulnérable. » Le père est alcoolique et la mère dépressive. L’histoire de ce couple repose sur l’asymétrie entre la famille paternelle et la famille maternelle, « Benacquista versus Polsinelli » pour reprendre le titre du chapitre savoureux que l’auteur consacre à la description de ces deux familles :
« Les Benacquista sont des cafoni, des paysans têtus et endurcis. Les Polsinelli, issus de la petite bourgeoisie, ont des manières et de l’éducation. les Benacquista labourent et récoltent leurs terres. Les Polsinelli piquent et brodent dans leur atelier de couture. […]Les Benacquista sont orgueilleux et déterminés. Les Polsinelli sont dépressifs. Les Benacquista envoient leurs fils chercher ailleurs. Les Polsinelli craignent de faire un pas hors de leur bonbonnière. » p.126.
En bon écrivain, T. Benacquista s’offre le plaisir de réécrire l’histoire de son père sous la forme de nouvelles esquissées au coeur du livre : et s’il avait émigré en Amérique ? et s’il était resté en Italie ? Porca miseria est un livre très personnel bien sûr et déroutant. Je m’attendais (à tort) à un récit folklorique sur les Italiens, un témoignage sur la xénophobie qu’ils ont subie, le sauvetage par l’école de la République. Tout l’art de Benacquista réside dans sa façon de déjouer ces thèmes attendus et de livrer un livre très beau et très amer. Son point de vue est particulièrement intéressant car il est le seul des cinq enfants Benacquista à être né en France. La conquête de la langue française n’était pas une évidence car les parents ont toujours parlé l’Italien à la maison. Très tôt, il apprivoise le français par l’écriture plutôt que par la lecture, poussé par un besoin de fiction et de raconter des histoires. Un talent que Benacquista exploitera plus tard avec succès dans ses scénarios (Sur mes lèvres, De battre mon coeur s’est arrêté) comme dans ses romans (Saga, Quelqu’un d’autre, Nos gloires secrètes). Et dans Porca miseria l’auteur montre l’étendue de son talent en nous racontant une histoire réelle, la sienne, tout en utilisant les formes de la fiction : ici une page de scénario, là des nouvelles, ou encore de l’uchronie. Les pages consacrées à son agoraphobie ou à sa relation avec l’alcool sont pudiques et touchantes : « Pendant vingt ans, j’ai soigné la pathologie de ma mère, par l’addiction de mon père. Une façon comme il en est peu, de les réunir. Et de ne plus les oublier. »
L’Anniversaire et Porca miseria, sont deux livres que l’on quitte le coeur lourd et mélancolique. Deux livres qui confirment le pouvoir et la beauté de la littérature. « Ecrire c’est parfois se venger du réel quand il pose problème« . (j’ai trouvé cette phrase dans mes notes et je crois qu’elle est de Tonino Benacqjuista).
Les fantômes de Shearwater de Charlotte McConaghyTraduit de l’anglais (Australie) par Marie Chabin – Gaïa – Actes Sud
Une belle histoire familiale dans un environnement hostile et beau à la fois avec la perspective de la survie de l’humanité : Shearwater est un livre addictif. Merci à la librairie Mazette pour cette découverte.
Shearwater est une île perdue au milieu de l’océan austral. Une île de 120 km2 « essentiellement composée de mousses et de lichens et plus de quarante-cinq espèces végétales vasculaires« . Shearwater abrite quatre-vingt mille otaries ainsi que la dernière colonie au monde de manchots royaux et plus de trois millions d’oiseaux marins nicheurs. Enfin, elle est le seul endroit au monde où le manteau terrestre se soulève et se retrouve exposé. Dominic Salt y vit seul avec ses trois enfants : Raff, Fen et Orly. Les deux premiers sont des ados et Orly un petit garçon de 9 ans.
Une Réserve mondiale de graines Dominic et ses enfants sont les gardiens de la plus grande banque de graines au monde. À Shearwater, les pays du monde entier ont envoyé les graines nécessaires à la survie de l’homme pour les stocker. Une équipe de scientifiques était venue sur l’île pour sélectionner et trier toutes les graines. On devine qu’au-delà de cette île, le monde est peut-être en train de sombrer.
« La Réserve mondiale de semences de Shearwater a été construite pour résister à toutes les sortes d’attaques du monde extérieur ; sa fonction était de survivre à l’espèce humaine, de continuer d’exister au cas où un groupe d’individus devrait un jour recréer à partir de zéro la chaîne alimentaire qui nous nourrit. » (page 21)
Un soir de tempête, la famille Salt sauve de la noyade une femme, Rowan, qui tentait de rejoindre l’île sur une embarcation dont le pilote est mort. Qui est cette femme ? Que vient-elle faire sur cette île magnifique et inhospitalière et dont on apprend qu’elle sera bientôt submergée ?
Un quatuor incassable Progressivement, on comprend quels sont les liens de Rowen, la naufragée, avec Hank, le responsable de la mission scientifique. Il a quitté l’île en laissant son passeport (est-ce-la vérité ?). Rowen va s’attacher à cette famille particulière qui vit en osmose avec l’île. Elle sent qu’ils cachent un secret. Les trois enfants, très attachés à l’île et à leur père, font toujours preuve de courage. Fen vit seule sur la plage au milieu des otaries et des lions de mer. L’eau est son élément : c’est elle d’ailleurs qui va sauver Rowen de la noyade. Raff est un musicien, violoniste. Il souffre d’un chagrin d’amour récent. Et Orly est un merveilleux petit garçon, sensible, très intelligent. Il a acquis sa connaissance des graines auprès de Hank, le chef de la mission scientifique. Ses descriptions botaniques sont pleines de poésie. « Nous avons façonné un quatuor incassable » résume Dominic pour expliquer comment ses enfants et lui ont survécu à la mort de sa femme.
Tous n’ont que quelques semaines pour sauver les graines conservées dans un labo menacé d’engloutissement et avant qu’un bateau ne vienne les chercher. Et Rowen pour découvrir ce qu’est devenu Hank et pourquoi Fen dort sur la plage au lieu de rester dans le phare avec sa famille.
Les trois bonnes raison de lire Shearwater
Si on aime les thrillers, les romans d’aventure, le livre vous tient scotché dès le début.
Quand on aime la nature, la dimension écologique d’une aventure, cette lecture est une mine d’informations sur la végétation, les animaux (j’ai appris ce qu’était le wombat, un mignon lémurien) et leur préservation. J’ai été très touchée par la merveilleuse scène du sauvetage d’une baleine et de son baleineau échoués (p.218). Les efforts surhumains que le groupe fait pour les remettre à l’eau et comment la baleine manque de les tuer (sans intention de le faire) et pivote au dernier moment pour les épargner. Pour la façon poétique dont Orly explique le principe vital des plantes (p.230). Pour l’histoire de l’arbre-dinosaure (p.271). Et pour l’esprit de solidarité des wombats (lémuriens tout mignons qui font des « crottes cubiques« ) avec les autres animaux (p.355).
Parce que c’est une belle histoire familiale.
L’auteure, Charlotte McConaghy explique s’est inspirée de son séjour dans l’île de Macquarie qui abrite une station scientifique.
Scénariste de formation, Charlotte McConaghy est une autrice australienne âgée de 38 ans. l’autrice d’un précédent titre, Migrations (Lattès, 2021), traduit dans une vingtaine de langues. Elle vit à Sydney, en Australie. Je pleure encore la beauté du monde a figuré dans les classements des meilleures ventes du New York Times, du Washington Post et du Los Angeles Times.
Le Crépuscule des hommes – Alfred de Montesquiou – Pavillons – Robert Laffont – 383 pages
Près de 400 journalistes ont assisté au procès de Nuremberg qui s’est tenu pendant une année, de novembre 1945 à octobre 1946. Dans Le Crépuscule des Hommes, Alfred de Montesquiou choisit de nous faire revivre ce procès depuis la salle de presse.
La photo de couverture de ce livre est frappante. Nous sommes le 1er octobre 1946 et cette photo illustre le moment où les journalistes qui assistaient au procès de Nuremberg se précipitent hors de la salle d’audience pour informer leurs rédactions du verdict. Couvrir un événement en direct était alors un véritable challenge.
Alfred de Montesquiou a choisi de raconter ce célèbre procès, qui a duré 11 mois, en se plaçant dans la salle de presse où se pressaient des journalistes du monde entier. Il décrit une ville, Nuremberg « le creuset idéologique du nazisme« , quasiment détruite, dangereuse, où les journalistes côtoient des mendiants et des enfants affamés qui, la nuit, attaquent les jeeps des GI.
Les journalistes sont logés dans le château de Faber-Castell, surnommé le château des crayons (oui, les célèbres crayons dont la marque existe toujours !), dans des pièces aménagées en dortoirs et avec deux salles de bain pour 300 personnes ! Dans la salle de presse se côtoient des professionnels célèbres tels Joseph Kessel, Elsa Triolet, Martha Gelhorm (journaliste américaine renommée, présente sur les plages du Débarquement et femme d’Hemingway), John Dos Passos, etc. A. de Montesquiou s’attache aux pas de reporters moins connus mais tout autant professionnels et notamment à ceux de Ray d’Addario, photo reporter américain, et auteur de la « photo officielle du procès », ou de Margarete Borufka, née en Tchécoslovaque, germanophone et interprète, ou encore Marguerite Higgins, première femme à recevoir le prix Pulitzer du reportage international. Plus de 80 personnes sont citées dans ce livre (juges, journalistes, accusés, témoins) : pour faciliter la lecture, l’auteur a eu la bonne idée de réunir toutes les personnes citées, dans des notices autobiographiques, en fin de livre.
La concurrence « féroce » entre journalistes Des amitiés et des amours se nouent au cours de ces longs mois de procès. Le bar du château de Faber-Castell est un lieu stratégique d’informations et de rencontres. On y organise des soirées, des bals, où tous se détendent après la tension du procès et les horreurs évoquées. A cet égard le témoignage de Marie-Claude Vaillant-Couturier (1912-1996), résistante communiste déportée à Auschwitz puis à Ravensbrûck, est un moment du procès terriblement fort et difficile à entendre. A. de Montesquiou raconte un moment tragique où une interprète, terrassée par l’émotion, fond en larmes et cesse de traduire : « je ne peux pas, je ne peux pas », sanglote-t-elle.
La Nuit de Noël 1945 au château de Faber-Castell. Tout le monde danse : « C’est une cérémonie secrète, un culte orgiaque, une messe antique, les retrouvailles d’une confrérie qui se reconnaît au premier coup d’oeil et se comprend à demi-mot, malgré la barrière des langues. La fratrie de tous ceux pour qui le journalisme est bien plus qu’un métier : une vocation. » (p. 144)
Parmi les journalistes, certaines, tels Margarete, ont vécu la guerre de près, d’autres, telles les journalistes américaines, élégantes et bien portantes incarnent l’Amérique victorieuse contre l’Europe meurtrie. Didier Lazard, qui couvre le procès pour l’armée française, note que les journalistes « se livrent une guerre féroce sous couvert de camaraderie et de beuveries. » On se méfie les uns des autres et surtout des soviétiques venus avec leurs propres interprètes. Après le verdict, certains occupent les lignes en faisant lire des versets de la Bible à leurs assistantes pour empêcher leurs confrères et consoeurs de contacter leurs rédactions.
Une jurisprudence pour l’avenir Il est banal aujourd’hui de qualifier le procès de Nuremberg de procès hors norme, mais il faut se souvenir que pour la première fois un tribunal international se réunissait pour juger de crimes contre l’humanité, comme en témoigne le discours inaugural du procureur Jackson : « Les crimes que nous voulons punir ici furent si savamment planifiés, si odieux et si dévastateurs dans leurs conséquences que la civilisation ne pouvaient tolérer qu’ils fussent ignorés, ne serait-ce que parce qu’elle ne survivrait pas à leur répétition. » (p. 47) Un réquisitoire d’ouverture qui, selon la chroniqueuse judiciaire Madeleine Jacob (1896-1985) « offre une très belle perspective« . « On croyait juger des hommes, écrit-elle, mais c’est en fait une nouvelle forme de loi internationale que le tribunal fabrique. Une jurisprudence pour l’avenir « (p. 80). Nuremberg est aussi le premier procès en traduction simultanée grâce à une technologie développée par IBM. Selon A. de Montesquiou la firme américaine cherchait sans doute à faire oublier qu’elle avait collaboré avec le IIIe Reich, en fournissant aux nazis un système informatique leur permettant d’établir un recensement visant en particulier les Juifs et les Tziganes.
Et les accusés du tribunal militaire international de Nuremberg ? 21 nazis, dont parmi les plus célèbres Hermann Göring (1893-1946) et Rudolf Hess (1894-1987). A ce propos je recommande le film de James Vanderbilt, Nuremberg, sorti en janvier 2026 et qui s’attache particulièrement à la personnalité de Göring.
Un récit historique romanesque Le crépuscule des hommes est-il un récit historique ou une fiction ? « C’est romanesque mais tout est véridique et sourcé « , se défend Alfred de Montesquiou qui a voulu mélanger la grande Histoire et les trajectoires individuelles. « Qui suis-je pour passer derrière de grands historiens ? « , admet-il. Il préfère s’inscrire dans la lignée de Joseph Kessel même s’il estime que celui-ci « laissait parfois le romanesque prendre le dessus ». Grand reporter de guerre, A. de Montesquiou a été marqué par le génocide du Darfour (2005)et il a eu l’opportunité de travailler avec la Cour pénale internationale (CPI) : « Le droit international est la mise en pratique de l’humanisme« , soutient-il. Le crépuscule des hommes est un livre passionnant.
Photo B.I. Sanders d’Associated Press (AP). Au premier plan Wes Gallagher d’AP, en tête d’un groupe de journalistes qui courent vers les téléphones pour transmettre le verdict.
Une amie de la famille – Jean-Marie Laclavetine – Folio – 2019 – 219 pages
Cette « amie de la famille » c’est Annie, la soeur de Jean-Marie Laclavetine morte à l’âge de 20 ans, emportée par une vague alors qu’elle se promenait, avec ses frères et son ami Gilles, sur les rochers qui surplombent la Chambre d’Amour, à Biarritz. Une morte dont on ne parle pas dans la famille, à tel point qu’un jour, interrogé par des amis à propos d’une photo d’Annie, Dominique (le petit frère) répond qu’il s’agit…d’une amie de la famille. « Il ne fait pas bon être mort chez nous, ironise l’auteur. Nous sommes très forts en effacement : une famille de gommes« . Jusqu’au moment où Jean-Marie, décide , 50 ans plus tard d’écrire ce livre sur sa soeur. Jean-Marie Laclavetine avait 15 ans au moment du drame.
Annie : libre et tourmentée Qui était Annie ? Son frère décrit une jeune fille attachante, révoltée, tourmentée. Une personne très libre qui n’hésite pas à partir au Mexique dans des conditions douteuses qui transformeront le voyage en fiasco. Une jeune femme de son temps (elle est morte en novembre 1968) qui se sentait entravée par son corps comme en témoignent ses périodes d’anorexie.
Pour écrire ce livre, J.M. Laclavetine s’est plongé dans la mémoire familiale en citant fréquemment la correspondance entre ses parents qui se sont adorés jusqu’à leur dernier moment. Le père était cheminot, se déplaçait beaucoup et la correspondance tenait une grande place dans la vie du couple. Il a également sollicité la mémoire de ses deux frères Dominique et Bernard qui était présent au moment de l’accident. Et il a retrouvé Gilles, le fiancé d’Annie et Lydie la meilleure amie. « Annie a emporté notre enfance » déplore encore Lydie des décennies plus tard.
La littérature ne répare pas Ce que j’ai apprécié dans ce livre ce sont ses multiples entrées. Un livre sur ce que peut l’écriture face au deuil « Je ne crois pas à la vertu réparatrice de l’écriture. La littérature ne répare pas, elle rend possible une autre vie, elle permet aux flux vitaux confinés dans l’obscurité de recommencer à circuler, de passer d’un corps à l’autre, d’un coeur à l’autre. Elle est la vie, le sang qui court, elle n’évite pas les manies ni les contagions, ni les douleurs. » Un livre qui révèle aussi les distorsions de la mémoire (comme dans le livre de Jean-Paul Kauffmann,L’Accident(j’adore les correspondances entre mes lectures)). C’est aussi le portrait d’une époque, notamment celle qui a suivi la guerre, décrite à travers la correspondance des parents : « La guerre a laissé d’affreuses cicatrices, mais aussi une faim de justice, de fraternité, un désir de construire un monde nouveau, qui doit traverser et secouer tout le corps social. »
Avec Une amie de la famille, Jean-Marie Laclavetine nous propose une autre face du silence familial, qui n’est pas forcément négatif pour l’auteur. « Le silence n’est pas seulement une pierre tombale. Il permet d’autres naissances« , confie-t-il. Dans Une amie de la Famille, il fait sortir Annie de son tombeau de silence et entraîne le lecteur dans une histoire familiale vivante.
Pour compléter cette note de lecture, je conseille de visionner l’entretien que J.M. Laclavetine a accordé en avril 2019 à la librairie Mollat (Bordeaux).
Chinoises – de Xinran – Picquier Poche – Traduit de l’anglais par Marie-Odile Probst – 352 pages – 2003
Je croyais en savoir beaucoup sur la difficile condition des femmes dans le monde mais la lecture de Chinoises augmente encore la dose de souffrance.Une lecture difficile mais nécessaire.
Xinran est une journaliste chinoise qui vit aujourd’hui en Angleterre. Née en 1958, elle a grandi pendant la cruelle « révolution culturelle » (1966-1968). Très tôt, elle a été séparée de ses parents jugés « réactionnaires » par les gardes rouges. Avec son frère elle a vécu dans un orphelinat réservé aux enfants de « chiens à la solde de l’impérialisme » (sic).
Des mots sans tabou
Devenue journaliste, elle a animé pendant 8 ans, de 1989 à 1997, une émission de radio nocturne intitulée « Mots sur la brise nocturne », qui s’adressait aux femmes. Xinran leur donnait la parole pour qu’elles racontent leur vie sans tabou, soit en laissant des messages anonymes soit en se confiant à la journaliste qui a sillonné la Chine pour les rencontrer. En lisant ces témoignages, on s’étonne souvent qu’elle ait eu l’autorisation des les diffuser. Elle a écrit ce livre en 1997 alors qu’elle était déjà partie en Angleterre.
Les « heureuses » femmes de Colline Hurlante
Quel que soit le milieu dont ces femmes sont issues, elles racontent le pire : des viols, des mariages forcés, des grossesses non désirées, des séparations violentes, des échanges de femmes, la pauvreté, la folie, …Un constat comme une évidence : la révolution n’a rien changé au sort des femmes.
Tous les témoignages de ce livre sont durs et bouleversants. Et, en partageant ces récits poignants, la journaliste laisse paraître sa propre souffrance en confiant ce qui est arrivé à sa famille. Le témoignage qui m’a particulièrement choquée se situe dans une région rurale, Colline hurlante (tout un programme) très arriérée où les femmes « s’utilisent » entre frères, se vendent s’échangent.
« Avant mes deux semaines dans ce village, j’ai vu des mères, des filles et des épouses que l’histoire semblait avoir oubliées, menant une vie primitive dans un monde moderne. Je me suis interrogée sur leur devenir ; pourraient-elles jamais rattraper le temps perdu ? On ne peut d’un seul bond franchir le fossé qui sépare les débuts d l’humanité de l’époque contemporaine, et l’histoire n’allait pas les attendre. Toutefois, de retour au bureau, quand j’ai vu l’intérêt que des voyages comme les nôtres suscitaient pour ces communautés méconnues dans le reste du pays, j’ai eu le sentiment de me trouver au début de quelque chose. Ce sentiment a ranimé mon espoir. Peut-être y avait-il une façon d’aider les femmes de Colline Hurlante à évoluer un peu plus vite. Le Grand Li a écouté mon compte-rendu sur les femmes de Colline Hurlante puis il m’a demandé : « Est-ce qu’elles sont heureuses ? »(…) J’ai dit à Mengxing que, sur les centaines de Chinoise avec qui j’avais parlé pendant presque dix ans de radio et de journalisme, les femmes de Colline Hurlante ont été les seules à me dire qu’elles étaient heureuses. »
Depuis, je pense souvent à ces femmes de Colline Hurlante, si maltraitées et si inconscientes de l’être. Ces témoignages ont été recueillis il y a une vingtaine d’années. Alors on se demande : qu’en est-il de la condition des femmes chinoises aujourd’hui ?
L’ Accident – de Jean-Paul Kauffmann – Equateurs littérature – 2025 – 323 p.
Le point de départ de ce livre, est un accident survenu le 2 janvier 1949, à Corps-Nus (Ille-et Vilaine), où J.P. Kauffmann vivait avec ses parents. Ce jour-là, 18 footballeurs issus de ce village, meurent dans un accident de la route. Un drame qui marque à tout jamais la mémoire collective de Corps-Nus et celle de J. P. Kaufffmann alors âgé de 5 ans. L’occasion pour l’auteur de s’interroger sur les effets de distorsion de la mémoire.
Avec L’ Accident J.P. Kauffmann nous fait découvrir pour la première fois son enfance, une partie de sa vie qu’il considère comme un âge d’or et dont le souvenir l’a soutenu pendant sa période de captivité (rappel : J.P. Kauffmann a été retenu en otage au Liban pendant 3 ans, de 1985 à 1988). « J’ai écrit ce livre par gratitude envers cette enfance qui m’a protégé et m’a permis de tenir« , assure-t-il dans une interview. Une enfance qui se déroule dans ce village de 1 000 habitants, un village de la France rurale de l’immédiate après-guerre. J’ai eu le sentiment que L’Accident faisait suite à La Maison Vide de Laurent Mauvignier (que je venais de lire), en nous dessinant le portrait de la France après la guerre, « Un monde un peu maussade, reconnaît Jean-Paul Kauffmann, mais traversé par un bonheur de vivre« . Et aussi une France où la religion catholique est encore puissante comme en témoignent les passages où J.P. Kauffmann évoque l’abbé Brionne, qui semble terroriser ses paroissiens : « Un curé à l’ancienne d’avant Vatican 2« , décrit J.P. Kauffmann qui s’est déplacé à Rome pour enquêter sur le passé mystérieux de cet abbé « sectaire et clivant« . Autre personnage important dans la jeunesse de l’auteur : le cousin de sa mère, l’abbé Georges Rousseau, connu pour ses idées sociales, qui débarque toujours à l’improviste et dont l’influence sera importante pour le jeune Jean-Paul dans le choix de ses études et ses goûts littéraires.
Bien sûr c’est un livre qui convoque d’abord la mémoire de ses parents dont l’auteur nous dresse de beaux portraits. Son père, boulanger apprécié et affectueux avec ses enfants, « facile à décoder« , s’amuse J.P. Kauffmann. Sa mère devenue une pâtissière reconnue, malgré elle. Une mère toujours sur son quant à soi, « insaisissable » selon son fils et qui révèlera son engagement dans le combat pour faire libérer son fils. « Pas commode la belle-mère » aurait confié François Mitterand à Joëlle Kauffmann après un entretien avec Mme Kauffmann et une rencontre avec le comté de soutien du journaliste.
On découvre aussi la foi qui anime J.P. Kauffmann : « Soyez toujours dans la joie du Seigneur ; je le redis : soyez dans la joie (Philippiens, 4-4). Le christianisme n’est-il pas apparu pour répondre à la tristesse du monde?« , s’interroge-t-il p. 295.
Un rapport névrotique aux livres ?
Son rapport aux livres s’est forgé au Québec où il a effectué son service militaire au titre de la coopération. Il obtient un accès privilégié à la bibliothèque du Parlement, dont le fonds de littérature était « d’une richesse exceptionnelle » se souvient-il avec bonheur : « De là vient peut-être un rapport compliqué et absolu aux livres. Je dirais névrotique. Un besoin constant d’être sécurisé par leur contact. La peur panique d’en manquer. Il se trouve que cette hantise s’est réalisée pendant ma captivité. Ce qui advient nous ressemble. Nos obsessions finissent par nous correspondre. Les livres m’ont cruellement fait défaut pendant trois années. Quelques-uns apportés par mes geôliers, La Guerre et la Paix de Tolstoï, Le Sursis de Sartre m’ont sauvé. » Comme je le comprends.
D’un livre à l’autre, les allusions à sa période de captivité au Liban se répondent. Cet événement a marqué les personnes de ma génération : tous les soirs, le journal de 20 h débutait par un rappel des noms et du nombre de jours de captivité des otages journalistes.
Jean-Paul Kauffmann est un auteur que j’apprécie beaucoup, notamment depuis la lecture de Remonter la Marne (2013) et Venise à double tour (2019), livres dans lesquels le journaliste se livrait déjà avec délicatesse.
A écouter pour en savoir plus : l’interview donnée par Jean-Paul Kauffmann en février 2025 à la librairie Mollat (Bordeaux)
La captivité vue par son filsGrégoire Kauffmann
Grégoire Kauffmann, le fils de Jean-Paul Kauffmann a livré en 2023 sa vision de cette période, dans un livre intitulé L’enlèvement : la captivité de son père vue à travers les yeux de Grégoire enfant. Un témoignage passionnant à plus d’un titre. Par le beau portrait de Joëlle Kauffmann qui, à travers le comité qu’elle avait créé, n’a jamais cessé de remuer ciel et terre pour faire sortir son mari de sa geôle du Liban ; par le tableau de la France de cette époque : les années Mitterand, les coulisses du quai d’Orsay, les lâchetés et les soutiens inconditionnels ; par le portrait souvent amusant que Grégoire Kauffmann peint de son frère et de lui-même. Des gamins qui continuent leur vie mais perturbés par tout ce qui se passe autour d’eux et par leur médiatisation forcée.
Jean-Paul Kauffmann est en arrière-plan, une présence fantomatique qui transmet son affection à travers de très belles lettres qui ont réussi à parvenir à sa femme et ses enfants. Une époque sans les réseaux sociaux…
Les Eléments de John Boyne – JC Lattès – Traduit de l’anglais (Irlande) par Sophie Aslanides – Prix Femina étranger – Prix du roman Fnac
Porté par une critique louangeuse, ce livre rend tout lecteur addictif en raison de son habile construction en 4 chapitres. On s’interroge sur le lien entre ces quatre parties et on finit par le trouver rapidement grâce aux échanges entre les personnages : d’une partie l’autre, un personnage principal devient secondaire. Bref, la construction est assez démoniaque et nous tient en haleine. Quelles sont les conséquences d’abus sexuels subis pendant l’enfance et l’adolescence ? Tel est le thème de ce livre dont chaque partie porte le nom des quatre éléments : eau, terre, feu, air. J’ai beaucoup aimé la première : l’histoire d’une femme qui se retire sur une minuscule île irlandaise et dont la tragique histoire nous est révélée progressivement. Quel est le lien avec la suivante, Terre, qui raconte le procès de jeunes footballeurs professionnels accusés de viol ? Ou encore que vient faire cette chirurgienne spécialisée dans le traitement des grands brûlés dans la partie Feu (bien sûr) ? Et enfin, dans la nouvelle Air un père et son fils se retrouvent, le temps d’un vol long courrier, autour du personnage de la partie Eau. Mais j’en ai déjà trop dit.
Malgré cette construction habile (trop habile ?), ce livre m’a laissé un sentiment de malaise et surtout la partie Feu. Le signe d’un livre réussi peut-être comme en témoigne son succès public et critique.
Il faut qu’on parle de Kevin – de Lionel Shriver – traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Françoise Cartano – J’ai Lu
Une lecture éprouvante. Dès sa naissance, Eva sent que rien n’ira avec Kevin : « A l’instant précis où il est né, j’ai associé Kevin à mes propres limites – qui n’étaient pas seulement celles de la souffrance, mais celles de la défaite. » Kevin est un bébé difficile, puis un enfant qui porte volontairement des couches jusqu’à l’âge de 6 ans, puis un adolescent pervers, dissimulé, qui arrive à tromper son père Franklin, mais jamais sa mère. Le livre raconte le combat d’Eva pour ouvrir les yeux de Franklin sans jamais lâcher sa relation avec son fils. Kevin est un adolescent intelligent, en perpétuelle colère. Il sait que sa mère n’est pas dupe. Eva tient bon et piège Franklin pour avoir un deuxième enfant, Clélia, petite fille douce et craintive, future victime de son frère. On devine qu’un certain JEUDI (toujours écrit en capitales), Kevin a commis l’irréparable dans son collège. Les faits sont révélés au fur et à mesure, dans les lettres qu’Eva envoie à Franklin. Où se trouve Franklin quand Eva lui écrit ? Qu’est devenue Clelia ? Des révélations bien gardées jusqu’à la fin du livre. Glaçant, terrifiant, impitoyable…je pourrais égrener toute une liste d’adjectifs analogues sur ce livre…
J’ai aussi terminé l’année 2025, avec Kolkhoze d’Emmanuel Carrère (édition POL). Je savais que ce livre me plairait. E. Carrère me déçoit rarement. J’ai lu des critiques qui embarquaient ce livre dans la catégorie « les livres sur ma mère ». Oui, d’une certaine façon, même si l’auteur évoque beaucoup son père qui a survécu à sa femme Hélène Carrère d’Encausse. E. Carrère dresse de son père un portrait tendre et assez facétieux. Et, bien sûr, ce livre est aussi un prétexte pour, une fois de plus, parler de lui mais avec élégance.
Sinon, j’ai laissé tomber « Le mal joli » d’Emma Becker », avant la 100e page. Une histoire d’adultère entre une écrivaine qui habite à 800 kms de Paris, mariée, deux enfants, et un écrivain parisien plus âgé, typique du 6e arrondissement et spécialiste de la littérature d’extrême-droite (Brasillach and co). Après la lecture de quelques scènes de sexe assez crues, j’en ai eu rapidement marre des allers-retours Paris-province, même pimentées ! Je me posais toujours la question : qui garde les enfants (deux, dont un bébé) ? que sait le mari ? Quand on se pose des questions trop triviales on a du mal avec l’amour passion…
Cette lecture a provoqué quelques résolutions littéraires pour 2026 :
1. terminer la pile de livres achetés en 2023, 2024, 2025 (j’ai pris l’habitude de marquer au crayon la date et le lieu d’achat de mes livres).
2. arrêter d’être victime de critiques complaisantes !
3. commencer à relire les livres que j’ai aimés il y a longtemps.
On verra fin 2026 ce que sont devenues ces résolutions.
J’aime beaucoup les livres de Cécile Guilbert et sa personnalité : sa liberté de ton et son érudition. Chacun de ses livres m’a fait découvrir de nouvelles références littéraires, philosophiques, etc. Je crois l’avoir découverte par la préface qu’elle avait rédigée à l’édition d’un recueil de conférences de Vladimir Nabokov (Littératures, Bouquins, 2009). Cécile Guilbert m’a intriguée avec son essai sur Tristram Shandy de Sterne (L’Ecrivain le plus libre, 2004) et son dictionnaire Ecrits stupéfiants, drogues et littératures de Homère à Will Self, 2019) ; elle m’a émue avec Réanimation (2012) le récit de l’hospitalisation de son mari plongé dans le coma ; m’a amusée avec Les Républicains (2017), …bref je suis fan.
Avec Feux Sacrés, Cécile Guilbert a failli vaincre mes réticences et me convaincre de visiter l’Inde ! Feux Sacrés est un récit familial et initiatique dans lequel, l’auteur raconte son éveil spirituel à l’occasion de plusieurs voyages en Inde. Légèrement indifférente au départ, bien qu’appartenant à une famille très ouverte à la spiritualité indienne, C. Guilbert accepte de s’y rendre pour suivre son oncle qu’elle estime et affectionne. Cet oncle, malade, se rend fréquemment dans un ashram où il finira sa vie. Dans un ashram du Kérala, C. Guilbert va donc rencontrer « le grand maître » qui a initié son oncle et d’autres membres de sa famille.
Feux Sacrés raconte comment l’Inde a fissuré la « boîte noire » que C. Guilbert avait construite à travers ses lectures – Nietzsche, Rimbaud, Artaud et les autres, « ses feux sacrés ». Comment son « éveil » a été stimulé par des épreuves douloureuses liées à une succession de deuils : le suicide d’un cousin, l’agonie d’une Grand-mère, la mort de son oncle et celle, tragique, de son jeune frère.
Feux Sacrés est un récit très personnel, un récit de voyage avec des descriptions brutales des bûchers de Bénarés, « feux sacrés » allumés depuis des millénaires, une description frontale de la mort.
La Maison Vide – Laurent Mauvignier – Minuit – 744 pages – Prix Goncourt 2025
Vous avez déjà lu ou entendu de nombreux commentaires sur ce livre. Souvent, j’éprouve une réticence à donner mon avis sur un livre qui vient de sortir, dont tout le monde parle. J’enfreins mes habitudes.
Faut-il résumer ces 744 pages ? Laurent Mauvignier y livre l’histoire de son arrière-grand-mère, Marie-Ernestine, de sa fille Marguerite et de ceux qui ont gravité autour d’elles. Le livre embrasse le début du 20e siècle, de la Première Guerre mondiale au moment où l’auteur découvre « la maison vide », celle de Marie-Ernestine , une maison dans laquelle ne restent qu’un piano, une commode et quelques photos.
Est-ce la réalité, de la fiction, un récit reconstitué ? Peu importe. L. Mauvignier nous entraîne dans une histoire familiale qu’il invente peut-être à partir de cette maison et des bribes entendues dans sa famille. Le tout forme un récit à la langue fluide, parfois un peu maniérée cependant.
Marie-Ernestine est la fille de Firmin, notable de La Bassée, à la tête d’une scierie et propriétaire de fermes, et de Jeanne-Marie. Enfant, Marie-Ernestine est scolarisée dans un couvent où elle apprend le piano, un instrument dans lequel elle excelle selon les témoignages. Firmin adore sa fille qu’il surnomme Boule d’or. la mère semble plus effacée. Le mépris dont elle fait l’objet de la part de sa fille traverse les années et se traduit par un qualificatif méprisant. Elle est souvent désignée comme « la préposée aux confitures et aux chaussettes à repriser ». Cela m’a gênée, même si le personnage manifeste une mentalité étriquée. Elle révélera une personnalité plus finaude qu’on ne croit par la suite.
Marie-Ernestine n’aime pas le mari qu’on lui impose, Jules. Toujours qualifié de « lourd », référence à son physique et son esprit, comme il est suggéré. Lui aussi se révèlera différent : un héros, lucide sur la façon dont cette guerre transforme les hommes. Les pages sur les combats dans les tranchées, racontées du point de vue de Jules, sont bouleversantes. L. Mauvignier fait preuve d’un grand talent ici pour nous émouvoir. Jules, révélé par la guerre, est d’ailleurs le seul personnage attachant de ce livre.
Le récit se poursuit avec Marguerite, la fille mal aimée de Marie-Ernestine et de Jules. Délaissée par sa mère, mise en apprentissage chez des commerçants, elle apprendra la débauche et connaîtra l’oubli dans l’alcool en côtoyant Paulette, la vendeuse avec qui elle partage un logement. Des femmes au destin tragique : à travers son récit familial, Laurent Mauvignier les magnifie et les individualise. Avec subtilité, il décrit comment le statut des femmes a basculé avec la Première guerre mondiale et comment l’activité a pu continuer, grâce à elles, dans les champs et les ateliers.
Une histoire familiale (une de plus regrettent certains) dans laquelle l’auteur ne s’appesantit pas sur les conséquences subies par les générations suivantes. A peine évoque-t-il le suicide de son père et la folie de son grand-père André. Peu importe, à mon avis, que cette histoire soit vraie ou pas. Tout l’art de l’écrivain réside dans cette ambiguïté.
Jacky – Anthony Passeron – Grasset – 199 pages
« Un roman d’apprentissage en trois consoles, de la tendresse de l’enfance aux désillusions de l’adolescence. », cette phrase qui clôt la quatrième de couverture est un joli résumé de ce livre. Jacky raconte l’histoire de la destruction progressive d’une famille et une histoire de transmission à travers le jeu vidéo.
Atari, Nintendo, Sega : les trois consoles de jeu dont l’apparition ont rythmé l’enfance et l’adolescence d’Anthony, le narrateur, et de son frère jumeau, et influencé les relations père-fils . « Mon père a disparu en l’espace de trois consoles de jeu » : ce père se nomme Jacky. Il initie ses deux fils aux jeux vidéo, et, un jour, il se sentira dépassé. Inutile d’être un geek pour apprécier cette chronique d’une génération, vivant entre les années 80 et 90 dans une vallée de l’arrière-pays niçois, un décor omniprésent qui enferme les personnages selon l’auteur.
Anthony Passeron utilise un procédé similaire à celui de son livre précédent « Les enfants endormis » qui racontait le séisme provoqué dans sa famille par la mort de son oncle atteint du sida. Les deux livres sont en effet composés d’une alternance entre les passages dédiés à la chronique familiale et ceux consacrés au contexte de l’époque (les avancées dans le traitement contre le VIH dans Les enfants endormis et l’histoire des grands créateurs de jeux vidéo dans Jacky).
En refermant le livre on se demande si la colère et le départ de Jacky ne sont pas liés à la disparition de son frère. Un livre qui laisse un goût de tristesse.
Ma Nuit au Musée est une collection créée par les éditions Stock. Elle propose à des écrivains de passer une nuit entière dans le musée de leur choix. De là naissent des récits originaux parfois surprenants, tels les deux que j’ai lus : La nuit sur commande de Christine Angot et Le buveur de brume de Guillaume Gallienne. Christine Angot a choisi la Bourse de Commerce, Collection Pinault à Paris et Guillaume Gallienne le Musée national de Tbilissi en Géorgie…enfin c’est ce qu’il souhaitait au départ…
La Nuit sur commande – Christine Angot – Stock – 161 pages
Christine Angot nous entraîne de Châteauroux, la ville de son enfance, à Paris où au contact de Sophie Calle (plasticienne, photographe, réalisatrice) ou de Catherine Millet (critique d’art et écrivaine) elle a côtoyé le milieu de l’art contemporain. Un milieu dans lequel l’argent est important comme le souligne Ch. Angot en évoquant, par comparaison, les difficultés, pour un écrivain, à vivre de ses livres. Elle a choisi ce lieu parce qu’elle peut s’y rendre à pied, qu’il expose de l’art contemporain « qui se fait maintenant », parce qu’on y rencontre des personnes de tous âges et parce que les artistes rêvent d’y exposer et aussi parce qu’elle considère que c’est un lieu de pouvoir.
Angot utilise un mélange de naïveté et de rouerie dans sa façon de croquer les artistes connus. Candide au pays des artistes. Christine balance un milieu dans lequel elle ne s’est jamais vraiment sentie à l’aise.
« L’argent tenait une place beaucoup plus importante dans leur milieu que dans celui des écrivains. On vous présentait quelqu’un en mentionnant la maison « sublime » qu’il possédait quelque part, comme si c’était une qualité personnelle et que le critère économique n’existait pas. »( p. 20).
Ce récit est aussi celui d’un témoignage sur son parcours difficile d’écrivain, surtout à ses débuts, en parallèle avec sa relation à l’art
Invitée à une soirée d’anniversaire chez Sophie Calle, elle exprime son malaise :
« Je ne devais pas être très à l’aise, pas trouver vraiment la note. Je devais leur poser des questions et les écouter. ça ne me dérangeait pas. Je trouvais ça logique. Je trouvais normal de ne pas me sentir intégrée. je ne trouvais pas important de l’être. je n’étais pas à la recherche d’une amitié dans ce milieu. Je n’y croyais pas. Je pensais que ce n’était pas possible. Et avais l’habitude de me sentir à côté. » (p.40)
Le principe de passer une nuit entière à la Bourse de Commerce, l’inquiète car elle dort mal. Aussi elle n’y restera pas la nuit complète comme il est convenu au départ. Elle a demandé à sa fille Léonore, férue d’art et diplômée de l’Ecole du Louvre, de l’accompagner. Elle nous livre de jolis dialogues, emplis de complicité.
Christine Angot n’apprécie pas non plus le principe de la commande : « Mon titre, La nuit sur commande, je l’ai trouvé tout de suite. Il établissait un tel lien entre la commande éditoriale de passer une nuit au musée et la commande sexuelle à laquelle je pouvais être confrontée à tout moment de la nuit entre mes treize ans et mes seize ans. » (p. 117). L’auteure fait ici référence aux viols que son père lui a fait subir quand elle était adolescente et qu’elle a dénoncés dans ses livres (L’Inceste, Le voyage dans l’Est).
Le témoignage de l’écrivaine donne envie de visiter la Bourse du Commerce. Elle raconte aussi ses découvertes dans d’autres musées et avoue que si elle devait choisir trois oeuvres d’art ce serait Les heureux hasards de l’escarpolette de Fragonard, l’extase de Sainte-Thérèse par Le Bernin (que l’on peut admirer à Rome dans l’église Santa Maria della Vittoria) et Les Souliers de Van Gogh.
Le buveur de brume – Guillaume Gallienne – Stock – 277 pages
ou tout le monde n’a pas la chance d’avoir une arrière-grand-mère géorgienne…
Guillaume Gallienne nous entraîne à la Galerie nationale de Tbilissi en Géorgie, à la recherche du portrait de son arrière-grand-mère, la princesse Milita Chollokachvili, dite Babou. Au début du 20e siècle Milita était connue une muse de la vie littéraire géorgienne . Nous voici immergés dans une aventure romanesque. Le comédien aurait préféré le Musée national de Tbilissi, où il se rend d’emblée, et d’où il est renvoyé vers la Galerie nationale. Le portrait de son arrière-grand-mère s’y trouve. Un déplacement que G. Gallienne juge indigne et qui nous vaut la description d’une grosse colère.
Je suis venu en Géorgien et ils m’ont traité en touriste. C’est bien fait pour moi. Pour qui je me prends aussi, à débarquer ici en disant « je veux passer la nuit dans le musée où se trouve le portrait de la princesse Mélita Cholokachvili, mon arrière-grand-mère » ? Je l’ai demandé comme un héritier, comme si cela m’était dû. Eh bien ce n’est pas comme cela que ça s’est passé. (p.11)
Sa déception est d’autant plus grande qu’il se réjouissait de découvrir des tableaux appartenant au courant des « ambulants », des peintres réalistes russes du 19e siècle dont le plus connu serait Levitan. La perspective de cette nuit au musée le réjouit et l’inquiète en même temps tant il a conscience de l’importance de l’organisation qui a été nécessaire pour le recevoir. En bon comédien, Guillaume a le trac.
Ce récit est un prétexte pour nous dresser le portrait de la branche géorgienne de la famille de G. Gallienne. Le comédien s’y dévoile sans fard et nous donne un aperçu de son mauvais caractère et de ses colères qu’il explique par un atavisme familial venant de son père et aussi de ses ancêtres géorgiens (du côté sa mère).
Histoire de la peinture géorgienne, de Babou la merveilleuse arrière-grand-mère (« considérée comme un des plus belles femmes de Géorgie ») et de Caï sa fille, la grand-mère de Guillaume, une femme extravagante, belle et cultivée qui a initié son petit-fils à la culture, à l’humour et aux bonnes manières : Guillaume Gallienne est très attaché à sa famille. L’éloignement géographique n’est pas un éloignement du coeur. On se souvient bien sûr de son film, Les garçons et Guillaume à table, mais là son récit est plus intime il me semble, comme s’il avait plus d’espace pour le dérouler.
Un passage m’a particulièrement touchée : celui où Guillaume Gallienne parle de la transmission et de ce que nous devons aux morts, à ceux avec qui nous nous sommes construits. Tout part d’un verbe, « obliger », dans son sens « assujettir par une obligation d’ordre moral » :
Je me suis toujours senti par un devoir de tenue, comme la moindre des politesses que je devais à la chance qui m’a fait naître en bonne santé et dans un monde privilégié, et grandir parmi les personnalités fascinantes qui l’ont composé. Porté que j’ai été par toutes celles et ceux qui m’ont précédé, mes morts sont devenus mon devoir de mémoire et de transmission. (p. 191)
Heureusement, il n’y a pas que les morts qui m’obligent. Les vivants me maintiennent et me font avancer, surtout les jeunes. J’aime transmettre. C’est le sens de ma vie, mon devoir. Je me considère comme un relais de mémoire, celle de ma famille et aussi celle des textes, des anciens…(p.192)
Le buveur de brume est un récit souvent émouvant, drôle (Guillaume Gallienne manie parfaitement l’auto-dérision), riche de références culturelles. En le lisant, j’avais dans l’oreille la voix du comédien et sa merveilleuse diction. On y trouve aussi des idées pratiques, et excellentes, sur la façon d’occuper les enfants lors d’une visite au musée.
Et le portrait de la princesse Milita ? G. Gallienne reconnaît que finalement il ne l’aime pas car l’artiste lui a donné un air hautain qui ne ressemblait pas à Babou.
Pourquoi ce titre Le buveur de brume ? (je m’intéresse toujours aux titres et parfois ils restent une énigme pour moi quand je n’arrive pas à trouver le lien avec le contenu d’un livre). Sortant d’un restaurant avec ses cousins, lors d’une nuit fraîche et brumeuse à Tbilissi , le comédien raconte comment ils sont saisis par « un courant froid et humide » qui recouvre leurs visages « de minuscules particules d’eau ». Un phénomène qui lui donne « envie de boire la brume comme de boire cette nuit qui m’attendait.«
Le Chant du Prophète – Paul Lynch – traduit de l’anglais (Irlande) par Marina Boraso – 293 pages – Albin Michel
Un livre que l’on devrait lire d’une seule traite, tant il donne le sentiment d’avoir été écrit dans un souffle ininterrompu.
Pas de répit pour Eilish Stack depuis le moment où des hommes de la police secrète frappent à sa porte, demandent à parler à Larry, son mari syndicaliste enseignant, jusqu’au moment où elle se retrouve en Angleterre avant de traverser la mer.
Entretemps son pays, l’Irlande, s’est transformé en dictature ultra répressive. Tous ceux qui ne sont pas d’accord avec le gouvernement sont pourchassés et enfermés. Eilish, son mari et ses quatre enfants paient un prix lourd à cette situation de guerre civile. Paul Lynch nous entraîne dans un récit où une démocratie bascule dans le totalitarisme.
Eilish va-t-elle utiliser la porte de sortie que lui propose sa soeur qui vit au Canada ? Comment « évacuer » Simon, son père, qui perd la tête ? Qu’est devenu son fils aîné qui s’est engagé dans le combat clandestin ? Autant de questions qui maintiennent l’angoisse tout au long du livre. Est-il bien nécessaire de souligner à quel point ce livre nous plonge dans une réalité qui ressemble à celle que nous voyons chaque jour se développer sous nos yeux ?
Cité par les éditions Albin Michel, le Washington Post analyse ainsi Le Chant du Prophète : « Cette dystopie est exactement ce dont nous avons besoin pour sortir de notre complaisance, de cette illusion réconfortante selon laquelle le fascisme surgirait toujours loin de nous, dans l’espace comme dans le temps. » Je souscris totalement à cette analyse.
Le Chant du Prophète a été récompensé par le Booker Prize 2023 et Le Prix des libraires 2025 du roman étranger.
« La fin du monde est toujours un événement circonscrit, elle arrive dans votre pays et frappe à votre porte, mais elle n’est pour les autres qu’une vague menace, un bref compte rendu dans un bulletin d’information, l’écho d’événements transformés en récit.«
Vers l’âge de 8 ans, Roland Baines quitte la Lybie où son père est militaire, pour suivre sa scolarité dans un pensionnat anglais. Nous sommes dans les années 60. Première crise dans la vie de Roland. Il rencontre à cette époque Miriam Cornell, professeur de piano, avec qui il va vivre une expérience sexuelle précoce alors qu’il n’est âgé que de 14 ans et elle de 25 ans. Miriam ira jusqu’à le séquestrer. Elle a même prévu de l’épouser. Roland réussit à s’enfuir. L’épisode est assez glaçant.
Autre crise dans la vie de Roland alors âgé de 36 ans : sa femme Alissa l’abandonne, le laissant seul avec leur fils, Lawrence, bébé de quelques mois. Roland vit de petits boulots : professeur de tennis, pianiste dans les bars, poète, …Roland a rencontré Alissa en Allemagne où il se rend fréquemment. L’histoire de la famille d’Alissa est complexe, imbriquée dans le contexte de la seconde Guerre mondiale. Roland retrouvera la trace d’Alissa des années plus tard en Allemagne : elle est devenue un écrivain mondialement connue, comme pour prendre une revanche sur la carrière d’écrivain que sa mère n’a pu accomplir. Mais elle vit seule et malade dans une banlieue moche. Roland, lui, a reconstitué pendant quelques années, une vie de famille chaleureuse avec Delphine et ses enfants, et son fils Lawrence.
Et Miriam Cornell ? Quelle trace a-t-elle imprimée dans la vie de Roland ? Des années plus tard, Roland est contacté par les services de police, qui semblent informés des agissements de l’enseignante abusive (on ne sait pas trop comment ?) Peut-être des plaintes ont été déposées. Roland la retrouve pour une ultime explication au cours de laquelle elle tente de justifier l’injustifiable.
Le roman est bâti sur des allers-retours entre deux époques : l’adolescence de Roland et sa vie d’adulte. L’existence de Roland est traversée par des événements mondiaux, Tchernobyl (1986), la chute du mur de Berlin (1989), l’attentat du 11 septembre 2001. Des événements qui, selon Ian McEwan ont « une incidence sur notre vie privée » qu’on s’y intéresse ou pas.
Pourquoi avoir intitulé ce livre Leçons ? Selon Ian McEwan, la plupart des gens, ne sont pas capables d’expliquer quelle leçon tirer de leur vie. L’ambition de McEwan est de proposer au lecteur de passer en revue une vie entière. La « leçon » à tirer de la vie de Roland Baines ? « de nombreux problèmes ne peuvent être résolus et doivent devenir une partie intégrante du bagage qu’on traîne tout au long de notre existence. »
Mélancolique, parfois tragique et dérangeant, avec des situations cocasses que seul un auteur anglais peut se permettre (je pense notamment à la dispersion des cendres de Daphné), Leçons est un bon Ian Mc Ewan (je n’en connais pas de mauvais).
« Elle aussi s’est trompée en se mariant. Elle vous prenait pour quelqu’un de génial et de bohême. Votre talent de pianiste la séduisait. De la même façon que j’avais pensé qu’Heinrich avait été un héros de la résistance et continuerait à l’être. Vous l’aviez trompé sur la marchandise. » C’est un dilettante, Mutti, il ne se tient à rien. Il y a dans son passé des problèmes qu’il ne veut même pas affronter. Il n’arrive à rien. Et moi non plus. Ensemble on sombrait. Puis il y a eu le bébé et on a sombré plus vite.« p.299 : Jane, la mère d’Alissa, tente d’expliquer à Roland pourquoi sa fille l’a quitté.
Andreï Kourkov – Notre guerre quotidienne – traduit de l’anglais par Johann Bihr et Odile Demande – Les éditions Noir sur Blanc – 327 pages.
Notre guerre quotidienne est la suite de Journal d’une invasion (Noir sur Blanc) publié en 2023. Andréï Kourkov est un auteur ukrainien très connu notamment pour son roman Le Pingouin paru en 1996, et plus récemment pour Les Abeilles, qui a reçu le Prix Médicis étranger en 2022. Kourkov est un écrivain russophone né en 1961 et qui publie en anglais. Il a passé la moitié de sa vie en Union soviétique.
A propos de Notre guerre quotidienne, A. Kourkov a précisé lors des interviews qui ont suivi la publication de ce récit : « C’est le journal d’un écrivain de fiction que se lance dans la non-fiction. La fiction c’est du plaisir, ce qui est impossible en temps de guerre. On a besoin de stabilité pour lire et écrire. «
Notre guerre quotidienne raconte le combat des Ukrainiens entre août 2022 et février 2024, depuis l’intérieur des villes. Que se passe-t-il quand le quotidien est bouleversé ? Comment vivent les Ukrainiens entre les bombardements, les difficultés d’approvisionnement, et les séparations des familles ? Kourkov raconte la guerre, parfois avec humour, parfois avec gravité.
Dans ce deuxième volume d’une oeuvre qui en comprendra trois (un prochain livre est prévu) Kourkov évoque le cas des Ukrainiens russophones qui vivent en territoire occupé et à qui les Russes promettent la liberté s’ils renoncent à leur passeport ukrainien. Il est aussi question des personnes déplacées, de ceux qui ont quitté l’Ukraine et dont le pays aurait besoin. Des « recruteurs » sillonnent parfois les rues pour repérer ceux qui pourraient être enrôlés (à partir de l’âge de 25 ans). Selon l’Unric (United Nations Information Centres), 7 millions d’Ukrainiens ont quitté le pays depuis le début de l’agression russe en février 2022. Le président Zélensky apparaît peu. Kourkov aborde les problèmes de corruption qui sont régulièrement dénoncés. Il évoque aussi l’après-guerre : ceux qui sont partis vont-ils rentrer ? comment seront-ils accueillis ?
En temps de guerre la vie continue. Cette volonté de vivre à tout prix se traduit, par exemple, lors de la fête d’Halloween. Dans un billet daté du 25 octobre 2022 et intitulé « Des pommes et des méduses : l’automne en Ukraine« , Karkov raconte : « Chose étrange, les horreurs de la guerre n’ont pas eu raison des horreurs fictives d’Halloween, une importation culturelle enracinée en Ukraine depuis la fin des années 1990 et devenue populaire chez les jeunes. (…) Et même maintenant que les médias ukrainiens sont remplis des visions d’horreur de la guerre, les têtes sanguinolentes, toiles d’araignée géantes et autres accessoires sont de retour dans certains magasins. » Les Ukrainiens ne perdent pas leur sens de l’humour car un nouvel accessoire d’Halloween a fait son apparition : le cercueil de Poutine ! Les coupures d’électricité sont fréquentes et il ne vaut mieux pas se trouver chez le dentiste avec une rage de dents à ce moment là, comme le raconte une amie dentiste à l’auteur : un patient préférait qu’elle lui arrache une dent sans anesthésie et à la lumière d’une lampe de téléphone portable plutôt que continuer à souffrir !
« Dans l’Ukraine d’aujourd’hui, il est plus important que jamais de ne pas tomber malade, car les hôpitaux sont surchargés de blessés et les civils ont beaucoup plus de mal à obtenir des soins médicaux de qualité. « A. Kourkov décrit une campagne publique d’affichage qui invite les habitants à prendre soin de leur santé. « On y voit un ancien combattant de la guerre actuelle exhorter les Ukrainiens à arrêter de fumer ».
Le livre est construit selon une succession de reportages et d’anecdotes. Il inclut des billets d’Andreï Kourkov parus dans le Financial Times et des discours prononcés par l’auteur notamment en février 2022 au festival international de la littérature en 2022 à Reykjavik. La lecture de ce témoignage est rythmée par le récit des bombardements, et le bruit des drones (iraniens précise toujours l’auteur). Kourkov combat l’idée que tout a commencé le 24 février 2022. Ce livre est d’ailleurs l’opportunité de réviser l’histoire de l’Ukraine et des relations avec l’URSS puis la Russie.
En 2025 Notre guerre quotidienne a obtenu le Prix Transfuge du livre européen.
La Nuit Ravagée – Jean-Baptiste Del Amo – Gallimard – 459 p
Au début de ma lecture j’ai pensé que La Nuit Ravagée risquait d’être une version horrifique de Leurs enfants après eux (de Nicolas Mathieu, prix Goncourt 2018). Une petite ville de province dans les années 90, Saint-Auch en périphérie de Toulouse, un groupe d’adolescents forcément tourmentés (j’ai le défaut de me méfier de la littérature qui met en scène des ados). J’ai vite été détrompée. Tous les tourments de ces adolescents sont aspirés par la maison abandonnée de l’impasse des Ormes où une tragédie familiale s’est déroulée quelques années auparavant. Cette maison est un lieu où chacun vient rencontrer ses fantasmes et ses cauchemars, les combattre pour passer à un autre âge de la vie.
Gare aux scolopendres ! Alexandre, Maximilien, Thomas, Mehdi et Léna (qui arrive dans le groupe de garçons déjà constitué) font partie de la classe moyenne, avec quelques variantes vers le haut et vers le bas. L’auteur prend garde de ne pas nous infliger de poncifs sociologiques. Il fait glisser l’intrigue vers une histoire horrifique à la façon d’un Stephen King, avec des références clairement revendiquées vers les classiques du film d’horreur (Freddy and co). Dans cette veine, la scène finale dans laquelle les jeunes se battent, ensemble, pour éradiquer le Mal est exemplaire. Le Mal incarné par une scolopendre géante et meurtrière (et oui le mot est féminin…). Dans un article paru dans Lire (mars 2025) J. B. Del Amo raconte avoir découvert l’existence de cette créature lors d’un stage effectué chez un entomologiste, à l’adolescence : « Encore aujourd’hui c’est le seul animal qui me hérisse le poil », avoue-t-il. Pour info (et pour les amateurs), la scolopendre géante mesure 30 cm. Elle appartient à la catégorie des arthropodes et non des insectes !
« Les histoires intimes de chacun vont littéralement donner forme aux éléments horrifiques. Je voulais que le texte dégage une sorte de mélancolie et que le fantastique vienne peu à peu s’immiscer dans la réalité des personnages, pour que le lecteur fasse aussi l’expérience d’un basculement progressif dans l’horreur. » C’est réussi.
Du même auteur j’avais lu Le fils de l’homme (2021), un livre dans lequel la peur – celle qu’un homme inspire à sa femme et son fils – pulse à chaque page. Un enfant de 9 ans qui vit seul avec sa mère, voit son père resurgir dans leur vie après 6 ans d’absence . Un des mot-clé de ce livre, selon l’auteur, est la transmission de la violence d’un père à son fils. Le Fils de l’homme baigne dans une ambiance de huis-clos entre trois personnages, avec la montagne pour témoin. Glaçant.
Jean-Christophe Rufin – Immortelle Randonnée, Compostelle malgré moi – Folio – 273 p.
Alix de Saint-André – En avant, route ! – Folio – 349 p.
En mars 2025, une amie m’a proposé de parcourir avec elle, à pied, pendant 6 jours, le chemin portugais (camino Portuguèse) qui mène à Santiago (Saint-Jacques de Compostelle). Avant de partir j’ai lu Immortelle randonnée de J.Ch. Rufin et, quelques semaines après mon retour, En avant, route ! dans lequel A. de Saint-André raconte ses « 3 chemins ». Point commun entre ces deux auteurs et nous : nous avons accompli une partie de notre périple en Galice (Espagne). C’est tout. Deux lectures que je recommande aux futurs pèlerins pour leurs bons conseils pratiques et spirituels. Au programme : pieds gonflés, dortoirs bruyants, et l’art d’alléger son sac à dos et… son âme !
« On part pour Saint-Jacques avec l’idée de liberté et bientôt on se retourne parmi les autres, un simple bagnard de Compostelle. Sale, épuisé, contraint de porter sa charge par tous les temps, le forçat du chemin connaît les joies de la fraternité, à l’image des prisonniers. » Une entrée en matière, qu’on peut trouver décourageante, tirée d’Immortelle randonnée mais fidèle à l’expérience de l’auteur, parti sac et tente sur le dos et qui recherchait plutôt la solitude. J.Ch. Rufin a parcouru 800 kms depuis Hendaye (64), sur le Camino del Norte, réputé le moins fréquenté. Selon Jean-Christophe Rufin, confirmé par de nombreux témoignages, ce n’est pas le point d’arrivée qui compte mais le point de départ. Il est fréquent qu’on s’interroge entre marcheurs par cette question : d’où es-tu parti ? Choisir Le Puy-en-Velay (43) ou Vézelay (89) comme points de départ vous classe en effet dans le top des pèlerins.
Pourquoi ? Telle est la question qu’on vous pose fréquemment quand vous évoquez votre randonnée vers Compostelle : « Comment expliquer, à ceux qui ne l’ont pas vécu, que le Chemin a pour effet sinon pour vertu de faire oublier les raisons qui ont amené à s’engager. A la confusion et à la multitude des pensées qui ont poussé à prendre la route, il substitue la simple évidence de la marche. On est parti, voilà tout. « Pour Rufin, le Chemin est une véritable expérience du dépouillement, l’occasion de réfléchir sur ce que l’on porte (aussi sur son dos) et sur son rôle. Au fur et à mesure les marcheurs enlèvent les affaires inutiles de leur sac à dos, et parfois de leur vie. A force de marcher, le pèlerin se retrouve dans une sorte d’état second qui, selon Rufin, le place dans un état de réceptivité spirituelle (et de souffrance des pieds), qui s’exprime selon les croyances de chacun. Dans une interview (août 2014), J. C. Rufin utilise une jolie expression pour qualifier son expérience de Compostelle. Il parle d’une « vaccination contre la futilité » qui nécessite des rappels car on est vite repris par la vie. « L’effet du chemin n’est pas absolu« .
On n’est jamais seul sur le Camino Alix de Saint-André ne connaissait rien au Chemin. Elle démarre avec l’étape réputée la plus difficile malgré sa distance : 27 km de Saint-Jean-Pied-de-Port (64) à Roncevaux (Espagne). Les rencontres avec d’autres pèlerins font partie des charmes du Chemin, et le récit d’Aix de Saint André privilégie cet aspect. Lors de son troisième pèlerinage, elle s’agrège à un groupe de 7 marcheurs, hommes venus de tous les horizons, qu’elle appelle « mes maris ». Elle est la reine des soins de pieds, une compétence très appréciée sur le Chemin. Son premier Chemin est l’occasion d’arrêter la cigarette (depuis elle a repris : pas de miracle vers Compostelle). Elle y rencontre une jeune brésilienne, Raquel, avec qui elle chemine un moment. Raquel l’agace autant qu’elle l’émeut. Cette rencontre l’a aidée car Raquel est une marcheuse « aussi nulle » qu’elle. Alix de Saint-André décrit avec brio et humour l’ambiance des dortoirs et des réfectoires. « On part pour son âme et on découvre un corps« . Tous les pèlerins ont mal quelque part, soutient Alix de Saint-André. En avant, route ! (expression tirée du poème d’Arthur Rimbaud, Démocratie, dans les Illuminations). est un récit drôle et profond. Pour Alix de Saint-André, c’est une expérience qui permet de vivre selon des valeurs spirituelles, un espace où rien ne coûte cher. Progressivement, on apprend la frugalité sur le Chemin, on rencontre la pauvreté et aussi…celle des ses pensées. J’ai savouré le passage où elle raconte sa rencontre avec un pèlerin accompagné d’un âne capricieux. Fille d’un militaire, cadre de Saumur, Alix de Saint-André croyait tout savoir sur les équidés ! Elle a trouvé son maître. Un passage qui évoque, évidemment, le récit de Stevenson Voyage avec un âne dans les Cévennes. On se demande pourquoi les ânes sont assimilés à la bêtise alors qu’ils ont l’air plutôt malins pour embêter les hommes.
A lire avant ou après le départ ?
Le récit de Rufin – que j’ai lu avant de partir – m’avait un peu effrayée mais pas dissuadée. Il y décrit des étapes difficiles, pluvieuses, et parfois ennuyeuses. Il est vrai que le Chemin vous fait traverser des noeuds routiers, frôler des autoroutes et enjamber des glissières le long des nationales : des exploits dont on se passerait bien. Chez Alix de Saint-André, j’ai apprécié la description de l’ambiance du Chemin (moins virile que son collègue Rufin) et l’expression de ses faiblesses. Et puis elle donne de bons conseils sur la façon d’alléger son sac à dos, de manger et de lutter contres les ampoules aux pieds.
Conclusion de ces deux lectures : il manque à mon expérience quelques kilomètres supplémentaires (nous en avons accompli environ 140), de la pluie (6 jours de soleil), l’épreuve du dortoir avec ronflements et pieds qui puent (hébergées dans une chambre pour deux) !
MANIAC de Benjamin Labatut – Roman – traduit de l’anglais par David Fauquemberg – Grasset
Connaissez-vous Paul Ehrenfest, John von Neumann, Lee Sedol ? Les deux premiers sont des scientifiques qui ont pressenti et/ou contribué à l’émergence d’une nouvelle forme d’intelligence ? Le troisième est celui qui s’est confronté à l’intelligence artificielle.
Pour reprendre les mots de Benjamin Labatut, MANIAC est un livre qui parle de l’intelligence humaine et de l’intelligence artificielle. Tout simplement. « Il parle surtout des délires de la raison, des illusions perdues et de l’intelligence artificielle. Et des choses que la logique peut montrer sur notre humanité. «
« L’étrange rationalité nouvelle » La première partie est centrée sur Paul Ehrenfest (1880-1933), physicien autrichien, ami d’Albert Einstein, « un homme profondément curieux qui voulait atteindre le coeur des choses« . P. Ehrenfest est l’incarnation du savant humaniste et qui a pressenti les conséquences effrayantes des « nouvelles idées de la physique ». B. Lebatut le décrit comme un homme » submergé par un sentiment d’impuissance face à l’étrange rationalité nouvelle qui commençait à se profiler autour d’eux, cette forme d’intelligence profondément inhumaine, tout à fait indifférente aux besoins les plus fondamentaux de l’humanité. » Désespéré par sa situation personnelle et par la montée du nazisme en Europe, P. Ehrenfest se suicide en 1933, après avoir tué son jeune fils lourdement handicapé.
Le prophète du XXIe siècle ?
La partie la plus longue du livre est construite autour de John von Neumann (1903-1957), mathématicien et physicien né en Hongrie, puis réfugié aux USA où il prend la nationalité américaine. J. von Neumann est « raconté » par des personnes qui l’ont côtoyé : sa femme, ses collègues, son frère, ses professeurs, etc. B. Lebatut le présente comme l’un des hommes les plus intelligents du XXe siècle, un scientifique éloigné de l’humanisme d’Ehrenfest. « Une sorte de prophète du XXIe siècle, décrit B. Lebatut, parce qu’on vit vraiment à l’intérieur de beaucoup de ses créations qu’on le veuille ou non, on vit dans le monde de J. von Neumann. Un homme dont la capacité intellectuelle n’avait pas de limites, responsable de certaines des idées les plus dangereuses mais aussi des plus excitantes. […]Je crois que la raison pour laquelle la réalité devient un cauchemar est sans doute due aux idées de Joseph von Neumann. » Pour sa femme Klara Dan, J. von Neumann était un homme « brillant mais puéril, perspicace mais incroyablement superficiel. » Elle affirme que ce sont les USA « qui ont fait ressortir le pire en lui. » Avec d’autres scientifiques J. von Neumann a contribué au projet Manhattan lancé en 1942 par les Américains pour développer la bombe atomique, « les grandes technologies de la mort » déplorait Albert Einstein. (Voir le film réalisé par Christopher Nolan en 2023). « L’individu qui avait donné le jour à l’ordinateur moderne, jeté les bases mathématiques de la mécanique quantique, écrit les équations ayant mené à l’implosion de la bombe atomique, conçu la théorie des jeux et du comportement économique, annoncé l’avènement de la vie numérique, des machines auto-réplicatives, de l’intelligence artificielle […]« J. von Neumann a aussi perfectionné un énorme calculateur, l’ENIAC (Electronical Numerical Integrator and Computer) un « engin » de 100 m de long, 3 m de haut, 1 m de large et pesant plus de 10 tonnes, pour le transformer en MANIAC (Mathematica Analyser Numerical Integrator et Computer), « le modèle de l’ordinateur moderne, l’ADN de l’univers numérique tout entier » selon John Bigelow (1913-2003), un pionnier de l’informatique. Le MANIAC a aussi été utilisé pour la fabrication de la bombe à hydrogène. John von Neumann meurt à 53 ans d’un cancer, après une longue et douloureuse agonie. Le MANIAC a été débranché un an plus tard par Julian Bigelow.
« Ma défaite n’est pas la défaite de l’humanité »
La troisième partie est consacrée à Lee Sedol, un joueur de go coréen qui, en 2017, a disputé une partie d’anthologie contre AlphaGo une intelligence artificielle développée par Deepmind et la première machine capable de battre un joueur professionnel. « Quand les futurs historiens se pencheront sur notre époque et s’efforceront de localiser la première lueur d’une authentique intelligence artificielle, ils la trouveront peut-être dans un coup de la deuxième manche, opposant Lee Sedol à AlphaGo, disputée le 10 amas 2017, le 37e. Jamais un ordinateur n’avait fait une chose pareille. » La « machine » a en effet tendu un piège à Seedol au cours d’une partie pleine de rebondissements où elle se comportait parfois comme un être humain déboussolé. Lee Sedol a commenté ainsi ce match légendaire : « Le go est un jeu où l’on s’amuse qu’on soit amateur ou professionnel. Le plaisir est l’essence du jeu de go. Et Alpha Go est très fort, mais ne peut connaître cette essence. Ma défaite n’est pas la défaite de l’humanité. Je crois que ces parties ont clairement révélé mes propres faiblesses, pas celles de l’humanité.«
Pourquoi il faut lire MANIAC ? – parce qu’il est gorgé d’informations passionnantes sur l’histoire de la science au XXe siècle, – parce qu’il se lit comme un roman et que l’auteur affirme une véritable ambition littéraire, – parce qu’on aime les génies tourmentés, – parce qu’il propose une réflexion profonde sur l’intelligence humaine à l’heure où on ne parle que de l’intelligence artificielle.
Benjamin Labatut est un auteur chilien, âgé de 45 ans. Il est né à Rotterdam. Il a vécu à La Haye, à Buenos Aires et habite aujourd’hui à Santiago du Chili. Il a écrit 5 livres dont 2 traduits en français (Lumières aveugles, est un un des plus connus). Selon son éditeur dans les livres de Labatut « la littérature rencontre toujours l’histoire des sciences ».
« C’est l’imaginaire tout entier qui est colonisé » affirme Bénédicte Dupré la Tour, se citant elle-même dans la phrase mise en exergue de son très beau livre, Terres promises. Un livre très étonnant que j’ai découvert grâce à La Grande Librairie où Bénédicte Dupré la Tour avait été invitée. C’est son premier roman et c’est une réussite.
Terres promises est un roman puissant, parfois violent, qui, à travers huit personnages, raconte les rêves et les désillusions de la « ruée vers l’or » dans l’Amérique des pionniers. Ces voix sont celles d’Eleanor, la prostituée qui attend l’heure de sa vengeance ; Kinta, l’indigène qui s’émancipe de son clan ; Morgan l’orpailleur fou qui défend sa concession au péril de sa vie, etc. Les parcours des personnages se croisent parfois dans une construction très habile. On croit lire des nouvelles mais on découvre des vies parallèles dans un même univers et d’autres qui se croisent. Le style, très fluide sans trop de lyrisme, est très beau.
Un sujet tel que la ruée vers l’or n’avait rien pour m’attirer. Les westerns m’ont toujours ennuyée. Je me suis demandé pourquoi B. Dupré la Tour avait choisi cette époque. « Les sujets choisissent leurs auteurs. Celui-ci est sorti tout seul », ose l’auteure dans une interview accordée à la RTB. « Bercée par des histoires de westerns toute ma vie » raconte-t-elle, « mon imaginaire avait été colonisé avec une forme de violence à bas bruit« . Bénédicte Dupré la Tour défend l’idée selon laquelle ce qui lui a été imposé lui appartient, et qu’avec ce livre elle opère une sorte de « réappropriation » culturelle. Mais attention, nous ne sommes pas dans un western, prévient-elle. Les lecteurs sont bien en peine, en effet, de trouver une référence au vocabulaire propre à cet univers dans le texte. Je rapporte les propos de l’auteure tels que je les ai entendus dans cette interview. Ma perception du livre a été différente : je n’ai pas saisi la volonté de déconstruction d’un mythe qui nous aurait été imposé mais j’ai beaucoup apprécié cette nouvelle lecture d’un univers supposé familier, vu et revu dans le cinéma et dans la littérature, comme le dit B. Dupré la Tour. Après tout des auteurs et des cinéastes se sont déjà prêtés à l’exercice de déconstruction du western. B. Dupré la Tour le fait avec beaucoup de finesse et un sentiment d’étrangeté nait de la lecture de ce livre. Une auteure à suivre.
Actes Sud – traduit de l’anglais par Myriam Bellehigue
Le lieu : Ranikhet, une petite ville située sur les contreforts de l’Himalaya.
Les personnages Maya : une jeune veuve venue se réfugier à Ranikhet après la disparition de son mari, Mikael, lors d’un trek. En plein deuil, Maya partage la vie d’une famille de paysans. Elle enseigne dans une petite école catholique dirigée par une femme irascible. Charu : jeune vachère sauvage, plus à l’aise avec ses animaux qu’avec l’école. Ama : la grand-mère de Charu, observatrice acérée de la vie du village. Diwan Sahib : le propriétaire de Maya, ancien politicien, qui serait détenteur d’une correspondance secrète entre Edwina Mountbatten et Nehru. Edwina Mountbatten, épouse de Lord Mountbatten et dernière vice-reine des Indes, entretint une relation amoureuse avec Nehru, le leader du parti indépendantiste au congrès. Une relation « scandaleuse » pour l’époque car elle défiait toutes les conventions. Cette correspondance intéresse particulièrement Veer, le séduisant et mystérieux (et peut-être dangereux ?) neveu de Diwan. Défile dans Les Plis de la terre, toute une galerie de personnages qu’on qualifierait de pittoresques par facilité mais qui constituent une communauté attachante et réconfortante pour Maya, dans un paysage grandiose et dans une partie de l’histoire de l’Inde à l’aube de son indépendance.
Une histoire simple, douce, tellement dépaysante (on est quand même dans les contreforts de l’Himalaya !) que j’ai eu beaucoup de plaisir à découvrir. Le livre était tapi dans ma bibliothèque depuis longtemps. Il m’attendait. Je l’avais acheté au Salon du livre de Paris.
Octobre 2013 – 400 pages
Anuradha Roy est une journaliste, éditrice, écrivaine indienne. Les Plis de la Terre, paru en 2011 est son deuxième roman. Anuradha Roy vit à…Ranikhet.
Ce livre est un essai littéraire sur 10 traducteurs de Kafka au 20e siècle et dont les traductions ont été publiées dans les années qui ont suivi la mort de l’auteur en 1924. 2024, année du centenaire de la mort de Kafka, a marqué, selon Maïa Hruska la « renaissance » de Kafka dans d’autres langues que la sienne.
Les 10 « traducteurs » choisis par M. Hruska – dont certains très connus (Borges, Vialatte, Primo Levi, ou en encore Milena Jesenskà, la « fiancée de Kafka, etc.) ne sont pas des professionnels de la traduction. « Dix versions qui ne forment pas un tout cohérent« . M. Hruska explore donc les raisons qui ont poussé ces auteurs à se lancer dans cette entreprise. Elle reconnaît aussi les avoir choisis en raison de leur présence dans sa bibliothèque et avoue entretenir avec Kafka « un rapport qui relève de l’hypnose »,
« Tous ont reconnu une part d’eux-mêmes dans une part de Kafka.«
Franz Kafka a toujours vécu à Prague et écrit en allemand. Avant de lire l’essai de Maïa Hruska, les liens de Kafka avec la langue allemande et sa nationalité me semblaient flous : était-ce un auteur tchèque ou allemand ? M.Hruska évoque à juste titre une « recherche de l’alignement entre le lieu, la langue et le soi. » Elle-même parle 5 langues et a vécu dans différents endroits : « Pas plus que Kafka, je ne sais quelle langue est véritablement la mienne et quel lieu est véritablement chez moi.« Tout au long de cet essai M. Hruska fait référence à la notion du pokoï qui évoque la chambre à soi de Virginia Woolf et l’espace dont tout écrivain a besoin.
« En tchèque, comme dans toutes les langues slaves, le mot pokoï possède une polysémie que Kafka connaissait assurément et dont Virginia Woolf aurait pu se délecter. Pokoï désigne aussi bien la chambre (spatiale, résidentielle) qu’une forme de tranquillité, de quiétude, de paix (psychique). Le pokoï est une topographie autant qu’une utopie. Dej mi pocoj : en tchèque, ordonner à quelqu’un de me laisser tranquille, équivaut à lui réclamer une piaule, un espace rien qu’à moi. Littérairement, le pokoï pourrait se définir comme la cellule élémentaire du soi. Le lieu physique où l’on écrit et, si les circonstances le requièrent, le lieu psychique que l’on emmène avec soi pour le redéployer ailleurs. Le pokoï est la conquête d’une certitude précieuse et précaire : celle de n’être pas dérangé. »
Cet essai est pour moi une véritable découverte. Que vous aimiez Kafka ou pas, intéressez-vous à ce livre brillant, instructif et virtuose qui pose des questions passionnantes et vertigineuses sur la possibilité ou l’impossibilité du passage d’une langue à l’autre.
Pour cet ouvrage, Maia Hriska a remporté le prix Malraux de l’essai sur l’art 2024.
Isaac Bashevis Singer (1902-1991) né en Pologne, grandit à Varsovie où il reçoit une éducation traditionnelle dans une école rabbinique. Dès ses premiers écrits (La Corne du Bélier – 1932), il rédige en yiddish. Il quitte la Pologne pour les USA (on se doute bien pourquoi…) en 1935, accompagné de son frère Joshua, également écrivain. Isaac Bashevis Singer devient citoyen américain en 1943. Il a publié 18 romans. Il reçoit le Prix Nobel de lIttérature en 1978. (Source : Babelio et Wikipedia)
Mes lectures se répondent. J’ai quitté Le Livre de Jobpour rejoindre Ombres sur l’Hudson et retrouver d’autres Juifs d’Europe de l’Est qui ont fui la Pologne et se sont installés à New-York en 1947. Certains ont émigré avant la guerre, d’autres sont des survivants qui ont échappé au massacre ; tous ont perdu une partie de leur famille en Europe. Ils forment une communauté en apparence bien intégrée en raison de leur statut social (médecin, hommes d’affaires, etc.).
L’histoire se concentre autour d’un personnage, Hertz Grein pris entre trois femmes : Léah son épouse, Anna qu’il a connue enfant et avec qui il va vivre une passion dont les conséquences éprouveront leur entourage, et Esther sa « vieille maîtresse ». Autour gravite une galerie de personnages : chacun pourrait être au coeur d’un autre roman.
Divisé en trois parties, le livre commence par une réception chez Boris Makaver, un riche et très pieux homme d’affaires. Boris est le père d’Anna. La conduite de sa fille avec H. Grein va bouleverser sa vie. A l’arrière plan : l’histoire des Juifs polonais exilés aux Etats-Unis. Que signifie être juif dans ce nouveau monde ? Comment croire encore en Dieu après la mort de millions de juifs ? Solomon Margolin, l’ami de Boris Makaver est sans cesse taraudé par ces questions. Makaver est pour lui la statue du Commandeur qui le ramène à son statut de Juif auquel il souhaite échapper.
« Il [Boris] condamnait aussi sévèrement les Juifs. Pourquoi se taisaient-ils ? Pourquoi oubliaient-Ils ? Il estimait que le peuple juif tout entier aurait dû prendre le deuil. »
Après quelques allers-retours entre Anna, Esther et Léah, Grein se tourne vers la religion. Il a tout raté même son rôle de père. Ses enfants, Jack et Anita sont devenus des « Rouges ». Le retour sur lui-même est profond et douloureux : :
« Tandis qu’on anéantissait ma famille en Pologne, qu’on torturait les miens avec la plus grande cruauté imaginée par l’esprit humain, moi je courais à des rendez-vous, je fantasmais sur toutes sortes de dépravations sexuelles. «
Les personnages de Ombres sur l’Hudson et du Livre de Job ont émigré dans la même ville, New-York, à des époques différentes (avant la première Guerre mondiale pour la famille de Mendel), ils appartiennent cependant à deux mondes différents. Les Singer (Le Livre de Job) vivent à Brooklyn et ne parlent que le yiddish tandis que Grein et ses satellites sont aisés et semblent assimilés. Mais tous vivent une histoire universelle : celle de l’exil.
928 pages – Traduit (anglais) par Marie-Pierre Bay – Folio n°3670
nouvelle traduction (2012) de l’allemand par Stéphane Pesnel – Editions du Seuil
Le Livre de Job était initialement paru, en 1930, sous le titre « Le Poids de la Grâce« . Joseph Roth était alors un journaliste reconnu qui avait déjà publié 6 romans.
Job, Roman d’un homme simple raconte le destin d’une famille juive qui vit en Galicie, une région d’Europe de l’Est aujourd’hui partagée entre la Pologne et l’Ukraine. Mendel Singer est un humble maître d’école qui enseigne les principes de la religion juive à une poignée d’élèves. Job et sa femme, Rebecca,ont quatre enfants : Jonas et Schemargah, les deux fils aînés, une fille, Mirjam et un petit dernier, Menuchim, qui ne sait ni marcher, ni parler, à l’exception d’un seul mot : Maman.
Il y a de nombreuses années vivait à Zuchnow un homme qui avait pour nom Mendel Singer. Il était pieux, craignait Dieu et n’avait rien d’exceptionnel, c’était un juif tout à fait ordinaire. Il exerçait le modeste métier de maître d’école. Dans sa maison qui se composait uniquement d’une vaste cuisine, il transmettait à des enfants la connaissance de la Bible. Il enseignait avec une ferveur sincère et sans obtenir de résultats spectaculaires. Avant lui, des centaines de milliers d’hommes avaient vécu et enseigné de la même manière que lui.
Les deux fils aînés de Mendel sont appelés à la guerre (conflit entre le Japon et la Russie) : l’un s’enfuira en Europe puis en Amérique, tandis que l’autre partira au combat. Mirjam batifole avec les cosaques, l’école est vide,…Poussé par Déborah, Mendel décide de rejoindre l’Amérique pour retrouver son fils qui maintenant s’appelle Sam. Seul Menuchim n’est pas du voyage, confié à des voisins. Pour Déborah c’est un déchirement. Mendel a l’espoir de réussir à faire venir un jour Menuchim dans le nouveau monde. La vie en Amérique est une épreuve pour l’humble Mendel qui finit par se retrouver presque seul, vivant dans un dénuement volontaire. Mais un jour la vie de Mendel va être bouleversée par les nouvelles qu’il reçoit de Menuchim.
Job dresse aussi le tableau de la façon dont vivaient les communautés juives d’Europe Centrale avant la Première Guerre mondiale. Les Singer ne sont pas aussi pauvres que ceux décrits par Albert Londres dans ses reportages sur les shtetl, réunis sous le titre « Le juif errant est arrivé« , paru en 1929. Des reportages réalisés en Angleterre, en Pologne et à Jérusalem. J’avais été frappée par la misère qu’Albert Londres décrivait, notamment celle des communautés villageoises d’Europe centrale.
Au-delà du thème de l’exil, de la relation d’un homme avec Dieu (Job est un personnage biblique dont la foi est mise à l’épreuve par Dieu), ce livre nous parle de notre humanité.
J’ai été très émue par la lecture de ce livre, une sorte de conte porté par l’humilité et l’humanité d’un homme.
traduit du turc par Julien Laper de Cabanes – Babel
Un très joli livre que son auteur, Ahmet Altan, a rédigé…en prison. Ahmet Altan, journaliste et écrivain turc a été emprisonné arbitrairement pendant 4 ans et demi, en raison de sa participation supposée au putsch de juillet 2015.
Le livre raconte l’histoire de Fazil, étudiant en lettres et boursier qui, pour gagner sa vie devient figurant dans une émission de télévision. Une drôle d’émission dans laquelle des femmes dansent langoureusement devant un public qui semble endormi. Fazil y rencontre Madame Hayat, une femme plus âgée que lui, sensuelle et mystérieuse avec qui l’étudiant va vivre une passion intermittente. A l’université Fazil fait la connaissance de Sila, passionnée de littérature comme lui, qui veut quitter le pays dans lequel elle étouffe. Madame Hayat est donc le récit d’une double histoire d’amour. Fazil va-t-il rester dans son pays sous la protection de Madame Hayat ou suivre Sila dans son exil canadien ? Madame Hayat est un beau récit d’initiation amoureuse dans un pays où les habitants sont privés de liberté.
Voici ce qu’écrivait Ahmet Altan en 2019 alors qu’il venait de recevoir le Prix André Malraux pour son livre Je ne reverrai plus le monde.
« Vivre ne suffit pas pour connaître les hommes et les groupes sociaux auxquels ils appartiennent : ils se cachent, ils se dérobent. Leurs caractéristiques essentielles, celles qui fondent leur existence, nous demeurent invisibles, dissimulées dans une part d’ombre secrète. La vie, en ce sens, est mensongère, porteuse d’une fausseté qui nous empêchera toujours de saisir la réalité (…). La littérature est plus réelle que la vie car elle a le pouvoir de révéler les secrets que la vie garde jalousement pour elle. La littérature française est infiniment riche de ces grands écrivains qui ont levé pour nous le voile sur le mystère des hommes et de la société. »
de Colm Tóibim – Traduit de l’anglais (Irlande) par Anna Gibson
Je ne m’attendais pas à ce portrait de Thomas Mann. On suit l’écrivain prix Nobel de littérature ,de son enfance à son retour en Allemagne après son exil lors de la Seconde Guerre mondiale. Il est assez fascinant de constater comment Thomas Mann a traversé cette période exceptionnelle de l’histoire européenne : de loin, protégé par son aura de grand écrivain, son travail, l’argent qui lui a permis de vivre son exil dans de très bonnes conditions. Thomas Man et sa femme Katia Pringsheim, issue d’une famille juive allemande, ont eu cinq enfants qui ont aussi traversé la guerre en s’éparpillant aux quatre coins du monde. Il est étonnant de réaliser comme certaines personnes pouvaient se déplacer facilement dans une période si difficile. Thomas Man écrivain est un peu survolé à mon avis : on le voit au quotidien dans son travail. Ses matinées sont réservés à l’écriture. Toute la famille se plie à son rythme. Colm Tóibim nous emmène dans l’atelier de création des trois œuvres majeures de T. Mann : La Mort à Venise, Les Buddenbrook, La Montagne Magique. On apprend que ce livre lui a été inspiré à la suite d’un séjour de sa femme dans un sanatorium. L’homosexualité refoulée de Thomas Man est traitée avec beaucoup de délicatesse par Colm Tóibim. L’identification de Thomas Man au personnage principal de La Mort à Venise n’est pas une découverte, surtout depuis le film de Luchino Visconti (1971), adapté du livre. Les relations entre les époux sont évoquées en faisant ressortir la tendresse et la solidarité entre l’écrivain et sa femme Katia qui l’a toujours soutenu et protégé.
Pourquoi le magicien ? Ses enfants l’appelaient ainsi en raison des petits tours de magie qu’il réalisait pour amuser ses enfants. Et aussi parce qu’il est un magicien de l’écriture. Ses enfants ? Certains l’adorent et d’autres souffrent de son aura internationale et de son absence apparente d’affection. Qu’il est difficile d’être les enfants d’un magicien qui appartient à la postérité !
Brooklyn : le portrait d’une femme en exil
Dans la foulée j’ai lu Brooklyn du même auteur publié en 2009 (paru en 2011 pour la traduction par Anna Gibson)n. L’histoire d’Eillis, jeune irlandaise qui, dans les années 50, quitte son Irlande natale pour s’exiler à New York et plus particulièrement à Brooklyn, où elle va vivre et travailler pendant deux ans. Pour sa première traversée de l’Atlantique, Eillis va vivre un voyage épouvantable. La description d’une nuit de tempête où tous les passagers sont malades, est particulièrement réussie pour les personnes qui, comme moi, souffrent du mal de mer. A New York, l’attendent un travail et une chambre louée dans la pension de Madame Kehoe qui n’accueillent que des jeunes femmes. Eillis commence sa nouvelle vie dans un magasin tenu par une famille italienne. On découvre les règles qui régissent la vie entre les communautés émigrées : les bals organisés par le père Flood (celui grâce à qui Eillis a pu venir aux USA), la communauté italienne à travers la famille de Tony, le jeune homme qu’Ellis rencontre lors d’un bal. Eillis est différente des autres jeunes femmes de la pension : elle est travailleuse (elle suit des cours du soir pour être comptable), peu coquette, elle n’apprécie pas les bals contrairement aux autres jeunes filles exilées qui rêvent d’y rencontrer des fiancés !
Cependant, à partir du moment où Eillis rencontre Tony, la vie de la jeune femme va être plus facile. Tony est un jeune homme charmant, travailleur (il est plombier comme Mario :)), vient d’une famille soudée. Les échanges de lettres sont fréquentes entre Eillis, sa mère et sa soeur Rose, qui est un modèle, une figure d’autorité pour la jeune exilée. Deux ans après avoir quitté son pays natal, Eillis y revient en raison d’une tragédie familiale. Tony s »affole à l’idée qu’Ellis ne revienne plus à New-York. L’engagement qu’ils prennent alors sera-t-il assez fort ? Le retour en Irlande est brutal. Eillis a changé et tout son entourage irlandais en est conscient. Les retrouvailles avec ses amis de jeunesse, la joie du retour, la solitude de sa mère amènent Eillis à se poser la question : faut-il rentrer à Brooklyn où Tony l’attend ?
Brooklyn est un livre dans lequel on se laisse glisser avec fluidité et un grand plaisir. Un livre qui exprime avec justesse ce que peut éprouver toute personne amenée à s’exiler. Un beau portrait de femme et de personnes courageuses dans des contextes où la vie était tellement difficile.
Long Island, paru en 2024, poursuit l’histoire d’Ellis.
La Nuit de l’Oracle (2004) traduit de l’américain par Christine Le Bœuf
Bien sûr on pourrait dire : encore un livre de Paul Auster qui parle d’écriture, encore une série de coïncidences et de rebondissements qui jouent avec notre « »abandon volontaire de l’incrédulité », encore un livre où Paul Auster évoque la paternité, encore Brooklyn, etc.
Mais la magie Auster a encore fonctionné pour moi, même si j’avais déjà lu le livre en 2004. Car la grande force de cet auteur est de nous raconter des histoires et, quand on aime la littérature on aime qu’on nous raconte des histoires comme quand nous étions enfants.
Pour résumer le livre : Sydney Orr, écrivain, vit à Brooklyn avec Grace, sa femme. Il se remet d’un grave accident ou d’une maladie qui a provoqué un accident. Un jour, au hasard d’une promenade, il entre dans une papeterie, le Paper Palace, tenue par le mystérieux Monsieur Chang. Et à partir de l’achat de carnets bleus portugais, la vie de Sidney va basculer : il va se remettre à écrire.
Paul Auster adore jouer sur l’enchâssement des récits. Et une fois de plus le lecteur est servi. Avec toujours cette obsession : « le monde est régi par le hasard ». Tout part de la suggestion de John Trause écrivain célèbre, ami de Sydney et Grace. Il conseille à Sydney d’écrire à partir d’un personnage du Faucon Maltais de Dashiell Hammett. Une parabole construite à partir d’un personnage du livre, Flitcraf, dont la vie bascule quand il échappe de peu à la mort alors qu’une poutre manque lui tomber sur la tête. Sidney va transformer Flitcraft en Nick Bowen et écrire une histoire où le hasard et le fait d’échapper à la mort transforment le destin du personnage : telle est la force et le droit du romancier. Et à l’intérieur de l’histoire de Nicky Bowen se trouve enchâssée une autre histoire, celle d’un manuscrit remis à Bowen sous le nom de La Nuit de l’Oracle, et attribué à une Sylvia Maxwell auteur célèbre dans les années 1920. On se passionne aussi pour l’histoire de Nick Bowen.
La vie de Sydney va être bouleversée par sa rencontre avec le mystérieux M. Tchang, ses relations avec John Trause à travers Grace et Jacob le fils maudit de John. On ne s’ennuie jamais : pas le temps. Un rebondissement presque à chaque page et toujours cette mélancolie qui baigne les livres de Paul Auster.
de Paul Auster, traduit de l’américain par Gérald Meudal, Actes Sud
1 016 pages qui déroulent 4 vies pour 1 seul personnage : Archie Ferguson. « Raconter l’histoire d’une vie par des voies parallèles », confie Paul Auster dans une interview. Nous suivons les 4 vies parallèles de Ferguson pendant une vingtaine d’années environ. Le livre est structuré en 7 chapitres composé chacun de 4 parties correspondant aux 4 vies de Ferguson.
Les principaux personnages :
Archie Ferguson, joueur de base-ball et apprenti écrivain francophile,
Rose, sa mère, photographe
Son père, qui vit ou meurt selon les vies de Ferguson
Gil, son beau-père
Vivian, chez qui Ferguson habite lors de son séjour parisien : « Plus qu’une mère, moins qu’une mère. Son double féminin peut-être. La personne qu’il serait devenue s’il était né fille. »
Amy, l’amie/amante de sa vie
La toile de fond des 4 épisodes de la vie de Ferguson….l’histoire des USA dans les années 60/70 avec :
le Civil Rights Bill
la guerre au Viet-Nam
la marche sur Washington
le Black Power,
Les émeutes raciales à Newark (la ville de Ferguson) : « Une guerre raciale. Et pas des émeutes raciales comme les journaux le racontaient à tout le monde. Une véritable guerre entre les races. La garde nationale et les troupes de l’Etat du New-Jersey tiraient dans l’intention de tuer, vingt-six morts au cours de ces journées de ravage et de carnage, vingt-quatre d’une même couleur et deux de l’autre, sans parler des centaines si ce n’est des milliers de personnes qui furent battues ou blessées (…). »
Ce qui arrive à Ferguson et ses avatars :
il perd un doigt, le pouce,….difficile ensuite de jouer au base-ball !
il meurt…des pages blanches se glissent dans le livre à partir du chapitre 3
son père meurt tragiquement
ses parents se séparent
Ferguson est tenté par la profession de gigolo (pour hommes) à Paris….
Les raisons de lire 4 3 2 1
Pour sa formidable construction qui montre, (et je cite Pierre, mon libraire) que « Paul Auster croit toujours au roman et prouve que le genre n’est pas encore épuisé ». Ce livre est en effet un hommage au roman et à la puissance de l’auteur démiurge : « Par bonheur, il n’était pas au courant du plan cruel que les dieux avaient prévu pour lui. par bonheur il ne savait pas que sa vie était destinée à occuper un paragraphe aussi court dans « le livre de la vie terrestre » et il continua donc à vivre comme s’il avait des milliers de lendemains devant lui et non 304 seulement. » Voilà le lecteur prévenu ! (ça tombe bien, je n’apprécie pas le suspens…)
Pour réviser son histoire américaine récente
Pour réviser les thèmes chers à Paul Auster : les relations père/fils, la formation d’un écrivain, la place de la poésie, le sport, New-York et Paris,…
Pour découvrir Paul Auster si on n’a rien lu de cet auteur (à condition de ne pas redouter la lecture de 1 000 pages !).
Les raisons de ne pas le lire
Si on ne comprend rien au base-ball (mais on peut toujours sauter les pages qui racontent les matches)
Si on est rebuté par la perspective d’avaler 1 000 pages
Conclusion : ce n’est pas un de mes PA préféré mais j’ai apprécié la prouesse littéraire. Je suis tentée par l’idée de le relire en suivant la chronologie de chaque Ferguson : 1.1, 2.1, 3.1, etc. La richesse d’un livre se mesure aussi à sa relecture. « Ferguson comprit que le monde était fait d’histoires, tellement d’histoires différentes que si on les rassemblait toutes pour les mettre dans un livre, celui-ci ferait 900 millions de pages. » Réflexion faite : 1 000 pages, c’est bien.
Par Zampano, avec une introduction et des notes de Johnny Errand
Traduit par Claro
Deuxième édition remastérisée, Monsieur Toussaint Louverture
Ceci n’est pas un livre mais une expérience de lecture (voilà que je m’exprime comme une spécialiste en marketing !). J’en suis venue à bout malgré quelques tentations d’y renoncer. Difficile à résumer mais essayons : Will et Karen Navidson, un couple new-yorkais, emménagent dans une nouvelle maison en Virginie. Will est un photo-reporter célèbre pour avoir notamment réalisé la photo d’une jeune soudanaise affamée en train de ronger un os sous l’oeil gourmand d’un vautour qui attend son moment. Karen est un ancien mannequin.
La maison dans laquelle le couple vient d’emménager se révèle plus grande à l’intérieur qu’à l’extérieur. A partir d’un couloir qui mène vers des espaces inconnus, Will va mener de véritables expéditions (le mot est bien approprié) – dont certaines mortelles – pour tenter de découvrir ce qui se cache au bout de ce labyrinthe invisible et sans fin.
« En leur absence, la demeure des Navidson était devenue quelque chose d’autre, et sans être exactement sinistre ou même menaçant, le changement réduisait néanmoins à néant tout sentiment de sécurité ou de bien-être. »
La Maison des Feuilles n’est pas un récit linéaire. Plusieurs récits se croisent dans ce livre multi-couches : celui de Zampano qui a rédigé un document thèse à partir du film réalisé par Navidson dans sa maison-labirynthe, et les commentaires de Johnny le tatoueur qui a découvert ce document dans l’appartement de Zampano. L’enchevêtrement des récits se concrétise dans la mise en page du livre qui alterne les typographies et les découpages du texte : aucune page ne se ressemble mais on finit par s’y retrouver dans ce labyrinthe où l’auteur plonge son lecteur. On tombe parfois sur des pages où ne figure qu’une phrase, un seul mot. La lecture de ce livre engage aussi le corps du lecteur car il faut parfois le manipuler d’un sens à l’autre pour suivre son récit.
On peut choisir ses niveaux de lecture : poursuivre le récit d’un des narrateurs de façon linéaire par exemple et revenir en arrière pour les autres récits.
C’est un livre dans lequel il faut accepter de faire son propre chemin. « Un récit horrifique moderne » (une expression que j’ai trouvée je ne sais plus où). Mais je ne veux pas laisser croire que l’intérêt de La Maison des feuilles ne résiderait que dans sa forme : c’est aussi une histoire mystérieuse, captivante et parfois horrifique.
Quand je parlais d’expérience de lecture !
Et surtout ne pas se décourager même si dès la première page l’auteur nous accueille ainsi : « Ceci n’est pas pour vous« .
Les éditions Monsieur Toussaint Louverture ont réalisé une vidéo formidable sur ce livre. Je vous encourage à y plonger.
On ne boude pas son plaisir : pour une fois qu’on peut se marrer à la lecture d’un livre politique ! Tout le contexte politique de mon adolescence et de ma jeunesse a défilé à la lecture de La Belle Epoque : Pompidou, Giscard, Mitterand, …Franz-Olivier Giesbert a ressorti ses carnets pour notre plus grand plaisir.
Sacrée carrière de journaliste, du Nouvel Obs au Figaro en passant par La Provence. On croit FOG dilettante mais il se révèle mémorialiste de la Ve République. On se demande s’il ne se vante pas un peu de ses relations très proches avec certains politiques, mais FOG est un homme qui sait reconnaître ses erreurs de jugement, une qualité rare parmi les journalistes politiques de sa génération.
Avec La Belle Epoque on révise avec plaisir une partie de notre histoire politique récente, les institutions de notre République, avec juste la dose de ragots nécessaires pour nous faire passer la pilule des magouilles politiques.
Ce livre s’appelle aussi Histoire intime de la Ve République, car FOG s’y livre en filigrane. Il évoque ses parents et l’influence de sa mère engagée au Parti socialiste, groupie de Michel Rocard et celle de son père, américain. Au fil des pages, on tombe parfois sur le prénom d’une femme, des allusions à ses enfants.
F.O. Giesbert maîtrise à merveille l’art du portrait parfois cruel. J. Chirac c’est Gargantua, F. Mitterand, Raminagrobis. A propos de la vie politique, alors que G. Pompidou se meurt : « Elle est dominée par deux personnages hauts en couleur qui semblent sortis de l’ère des Médicis, Pierre Juillet et Marie-France Garaud, deux bourgeois de province aux airs de châtelains conspirateurs. Parlant au nom du maître, ils chassent jour et nuit le Chaban sur lequel ils ont lâché les chiens. L’intrigue est leur métier. Le poignard à la main, ces sicaires pratiquent l’égorgement symbolique à tour de bras, d’un rideau l’autre, sous le regard malicieux de Michel Jobert, le secrétaire général de l’Elysée, leur ennemi juré, un petit corps maigrelet sous une une tête qui vole très haut. »
J’avoue : j’étais ravie de ses remarques acerbes sur Jean-Paul Sartre, dont la lecture a fait souffrir des générations d’étudiants en lettres (avis personnel). « Quand on compare les destins de Guitry et de Sartre à la Libération, il est clair qu’il vaut mieux dans le monde qui commence être de gauche ou, mieux encore, d’extrême gauche : c’est un passeport pour l’innocence à perpétuité. » Plus loin : « Si j’ai détesté Sartre à ce point, c’est qu’il représente à mes yeux la substantifique moelle de l’esprit du temps : rien. Mauvais dramaturge, mauvais romancier, mauvais camarade, il n’a rien laissé derrière lui en dehors de quelques pastiches d’Heidegger et Les Mots, bien sûr, un chef d’oeuvre, magnifique récit d’enfance. » Cela me venge des heures d’ennui passées à étudier J.P. Sartre. Ce que dit FOG sur Les Mots est très juste mais tout le monde s’accorde sur ce livre comme s’il fallait sauver quelque chose de Jean-Paul Sartre.
On attend avec impatience la suite des mémoires de FOG (parues depuis l’écriture de ce billet que je n’ai pas publié tout de suite).
Le verdict a été rendu le 29 juin 2022, après un procès qui a duré près de 9 mois. Emmanuel Carrère et Guillaume Auda, font partie des journalistes qui ont suivi ce procès au quotidien. ils en ont tiré chacun un livre paru en 2022. Deux témoignages bouleversants bien sûr, complémentaires et aussi pédagogiques sur notre justice : « V13″, d’Emmanuel Carrère et « Jeunes à crever » de Guilllaume Auda.
J’ai lu d’abord V13 (P. O. L.), d’Emmanuel Carrère qui a suivi le procès pour Le Nouvel Observateur. Ses chroniques parues dans l’hebdomadaire ont été réunies dans le livre. Et pendant le procès, j’ai lu avec beaucoup d’intérêt les chroniques de Guillaume Auda sur Twitter. Découverts par hasard, ces longs threads remplis d’émotion m’ont captivée. Point commun entre ces deux livres : le souci de restituer l’atmosphère de ce procès qualifié de « hors norme » avec plus de 2 300 victimes constituées en partie civile, 400 ayant témoigné.
V13 découpe son compte-rendu en suivant le déroulement du procès : les victimes, les accusés, et termine par « La Cour ». E. Carrère s’attache à décrire les relations entre des personnes qui ne se seraient jamais croisées si ce procès n’avait pas eu lieu. Il a choisi des figures représentant l’ensemble des victimes, à la fois singulières et universelles quand elles nous évoquent une personne familière que nous aurions pu croiser, fréquenter…Chaque « histoire » transmet sa souffrance, la réalité d’une vie brisée. Vindicatives, résignées, haineuses, soucieuses de comprendre, toutes les victimes témoignent d’une même réalité : la rupture avec la vie d’avant l’attentat, l’inscription de l’événement dans les têtes et les corps. Oui, elles nous sont proches parce qu’elles nous ressemblent mais au-delà de leurs témoignages elles nous forcent à ressentir le malheur d’une façon plus large. Quel que soit l’endroit du monde, quand on entend le mot attentat, on ne réagit plus de la même façon.
Le livre de Guillaume Auda, Jeunes à crever (Cherche Midi), est plus centré sur le sens de la procédure et de la défense d’un accusé quel qu’il soit. Il nous ramène aux fondamentaux de notre justice. Le journaliste s’est attaché aux pas de Marie Violleau, l’avocate en charge de la défense de Mohamed Abrini, impliqué » dans la préparations des attentats, l’accusé le plus important (en quelque sorte) après Salah Abdelsam. A travers les discussions rapportées entre le journaliste et l’avocate, on se sent très calé en droit pénal, mais surtout on comprend mieux ce que signifie être avocat de la défense dans un procès lié à un événement aussi retentissant pour la société française. M. Violleau tient une grande place dans le récit de G. Auda, ce qui m’a parfois agacée. Après avoir refermé le livre, j’ai compris que ces entretiens étaient le fil d’Ariane qui guidait le lecteur dans les méandres du procès : comment le président mène les débats (tout est stratégique, il ne se contente pas de suivre un déroulement écrit d’avance), comment les avocats ajustent leurs interventions selon la façon dont le président organise les débats, etc. Cet attachement au respect des règles de la défense nous apporte non seulement du recul par rapport à nos émotions et notre colère, mais aussi nous rappelle à quel point nous avons de la chance de vivre dans un Etat de droit où le débat contradictoire est une règle de base. M. Violleau exprime clairement son opinion à propos de la perpétuité, « une mort sociale » selon elle.
Impossible de ne pas éprouver une certaine admiration pour celles et ceux qui ont suivi, organisé, mené au quotidien ces 10 mois de procès. Guillaume Auda décrit très bien la fatigue physique, le besoin de se retrouver entre personnes qui ont vécu ce moment unique, le trop plein de consommation d’alcool pour décompenser après les audiences. Nous ne sommes que des humains.
Et un jour, dans le train entre Paris et Marseille, j’ai terminé le chapitre 13 novembre avec La Décision de Karine Tuil. Pas vraiment un hasard. Je l’ai acheté à la gare car j’avais terminé Jeunes à crever à l’aller. L’histoire d’Alma, juge d’instruction au parquet anti-terroriste, qui doit rendre une décision à propos d’un homme suspecté d’avoir rejoint les rangs de l’état islamique en Syrie. Doit-elle le libérer ou le mettre en examen compte tenu des éléments à sa disposition et des gages de « bonne foi » livrés par le suspect lors des interrogatoires ? La transcription de ces interrogatoires ponctue le livre en alternance avec des épisodes de la vie d’Alma. En instance de divorce avec Ezra, Alma vit une liaison avec Emmanuel, avocat de terroristes. Tous ces ingrédients produisent une situation addictive, même si les ficelles sont parfois un peu grosses.
On s’en doute, la décision d’Alma aura de lourdes conséquences pour la société et dans sa vie personnelle. Le roman est très documenté, crédible et lu à la suite des comptes rendus du procès des attentats du 13 novembre, il apporte une vision distanciée : celle de la juge d’instruction. Le pouvoir de la fiction !
roman de Robert McLiam Wilson, traduit de l’anglais par Brice Matthieussent
Il est toujours difficile de restituer son émotion quand on a eu la sensation de lire un chef d’œuvre. Soulignons déjà la géniale traduction de Brice Matthieussent grâce à qui le sentiment d’être en train de lire un texte traduit ne nous effleure jamais. Mon enthousiasme est semblable à celui que j’ai exprimé à la lecture d’Eureka Street, du même auteur.
Ripley Bogle, jeune irlandais âgé de 22 ans, erre dans les rues de Londres où nous le suivons pendant quatre jours. « Clochard céleste », beau et intellectuellement doué, Ripley Bogle est issu de la banlieue ouest catholique de Belfast, d’une famille nombreuse dirigée par des parents peu aimants. Grâce à ses aptitudes géniales, Ripley est repéré et obtient une bourse d’étude pour Cambridge où il se fera vite remarquer en raison de son comportement anti-conformiste.
Tout en déambulant dans les rues de Londres, Ripley raconte sa vie. Il n’a qu’un seul ami, un vieux clochard qui lui offre des cigarettes et avec qui il philosophe. Les descriptions de la dégradation d’un corps qui subit la violence de la rue sont terrifiantes. Bogle nous balade au sens propre comme au sens figuré, surtout quand il raconte ses amours avec Laura, rencontrée à Cambridge, issue de la bonne société. Ou encore quand il livre la vérité sur les circonstances de la mort de son ami Maurice (un passage qui m’a autant émue que la mort du Prince André dans Guerre et Paix de Léon Tolstoï, qui est pour moi une expérience littéraire inégalée).
La tragédie de la jeune vie de Ripley Bogle est nuancée par son sens de l’humour. Il plane sur ce livre l’esprit picaresque de Laurence Sterne (écrivain anglais du XVIIIe) et aussi celui de James Joyce pour le côté irlandais et la structure du récit organisée autour d’une déambulation urbaine.
Robert McWilson est de son vivant une sorte d’auteur culte mais qui ne sa cache pas (à la différence de Thomas Pynchon ou de Salinger). Il paraît qu’on peut le croiser dans les rues de Paris où il vit. Il pige pour des journaux comme Charlie Hebdo. Je tire ces informations de la lecture de l’excellente revue Sphères (revue trimestrielle de récit long format et de photographies). Robert McWilson produit peu et c’est dommage. Peut-être est-ce le signe de son génie ? Il n’a rien écrit depuis 26 ans.
« L’emmerdant chez les vieux, c’est qu’ils sont vieux. Ils sont pompeux, intolérants, acariâtres. Ils n’ont ni spontanéité ni vigueur. L’âge les rend très sentimentaux. L’emmerdant chez les jeunes, c’est qu’ils sont jeunes. Ils sont têtus, prétentieux, insolents. Nous n’avons ni sagesse ni jugement. La jeunesse nous rend très sentimentaux. »
Fausse sagesse, vraie dérision…un mélange que j’adore.
Voilà un livre que j’aurais pu m’épargner d’acheter et de lire. Un livre déjà démodé qui donne le sentiment que Lydie Salvayre, auteure et traductrice reconnue, découvre les intrigues propres aux milieux professionnels et intellectuels et qui, de tout temps, ont permis aux ambitieux de réussir. Surtout ce pamphlet dénonce un phénomène qui n’est pas nouveau : celui des influenceurs et influenceuses des réseaux sociaux.
Ce court essai est écrit à la fois dans le style des moralisateurs du 18e siècle et des livres de développement personnel : reconnaissons que c’est une prouesse de mélanger les deux styles.
Mais à qui s’adresse Lydie Salvayre ? Telle est la question que j’avais en tête tout au long de ma lecture. Aux personnes qui ont l’habitude de lire et de décoder les propos mais qui n’apprennent rien de cet « irréfutable essai » qui ne m’a jamais tiré un seul sourire ? Par convention littéraire L. Salvayre interpelle une jeune influenceuse vivant à Dubaï à qui elle adresse sans cesse des clins d’oeil pour lui expliquer, non sans une certaine condescendance, des termes que la jeune exilée n’est pas censée comprendre. Pour moi, c’est raté. Ce sont des flèches pour rien qui n’atteindront jamais la cible de Dubaï. Une poignée de personnes risque d’être convaincue : celles qui croient être les seules à penser la médiocrité du monde.
Au jeu de « qui se cache » derrière les portraits que l’auteure dresse à la manière de La Bruyère, je n’ai même pas essayé de jouer. Je préfère lire d’autres livres de Lydie Salvayre.
Voici un ensemble de notes que j’ai rassemblées à la suite de la lecture d’Aurélien. Je ne me souvenais pas de l’avoir lu ou alors il y a très longtemps. J’ai aimé ce livre dans lequel se déploient des caractères complexes. Et j’ai été aussi agacée. Un classique à découvrir ou redécouvrir.
Dans le Paris de l’entre-deux guerres, Aurélien est un jeune homme issu de la bonne société, oisif car il a hérité de revenus familiaux, et désabusé. Aurélien a combattu dans l’Armée d’Orient où il a contracté la malaria. Bérénice est une provinciale. Elle rencontre Aurélien lors d’un séjour à Paris chez son cousin. Son visage est une énigme pour Aurélien. Il évoque le masque d’une femme aux yeux fermés qu’Aurélien possède. L’histoire d’Aurélien et Bérénice démarre comme une rencontre arrangée (par le mari de la cousine), un défi lancé à Aurélien de tomber amoureux de Bérénice et finit, après de nombreuses années par le constat d’un malentendu. Entretemps il ne s’est presque rien passé entre eux. Difficile de résumer sans trop révéler comment évolue la relation amoureuse entre Aurélien et Bérénice. Une relation qui restera platonique.
Un incipit célèbre
« La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide« . Un incipit célèbre. Ce qui est selon moi franchement laid, c’est l’utilisation de cet adverbe. A toutes les étapes de ma formation, on m’a enseigné la haine de l’adverbe. J’essaie de les chasser autant que possible. de plus, quand on écrit en respectant un calibrage (nombre de caractères) précis, on acquiert le réflexe de les éviter.
Comme Richard, le héros du « Tour du malheur » de Joseph Kessel, Aurélien, est un ancien combattant. Et comme Richard, Aurélien fréquente régulièrement le Paris nocturne mais ses sorties sont plus mondaines. Dans une préface rédigée 22 ans après la parution du roman, Louis Aragon précise : « Je voulais montrer en Aurélien, par Aurélien, comment un l’homme d’hier, un soldat de l’autre guerre, arrivé à l’âge de la responsabilité, n’a pas reconnu le destin auquel il était à nouveau entraîné. » Bérénice est un personnage créé à l’image d’une femme que Louis Aragon a aimée. Une femme qui a le goût de l’absolu.
L’impossibilité du couple ?
Aurélien est un roman qui soutient l’idée de l’impossibilité du couple. Est-ce la guerre qui a rendu cet amour impossible ? Bérénice a vécu dans la continuité alors que la vie d’Aurélien a été scindée par l’entracte des tranchées. Tout l’art de Louis Aragon fait que ce ne soit pas pesant, même si les deux personnages sont parfois très agaçants chacun à leur tour ! Cette impossibilité se concrétise à la fin du roman quand Aurélien et Bérénice se retrouvent par hasard, lors de la Débâcle, un événement révélateur du « divorce de leurs idées« , comme l’affirme Bérénice en avouant à Aurélien qu’elle a hébergé un combattant espagnol et qu’ils n’ont plus rien en commun. « Aurélien c’est celui qu’elle a aimé, et dont l’histoire a fait cet homme qui est étranger à son amour. » Rien dans la psychologie de Bérénice ne laissait soupçonner cet engagement.
« Aurélien est une situation«
Aurélien a été écrit entre 1942 et 1943 et terminé en 1944 avant le Débarquement
Voici ce qu’écrit Louis Aragon dans la préface, non datée, de l’édition Folio : « Parce que dans ce que j’ai écrit, Aurélien ne soulève pas que la question d’Aurélien et de ses comparses, mais en général la question du roman, de l’invention des personnages, de leur ressemblance avec des modèles multiples, des motifs profonds de l’auteur pour se livrer à ce mélange d’aveux, de portraits, de mensonges et de masques. » Est-ce un portrait de Drieu La Rochelle ? En partie, répond Louis Aragon : « Il va sans dire que bien des traits d’Aurélien viennent de moi car je n’étais pas dans Drieu, et que, quand je mettais Drieu en face de certaines situations, c’était en moi que se trouvait les solutions et les pensées. (…) Aurélien, plus que tel ou tel homme est avant tout une situation, un homme dans une certaine situation. »
Syrie. Un vieil homme seul dans une barque sur un lac artificiel. Sous l’eau, un village englouti lors de la construction d’un barrage en 1973. Toute la vie de Mahmoud Elmachi, grammairien, repose sous cette eau. Alors, il plonge littéralement dans sa vie passée, avant que Hafez-el-Assad ne fasse engloutir le village et avant que Bachar-el-Assad ne détruise la Syrie et ses habitants.
Mahmoud s’adresse à Sarah, sa femme, amoureuse de la poésie. Le récit est construit comme un poème en vers libres. Mahmoud raconte ce qu’est devenu la Syrie, la guerre, la prison.
La vie d’avant, de l’autre côté du miroir de l’eau. C’est très beau, émouvant, parfois éprouvant.
Dans une interview donnée à La Provence en septembre 2021, Antoine Vauters évoque ainsi l’image de la plongée de Mahmoud : « Cette image m’a été donnée par le réalisateur syrien Omar Amiralay, qui a passé sa vie à filmer dans la région du lac el-Assad. Dans l’un de ses films, l’image d’un vieil homme sur une barque au-dessus de son village englouti m’a bouleversé. C’est une image absolue pour raconter le temps qui passe, la manière dont l’eau des souvenirs monte en nous au fur et à mesure que l’on vieillit. On s’éloigne de la rive de l’enfance, de certaines joies que l’on a connues. Tout s’éloigne de nous mais reste disponible. Cela me touchait qu’on voit ça dans l’eau en transparence. »
Le roman vient d’être réédité chez Folio. Antoine Vauters a voulu que l’intégralité des droits perçus au mois de février revienne à une ONG humanitaire présente à la frontière turco-syrienne pour aider les populations touchées par les tremblements de terre survenus au mois de février 2023.
Après le Gary Tour, j’entame mon Kessel Tour, deux écrivains qui remontent régulièrement à la surface de mes lectures.
Le Tour du Malheur a été publié pour la première fois en 1949. J’ignore si ce roman est le plus connu de J. Kessel ou s’il a eu du succès. Est-ce un roman autobiographique ? Kessel anticipe la question dans l’avant-propos en soutenant, avec nuance, que ce livre « ne va pas jusqu’à une biographie déguisée« . « Sans doute il y a chez Richard Dalleau certains traits de l’auteur. Mais beaucoup de ses héros en ont déjà montré. Et cependant, pour Fortune Carrée, le personnage essentiel était un batardkirghoz et même dans Belle de Jour une femme. » Il poursuit : « Parfois le récit d’un rêve, la ligne d’un corps, le rappel d’une odeur livrent davantage et mieux un écrivain que lorsqu’il recopie des morceaux de son existence. Il n’est point de romancier qui ne distribue ses nerfs et son sang à ses créatures, qui ne les fasse héritiers de ses sentiments, de ses instincts, de ses pensées, de ses vues sur le monde et les hommes. C’est là sa véritable autobiographie. » C’est raté : j’ai associé le visage, la carrure, et la vie de Kessel à Richard Dalleau, tout au long de ma lecture. J’aime bien mettre des visages sur les personnages et là c’était trop tentant…
Un Paris nocturne et débauché
Le Tour du Malheur est le récit de la vie de Richard Dalleau de 1918 à 1925 environ. Dans le premier tome, on suit le jeune avocat engagé volontaire d’abord sur le front (il n’a que 19 ans), une période au cours de laquelle il va nouer des amitiés et des admirations qui vont influer sur sa vie, puis à Paris dans ses premiers pas d’avocat. Dans le deuxième tome, Richard s’enfonce dans une vie infernale marquée par des relations amoureuses destructrices et la descente vers l’enfer de la drogue.
Sophie et Anselme Dalleau, les parents, Daniel, le frère cadet sont les trois personnes qui occupent la plus grande place dans la vie de Richard. Le père est un médecin entièrement dévoué à son métier. Et la mère, Sophie, est une femme droite dont l’autorité morale règne sur la famille. Elle est particulièrement attentive au bien-être de son mari, à la santé fragile, mais qui s’épuise à la tâche. Le train de vie de la famille Dalleau est modeste. Tous les 4 vivent dans un petit appartement de la rue Royer-Collard (5e arrondissement). Daniel et Richard ont une relation très forte : le cadet, dont la beauté est soulignée sans cesse, est éperdu d’admiration pour son frère. Richard est une force de la nature, un jeune homme animé par un insatiable appétit de vivre et de se détruire en même temps. Sexe, drogue, amitiés dangereuses, relations amoureuses toxiques, relations politiques douteuses : Richard explore tout au risque parfois de se perdre et de perdre son entourage. Avec Richard, on navigue dans un Paris nocturne et débauché, où les rescapés de la guerre se cachent pour éviter de vivre au grand jour.
Richard Dalleau acquiert sa notoriété en tant qu’avocat en acceptant de défendre son ami Bernam accusé de l’assassinat de sa propre mère. Cette femme, qui avait un goût immodéré pour les hommes jeunes, était la maîtresse de Daniel, le jeune frère de Richard. Les femmes sont nombreuses dans ce roman. A travers elles, se dessinent des portraits féminins de l’entre-deux-guerres : la mère bien sûr avec Sophie Dalleau, Mathilde la jeune normande qui va « déniaiser » Richard et qui croisera souvent son chemin ensuite à Paris où elle se prostitue ; Christiane, la jeune aristocrate qu’il rencontre pendant la guerre, Geneviève (la soeur de Bernam), issue de la haute-bourgeoisie vénéneuse et follement amoureuse de Richard, Dominique l’ingénue comédienne transformée en femme entretenue et toxicomane. Et j’en oublie… L’opium, l’héroïne et le jeu : le couple Richard/Dominique s’y perd et leur histoire est un éternel recommencement peut-être avant la rédemption.
Portraits de femmes
Le Tour du Malheur dresse le portrait d’une génération. Toujours dans l’avant-propos, Joseph Kessel prévient son lecteur : « Les excès que j’ai peints sont ceux d’une époque, d’une société, d’une génération qui passent aujourd’hui pour heureuses. Mais en ce temps on enviait les années 1900. Et en 1900 je sais que l’on regrettait le Second Empire. Et sous Napoléon III, sans doute Napoléon Ier. Et alors l’Ancien Régime. De sorte que l’on pourrait finir par voir dans les cavernes l’asile véritable de la félicité humaine. »
Peut-être est-ce Joseph Kessel qui m’a donné le goût de lire. Le Lion est un de mes meilleurs souvenirs de jeune lectrice. Je me souviens encore de la couverture blanche cartonnée du livre. Ensuite, un blanc jusqu’à redécouvrir cet auteur avec « Les Mains du Miracle » et « L’Armée des Ombres« .
J’ai offert plusieurs fois les livres de Déborah Lévy dont la lecture a été une grande découverte et un véritable bonheur de lecture. Mais pourquoi n’en ai-je jamais parlé dans Livres en Pile ?
Déborah Lévy est une écrivaine britannique dont les livres ont été traduits récemment en France. Le coût de la vie, a obtenu le prix Femina étranger en 2020. Ce livre est le récit d’une conquête de la liberté par une femme qui vient de divorcer et qui s’installe avec ses deux filles dans un immeuble délabré au nord de Londres. « La meilleure décision de ma vie a été de ne pas regagner ce navire« , avoue la narratrice en faisant référence au « naufrage » de son mariage, « Mais où aller ? » Son vélo électrique, ses filles et l’écriture vont former le cercle de sa nouvelle vie.
La grande qualité du récit est de ne jamais pencher du côté de la complainte de la femme blessée. Il n’est jamais question de l’ancien mari. Le coût de la vie est le récit d’un nouvel apprentissage de la liberté, malgré une nouvelle vie difficile dans le quotidien : « Un exercice d’humilité, une expérience dure, profonde, intéressante« . Elle poursuit : « La liberté n’est jamais libre : quiconque s’est battu pour être libre sait ce qu’il en coûte. » Le propos d’une femme qui gagne en vigueur après 50 ans.
Dans « Ce que je ne veux pas savoir« , D. Lévy revient sur son enfance en Afrique du Sud, les années de militantisme de son père emprisonné pour ses idées, son arrivée en Angleterre. Je me souviens des premières pages de ce livre quand D. Lévy évoque son arrivée à Majorque où elle s’est retirée quelque temps pour écrire. Un moment un peu effrayant et exaltant à la fois : elle se perd dans le noir avant d’arriver à la maison où elle doit loger mais elle reste calme comme si ce moment était une étape à passer avant d’accéder à ce lieu où elle va s’isoler pour écrire.
J’ai offert les livres de Déborah Lévy à des amies car je tenais à partager mon enthousiasme. Le bonheur de découvrir un auteur reste toujours intact même quand on lit beaucoup. Les moments où on se sent blasés sont compensés par la joie de la découverte, la rencontre avec des auteurs. C’est irremplaçable. Pour moi, Déborah Lévy est dans la lignée de deux grandes écrivaines anglaises que j’apprécie beaucoup : Virginia Woolf et Doris Lessing qui reçut le Prix Nobel de littérature en 2007.
Et je n’ai toujours pas répondu à la question posée en début de cet article…
Les Murs Blancs : une propriété à Chatenay-Malabry (92) devenue célèbre (pour ceux qui s’intéressent à l’histoire des idées) grâce à ceux qui l’ont occupée après la seconde guerre mondiale. Emmanuel Mounier, fondateur de la revue Esprit, y a réuni autour de lui une communauté intellectuelle, formée de chrétiens de gauche et d’anciens résistants : Henri-Irénée Marrou (sommité des Lettres Classiques bien connue des étudiants de ma génération), Jean Baboulène (Témoignage Chrétien), Paul Fraisse (psychologue), Jean-Marie Domenach (revue Esprit). Une communauté fondée dans la Résistance.
Ce sont les petits-enfants de J.M. Domenach (enfants du journaliste Nicolas Domenach) qui racontent l’histoire des Murs Blancs où se tenaient parfois les conférences de rédaction de la revue Esprit, ainsi qu’un grand nombre de débats. Tous les événements de l’après-guerre ont alimenté ces débats engagés : la guerre d’Algérie, la décolonisation, le communisme, Mai 68 auquel les habitants de la propriété ne semblent pas comprendre grand chose.
L’intérêt de ce livre est d’apporter le point de vue d’une jeune génération sur un courant de pensée dont, personnellement, je ne connais pas l’héritage. Le récit de Léa et Hugo Domenach est à hauteur des enfants (leurs parents) qui ont grandi aux Murs Blancs, sans vraiment se rendre compte de l’importance et du poids des idées de cette « communauté » dans la société de leur époque.
La personnalité austère de Paul Fraisse, régisseur en quelque sorte de la propriété, semble imprégner les Murs Blancs, où vivaient les quatre familles fondatrices et leurs enfants. Ceux-ci semblent laissés libres dans le grand parc de la propriété décrit comme un endroit magnifique. Plus tard, on y croise aussi des visiteurs et des habitués connus : Jacques Julliard, Jacques Delors, Paul Ricoeur. L’arrivée de ce dernier est une nouvelle étape dans le rayonnement des Murs Blancs sur la vie intellectuelle de l’époque.
Une chronique vraiment intéressante sur un courant intellectuel dont on a peut-être oublié l’importance (même si je n’en sais pas plus sur le personnalisme).
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Paule Guivarch
Voici une tentative de réduction d’un grand livre – La Grande Maison de Nicole Krauss – à un petit résumé. Prenez votre souffle et plongez. Les personnages de La Grande Maison et leurs histoires parallèles, fonctionnent par couples (ou presque). Tous sont reliés par un bureau à 19 tiroirs (dont un fermé à clé), qui aurait appartenu au poète espagnol Federico Garcia Lorca. Plusieurs personnes sont à la recherche de ce bureau. Selon Nicole Krauss, ce bureau est « une métaphore très souple. Il n’a pas le même sens selon les personnages. »
Nadia, écrivaine new-yorkaise commence le récit. Elle rencontre Daniel Varsky qui lui confie le le bureau en dépôt. Nadia ne reverra jamais Daniel reparti au Chili où il périra dans les prisons de Pinochet (nous sommes en 1974).
Aaron, est un procureur israélien retraité. Après la mort de sa femme, il voit revenir de Londres son fils Dov avec qui il a toujours entretenu des relations complexes. Dov a toujours été considéré par son père comme un enfant à problème et sa vocation d’écrivain contrarie Aaaron.
Arthur Bender est professeur de littérature anglaise à Oxford. Son épouse, Lotte, est d’origine juive allemande, victime, avec sa famille des nazis. Lotte est celle qui a donné le bureau à Daniel Varsky. Quels sont les liens entre Lotte et Daniel ?
Isabel, new-yorkaise, étudie à Oxford. Elle y rencontre le couple mystérieux formé par Yoav Weisz et sa soeur Léah. Tous deux vivent dans une grande maison, à Londres. Leur père, George Weisz, est un antiquaire qui parcourt le monde à la recherche des biens volés aux juifs par les nazis. Il tente notamment de retrouver le mobilier de l’appartement de ses parents saisi par la gestapo à Budapest. George Weisz révèlera à Arthur Bender qui est le père de Daniel Varsky et quelques pages auparavant nous aurons compris qui était sa mère…
Plutôt que d’essayer de relier les personnages et leurs histoires, je suggère de se laisser porter par ce livre à l’écriture très fluide. Il est question de la mémoire de l’humanité, de la transmission de l’histoire du peuple juif et d’une destinée qui appartient à notre histoire universelle.
Comment faire pour ne pas égarer le lecteur ? Dans un entretien donné en 2011 lors de l’émission La Grande Librairie, Nicole Krauss avait assuré « faire confiance au lecteur« . « Pour moi tous les romans sont une maison. Je commence par l’intérieur. Je pense en termes de symétrie, d’équilibre. C’est une architecture. »
En raison d’un déménagement d’une ville à une autre, j’ai trié ma bibliothèque. Certains livres sont partis avec moi, d’autres donnés des amis à des associations, etc.
Quels sont ceux qui partent ? Les livres dont je n’ai pas gardé un bon souvenir, les livres en double, les livres qui ont mal vieilli (ceux dont les pages ont jauni et qui dégagent une odeur de poussière quand on les ouvre), les livres universitaires dépassés, certains « beaux livres » (Coffee table books) rarement ou jamais ouverts. J’espère que tous ces livres qui ne m’ont pas suivie trouveront de nouveaux lecteurs et de nouvelles lectrices qui les traiteront bien.
Notes en vrac sur Yasmina Reza Je vais reprendre des notes en vrac que j’ai écrites pendant l’année 2021. Parmi les livres qui me suivent, et dont je n’ai pas eu le temps de parler dans ce blog, il y a ceux de Yasmina Reza, une auteure que j’ai découverte récemment alors qu’elle est vraiment connue et notamment pour son théâtre. Va savoir pourquoi je la snobais un peu. Je n’ai pas vu ses pièces, j’avais juste lu le livre qu’elle avait écrit alors qu’elle suivait la campagne électorale de N. Sarkozy. Le livre m’avait ennuyée, on sentait Y. Reza peu à l’aise dans l’exercice. Bref un premier rendez-vous manqué. Et puis j’ai lu « Serge » paru en 2021 et j’ai accroché à l’univers de Y. Reza : son humour, sa distance avec les événements, sa façon de se protéger des clichés. Dans « Serge« , la famille Popper – Serge le frère aîné, Anna alias Nana et Jean le cadet et le narrateur – se retrouvent pour visiter Auschwitz où sont morts leurs grands-parents. Une visite désacralisée par le comportement des uns et des autres qui pourraient nous ressembler, « Je n’ai pas pu me comporter affectivement dans ces lieux aux noms cosmiques Auschwitz et Birkenau. J’ai oscillé entre froideur et recherche d’émotion qui n’est autre qu’un certificat de bonne conduite. De même, me dis-je, tous ces souviens-toi, toutes ces furieuses injonctions de mémoire ne sont-ils pas autant de subterfuges pour lisser l’événement et le ranger en bonne conscience dans l’histoire.«
« Le temps est le seul sujet » affirme Y. Reza. La méchanceté du temps qui passe. Dans « Hammerklavier » (1997) il est question de a mort du père et de celle de son agent littéraire Marta. « Le bonheur n’est su que perdu » renchérit-elle. Quand elle perd le petit livre qu’elle avait écrit avec sa fille Alta (le livre s’appelle La Râleuse) elle est complètement paniquée. Alta ne réagit pas de la même façon : « Pourquoi suis-je attachée à ce livre et pas elle ? Parce ce que moi je connais sa valeur dans le temps. » selon Y. Reza nous savons mieux rêver que vivre.
Dans « Une désolation » (1999), Samuel est un vieil homme qui bougonne après son fils parti chercher le bonheur à Kuala Lumpur. Samuel râle après tout le monde. Il est d’une autre époque. Il a l’oeil aiguisé d’un moraliste du 18e. Il est parfois très drôle et porte sur son entourage un regard sans aucune complaisance. Samuel est capable de se fâcher avec un ami pour un simple désaccord sur une décoration d’intérieur. Seule Geneviève, une vieille amie retrouvée par hasard, trouve grâce à ses yeux. Mais Samuel ne dit pas que des bêtises…
« Heureux les heureux » (2013). Une galerie de personnages qui se succèdent dans de courts chapitres. Des histoires de couples, de trahisons, de relations parents/enfants. On progresse dans la lecture en réalisant que des correspondances se nouent entre les personnages. La construction de ce livre est assez virtuose. Le jeune homme qui se prend pour Céline Dion et qui finit en hôpital psychiatrique est celui qui m’a le plus émue. « Heureux les aimés et les aimants et ceux qui peuvent se passer de l’amour. Heureux les heureux. » Jorge Luis Borges.
« Babylone » (2016). Un de mes préférés. Comment une femme apparemment ordinaire bascule dans une situation extraordinaire à cause de son voisin qui ne paye vraiment pas de mine. On se croirait dans « Meurtres mystérieux à Manhattan » (Woody Allen).
Ensuite j’ai enchaîné avec Romain Gary. Je ne suis pas une bonne lectrice de Gary (que Catherine E. me pardonne) mais j’aime beaucoup l’homme. Il fait partie de ces auteurs que j’estimais de loin, dont j’avais lu certains livres il y a longtemps (Les Racines du Ciel, La Promesse de l’Aube). Et puis un jour, on ne sait pas pourquoi, une envie de Gary vous reprend. Pourquoi ? Des références fréquentes à son oeuvre, des biographies, une légère déception à la suite de livres plus récents, etc. J’ai donc démarré mon cycle Gary par Les Mangeurs d’étoiles, paru en 1966. Le tome 1 d’un cycle que Gary appelle La Comédie américaine (Adieu Gary Cooper est le tome 2).
Les Mangeurs d’étoiles a été écrit alors que Gary était consul de France à Los Angeles. Un petit séjour en Amérique du Sud l’a inspiré pour écrire ce roman étonnant : l’histoire d’un jeune dictateur, Almayo, qui prend le pouvoir dans un pays imaginaire. Inculte et fruste, Almayo est élevé par des pères espagnols. Il est fasciné par le Diable et par des artistes de music-hall (hypnotiseurs, magiciens, etc.) dont il espère qu’ils l’emmèneront un jours dans un au-delà où il rencontrera peut-être le Diable.
Almayo est entouré d’une troupe hétéroclite d’artistes et d’une fiancée américaine, arrivée dans le pays avec le Peace Corps. Exaltée, très amoureuse d’Almayo, elle va l’aider dans son ascension politique en faisant installer le réseau téléphonique jusque dans les coins les plus pauvres et en créant des écoles, des musées, etc. Almayo, lui, est à la recherche de Jack V : « Il y avait quelque part dans ce monde un être véritablement fabuleux, dont les pouvoirs sans pareil étaient incontestables, et dont les professionnels les plus sérieux et les plus dignes de foi, avaient certifié l’existence et le talent.«
Almayo est décrit ainsi : « Les intellectuels, « les élites », l’avaient toujours appelé derrière son dos, « le mangeur d’étoiles ». C’était une allusion à son origine de Cujon, car c’était le nom qu’on donnait dans les vallées tropicales d’où il venait, aux Indiens qui se droguaient à la mastala, au mescal et, dans les montagnes, à la cola. Mais les Indiens n’avaient rien d’autre à se mettre sous la dent, et la mastala les rendaient très heureux, leur donnant des forces et leur permettant de voir Dieu dans leurs visions et de constater de leurs propres yeux qu’un monde meilleur existait vraiment. »
Les mangeurs d’étoiles est un roman picaresque qui commence par la déambulation d’une troupe hétéroclite dont les membres ont répondu à l’invitation du jeune dictateur. Et dans la troupe se trouvent un pasteur prêcheur célèbre aux USA, un avocat, un jongleur, un ventriloque et sa marionnette, ainsi que la fiancée et la mère d’Almayo. Tous voués à être fusillés (caprice d’Almayo), même la fiancée et la mère (qui mâche sans cesse du mastala) et entassés dans une Cadillac, ils ont entrepris un périple à travers le pays embrasé par une contre-révolution. Leur sort et celui d’Almayo est révélé à la fin du livre.
Un roman que j’ai lu avec plaisir en me rappelant cette époque (les années 60) où le pays d’Amérique du Sud étaient sous l’emprise de dictateurs et de révolutionnaires. Aux Espagnols colonisateurs, succédaient les américains du Nord. Le livre est une mine de personnages pittoresques, profonds, décalés et non conventionnels. Un retour en arrière pas démodé.
En 2018, Deegane Latyr Faye, jeune écrivain sénégalais installé à Paris, découvre un livre paru en 1938 Le Labyrinthe de l’inhumain. Ecrit par T.C. Elimane, auteur africain, le livre fait scandale en raison de son contenu violent et de plagiats dont l’écrivain se serait rendu coupable. Depuis, Elimane a disparu et Faye part à sa recherche dans une quête qui le mènera en Argentine, en France, au Sénégal, sur les traces des drames du XXe siècle.
Dans ce labyrinthe où avance Faye à la recherche d’Elimane, des femmes vont jouer les Ariane : la mystérieuse Saga, une célèbre romancière africaine qui connaît les secrets d’Elimane et Aïda, la photojournaliste dont Faye tombe amoureux.
La plus secrète mémoire des hommes est un roman puissant qui nous plonge dans la vraie littérature, celle qui nous raconte des histoires avec des personnages dont on doit se souvenir. Une littérature qui, à travers le destin d’un homme, nous rattache à notre histoire universelle celle des guerres mondiales, de l’époque du colonialisme. Faye s’interroge sans cesse sur le pouvoir de littérature et sa capacité à changer la vie (et pourquoi pas ?). A une époque où tout nous agrippe vers le simplisme, ce roman exigeant est un souffle d’espoir. La construction du livre est virtuose : elle enchevêtre les époques, les personnages. La révélation finale n’est ni époustouflante, ni décevante : l’auteur nous y a doucement amenés.
La plus secrète mémoire des hommes est dédié à Yambo Ouologuem auteur d’un livre publié en 1968, Le devoir de violence qui avait obtenu le prix Renaudot avant que l’auteur ne soit accusé de plagiat. Dans une interview parue dans le JDD du 31 octobre, Sarr explique à propos de T.C. Elimane : « Je me suis inspiré de Yambo Ouologuem pour lui faire traverser le XXe siècle : il en est à la fois le fruit et le fantôme littéraire. » Je me suis souvenue alors que Le devoir de violence figurait dans la bibliothèque de mes parents et que son évocation était auréolée d’un interdit pour les jeunes lectrices de la famille.
Le titre du livre est extrait d’une phrase des Détectives Sauvages de Roberto Bolano, citée en introduction et qui se termine par « Et un jour l’Oeuvre meurt, comme meurent toutes les choses, comme le Soleil s’éteindra, et la Terre, et le Système solaire et la Galaxie et la plus secrète mémoire des hommes. »
Le livre de Mohamed Mbougar Sarr figure dans quelques listes de prix littéraires dont le Goncourt. Qu’il soit ou non récompensé, lisez-le.
Une île, « une miette en Méditerranée » peuplée d’habitants qui depuis toujours vivent en harmonie avec « le peuple de la mer ». Débarque sur l’île Benjamin, un jeune homme « à l’allure de dieu grec » (l’expression revient souvent comme une épithète homérique renforçant le caractère quasi mythologique du personnage), fuyant le continent « empêtré dans la dictature ». Les îliens ne lui posent pas de questions.
A proximité d’un monde que l’on devine en proie à une dictature, Benjamin trouve refuge dans un monde accueillant pour ceux qui ont besoin d’un abri et discrètement hostile envers les autorités. Si les îliens vivent en bonne entente avec les créatures de la mer, ils se méfient de ceux d’en face agacés par leur indépendance d’esprit. Les habitants accueillent poliment les touristes et les fonctionnaires que le continent leur envoie mais ils sont déterminés à préserver leur tranquillité surtout lorsque le préfet décide d’allonger le quai pour multiplier la fréquence des bateaux. Un bateau par jour leur suffit. L’île reçoit la visite d’un linguiste qui cherche des explications sur l’origine de la langue parlée sur ce petit bout de terre. Puis une scientifique, vient du Nord pour étudier « le code génétique » des habitants. Tous se font éjecter par les habitants toujours unis contre ceux d’en face. Ils écoutent toujours poliment, les mains croisées dans le dos, en disant non merci. Des scènes où pointent l’humour et la malice des habitants.
Benjamin lui est différent : « Pour la première fois quelqu’un nous a accordé de l’attention et a entendu ce que nous avons eu à dire », reconnaît le narrateur en racontant l’histoire d’amour de Benjamin et Michaëla. Si Benjamin est comparé à un dieu grec, la mystérieuse Michaëla est peut-être une déesse marine dont l’apparition a bousculé la vie de l’île. Vient-elle du peuple de la mer, ces créatures marines qui réapparaissent dès que les touristes s’en vont ? « Aucun touriste ne se doute de leur existence, nous seuls connaissons cette population qui depuis la nuit des temps partage les grands fonds méditerranéens avec les poissons, les phoques moines, les dauphins, et quelques monstres préhistoriques qui ont traversé les siècles. »
Avec Maritimes, Sylvie Tanette réussit le défi de nous raconter un conte qui aborde avec subtilité des thèmes universels sur l’oppression, les migrations, les tragédies d’amour…La mer, les mouettes, l’île, sont des personnages à part entière de ce conte méditerranéen grave et délicat.
« Il y a des moments où la mer donne l’impression de vouloir communiquer avec nous et d’autres fois où elle semble comprendre exactement ce que nous attendons d’elle. »
Traduit de l’anglais (USA) par Emmanuelle et Philippe Aronson – Pauvert
Titre original : The Recovering (mais j’aime bien la traduction)
Leslie Jamison a commencé à boire de l’alcool à l’âge de 13 ans. Elle avoue une enfance pas très malheureuse. Elle essaie d’invoquer un père absent…Mais rien n’y fait, elle reconnaît que ce n’est pas suffisant pour expliquer pourquoi elle a commencé à boire.
Le récit de son combat contre la dépendance alterne avec des passages où elle convoque des artistes qui, comme elles, ont eu affaire à cette addiction. On citera parmi les plus connues : l’écrivaine anglaise Jean Rhys (1890-1979), Marguerite Duras (jusqu’à 9 litres de vin par jour à une époque), la chanteuse Billie Holliday, Raymond Carver, Bill Wilson (fondateur des Alcooliques Anonymes), David Foster Wallace, etc.
Leslie Jamison est une littéraire brillante qui a soutenu sa thèse, à l’université de Yale, sur le lien entre la dépendance à une substance et la créativité. Ce lien est une « foutaise » aux dires de Billie Holliday. La dépendance est d’abord une souffrance même si l’auteure évoque un sujet souvent tabou : le plaisir que procurent ces substances si dangereuses.
Le récit est découpé en 14 chapitres qui vont de l’Emerveillement (le premier verre d’alcool) aux Retrouvailles. Elle construit son récit en quelque sorte comme le programme de rétablissement des Alcooliques Anonymes (AA) qui est conçu en 12 étapes. Un programme que Leslie Jamison suit. C’est très intéressant d’ailleurs. Quel que soit l’endroit où on se trouve, on peut toujours assister à une réunion des AA. Confrontée à une irrépressible envie de boire, alors qu’elle est abstinente depuis plusieurs semaines et en déplacement dans un coin perdu, elle réussit à trouver une réunion des AA, au fond d’une grange. Cette organisation en groupes de paroles avec des parrains et des marraines est toujours impressionnante. On ne sait pas si les gens s’en sortent mais ils trouvent toujours quelqu’un à qui parler.
J’ai été très émue par certains passages, notamment celui qui raconte la mort de Billie Holliday, menottée sur son lit d’hôpital. Et puis cette femme, une ex-toxicomane, enfermée dans une prison/cage exposée en plein soleil et morte d’avoir été internée dans un programme de désintoxication inhumain.
Il existe des invariants dans nos sociétés qui font que l’alcoolisme, comme d’autres addictions, ne sont pas traitées socialement que l’on soit Noir ou Blanc, homme ou femme. Le récit de Leslie Jamison montre bien que le traitement social de l’alcoolisme ne suffit pas, c’est d’abord un combat individuel. Quand on referme le livre, on pense que Leslie Jamison l’a gagné mais sa vie sera désormais « une vie sans ».
Marco Carrera est ophtalmologiste à Rome. Il a choisi d’être médecin en hommage au Docteur Jivago, prétend-t-il. Quand Marco était enfant, sa mère l’appelait « le colibri » en raison de la toute petite taille du garçon. « Elle avait forgé pour son enfant le plus rassurant des surnoms, colibri, pour bien marquer qu’outre la petitesse, Marco avait en commun avec cet oiseau gracieux la beauté et la rapidité, aussi bien physique -remarquable, il est vrai, et toute à son avantage dans ses activités physiques – que mentale, cette dernière en revanche vantée plus que prouvée, dans son travail scolaire et sa vie sociale. » A l’âge de 14 ans, Marco suit un traitement hormonal expérimental qui lui permet d’atteindre « une taille normale ».
Avec sa femme, Marina Molitor, ils ont une fille Adèle. Depuis son enfance, Adèle est persuadée qu’un fil est attaché dans son dos et la retient au mur le plus proche. Marco pense que cette idée lui est venue depuis qu’elle a regardé des compétitions d’escrime à la télévision. Alors, Marina et Marco jouent le jeu et évitent de passer derrière leur fille pour ne pas marcher sur le fil…c’est plus difficile quand Adèle est à l’extérieur ou à l’école.
Luisa Lattes est l’amie de coeur de Marco. Adultes, ils entretiennent une correspondance suivie alors que Luisa vit à Paris. Luisa et Marco sont des « amoureux ratés ». Ils se sont connus pendant les étés passés en famille, au bord de la mer à Bolgheri. C’est un amour chaste, marqué par des ruptures épistolaires, mais Luisa sera présente jusqu’au bout dans la vie de Marco. La correspondance entre Luisa et Marco est un intercalaire temporel qui rythme le récit et donne au lecteur des repères chronologiques. Luisa n’est pas, à mon avis, une femme très intéressante mais c’est la femme de sa vie. C’est Luisa qui décrit le mieux leur amour dans une de ses lettres : « Or, sais-tu que la description de notre amour tient dans cette façon, à moi de ne jamais être là où tu es, à toi de ne jamais être là où je suis. »
Et puis il y a Ducco Chilleri, l’ami de Marco, « Brun, un sourire chevalin, si maigre qu’on avait toujours l’impression de le voir de profil, il traînait la réputation de porter malheur. » A tel point qu’il y croit lui-même ! Ducco est surnommé « l’Innommable », depuis une compétition de ski au cours de laquelle un de ses adversaires se blesse gravement comme Ducco l’avait prédit. Marco et Ducco ont grandi à Florence. Tous les deux sont liés aussi par leur passion des jeux d’argent. Duccio et ses intuitions négatives vont sauver un jour la vie de Marco : « Pour ahurissant que cela pût paraître, à la fin des années soixante-dix du XXe siècle, tous ces jeunes gens croyaient dur comme fer que Duccio Chulleri avait le mauvais oeil. »
Marco a toujours vécu entouré de personnes en analyse, ce qui explique peut-être sa méfiance envers la psychanalyse. Il se considère comme « victime de psychanalysme passif » comme on peut l’être de « tabagisme passif ». Et pourtant il accordera sa confiance au psychanalyste que consulte Marina (la femme de Marco, une vraie mythomane) qui un jour surgira dans son cabinet pour lui annoncer qu’il court un grave danger. C’est la scène qui ouvre le livre et précipite le lecteur dans la vie de Marco. Des liens très forts vont se nouer entre les deux hommes, à distance, et Marco va jouer un rôle important dans la vie du psychanalyste. Un exemple du délicat enchevêtrement des liens entre les différents personnages de ce livre.
Mais le plus beau personnage est sans doute Miraijun, la fille d’Adèle. Son prénom signifie en japonais « l’homme du futur ». Mirajun est un personnage solaire que l’auteur semble vouloir charger du salut de l’humanité. La scène qui termine le livre est émouvante et seul un extraterrestre ne verserait pas sa larme (c’est comme la mort du Prince André dans Guerre et Paix, de Léon Tolstoï). Elle fait directement référence au film de Denys Arcand, Les Invasions Barbares (2003).
La vie de Marco est pleine de coïncidences et d’un délicat enchevêtrement entre tous ces êtres singuliers, non conventionnels, qu’il aime et accompagne : ses parents, son ex-femme, son ami porte-malheur, et sa petite-fille qui, à son tour, prendra le relais pour l’aider à partir.
« Sur les hauteurs de Marseille, les bars branchés et les boulangeries bios sont apparus aussi subitement qu’une poussée d’herpès » : Stress et ses copains, Nordine, Djamel, Ange, Kassim et Ichem ont grandi dans le quartier du Panier et constatent qu’en 15 ans ce coin typique marseillais est devenu une vitrine pour touristes : « Là où j’ai grandi, derrière le Vieux-Port, dans le Panier des années 90, les street-artists se sont pointés après qu’on a eu fini de mettre tous les pauvres sur le palier de la ville, au nord, dans des immeubles avec ascenseur en panne. »
A qui la faute ? Aux « venants ». C’est ainsi que Stress et ses copains appellent tous ceux qui ne viennent pas de leur quartier, ceux qui ont « la tête du mec qui a pris la confiance ». « Ils connaissent les bonnes choses, les venants, ils savent vivre. Pas comme nous. »
Stress est arrivé au Panier dans les années 90 avec sa mère, une artiste qui a créé « un centre d’expérimentation poétique » et qui lui fait honte avec ses interventions de rue (même ses copains n’osent pas se moquer pour ne pas blesser Stress).
Aujourd’hui les copains de Stress sont devenus chauffeurs de bus, agents de sécurité, dealers ou pointent au RSA. Stress zone un peu et gagne sa vie en filmant les « mariages orientaux ». Son projet est de réaliser un film sur le Panier des années 90 et sur ses copains. Pour trouver des contacts et des financements, il fréquente le milieu artiste de la friche de Belle-de-Mai en faisant l’amer constat que peu de Marseillais y travaillent « sauf pour faire la sécurité ou la cuisine ».
Cinq dans tes yeux est un roman mélancolique, amer et drôle. Le style, le sens de l’humour, de l’auto-dérision, les surnoms, les vannes, les métaphores exagérées : tout est typiquement marseillais. Mais ce n’est pas un livre pour initiés marseillais. On peut l’apprécier qu’on connaisse la ville ou pas. Les retours en arrière sont l’occasion de belles descriptions du Panier, « un territoire découpé en six vieilles places marseillaises qui ne se parlaient plus », et des voyous qui tenaient le quartier. Car, faut-il le rappeler, Le Panier a eu longtemps mauvaise réputation. Aujourd’hui seules quelques places semblent « réservées » aux natifs du quartier et le touriste ne s’y aventure pas. Stress explique malicieusement « Prendre l’apéro en bas de la place de Lenche, c’est comme aller à la piscine et rester au bord. Y t’arrivera pas grand chose. »
« Cinq dans tes yeux » est une expression qui fait référence au geste que l’on fait pour se protéger du mauvais oeil en mettant les 5 doigts de la main devant son visage.
Histoires de la nuit, de Laurent Mauvignier a remporté un beau succès critique et littéraire. Succès mérité. Et ne pas se laisser décourager à la perspective de lire plus de 600 pages : on tient jusqu’au bout.
J’ai trouvé 6 bonnes raisons de dévorer ce livre.
Il vous tient en haleine pendant 634 pages.
Le style de l’auteur est impeccable : il sait y faire pour que nous retenions notre respiration juste le temps d’un geste, d’une réplique,…
L’action se déroule en milieu rural, loin des bienheureux des grandes villes même si on est loin de l’ambiance « Le bonheur est dans le pré ».
Pour les liens mystérieux entre les personnages qui se dévoilent dans les 200 dernières pages (et oui, il en faut du talent pour tenir la distance).
Parce que je suis incapable de résister au stress que déclenche chez moi le suspense et là j’ai tenu sans aller lire les dernières pages.
Parce que Histoires de la nuit nous raconte une histoire terrifiante, une histoire à faire peur comme celles que Marion raconte tous les soirs à sa fille Ida, extraites du livre éponyme.
Pas convaincus ? Je résume. La majeure partie du récit se déroule en une nuit, ou presque. Bergogne, sa femme Marion, et leur fille Ida habitent un hameau, La Bassée, au lieu-dit L’écart des Trois Filles Seules….Dans la maison voisine vit Christine, artiste peintre aux cheveux rouges, seule avec son chien Radjah. Christine a quitté la grande ville et ses vanités (on suppose Paris) pour se réfugier dans ce coin paumé. Elle peint toujours de grandes toiles, dont une représentant une femme vêtue de rouge. Ida aime contempler cette toile quand elle vient prendre son gouter chez Christine après l’école.
Bergogne. Il se prénomme Patrice mais c’est son nom de famille qui l’identifie le mieux, semble-t-il. Comme n’importe quel exploitant agricole, il travaille beaucoup. Il a repris l’exploitation familiale. Il est bourru et dévoué aux femmes qui l’entourent. L’histoire commence alors qu’il accompagne Christine à la gendarmerie : elle veut signaler qu’elle reçoit des lettres anonymes. Marion, la femme de Bergogne, travaille dans une imprimerie. Grande gueule, harcelée par son patron, elle aime le karakoé où elle se rend tous les samedis avec deux collègues. L’auteur nous donne peu d’indications sur le physique des personnages : les cheveux rouges de Christine, le corps enveloppé de Bergogne, les cheveux bouclés et les créoles de Marion qui lui dessinent une silhouette sexy.
Dans cet environnement au calme apparent, tout chavire le jour des 40 ans de Marion. Bergogne, Ida et Christine lui ont préparé une surprise. L’arrivée de trois hommes inconnus qui rôdent depuis le matin autour du hameau, va transformer la fête en nuit de cauchemar. Qui sont-ils ? A qui sont-ils liés ? Que veulent-ils ? Laurent Mauvignier maîtrise le récit à la perfection : peu d’indices laissant une chance au lecteur d’avoir des intuitions. Et je n’en dirais pas plus…
Une raison de ne pas aimer le livre ? Peut-être cette écriture ralentie qui décompose chaque mouvement, avec de nombreux retours en arrière. Le procédé peut sembler répétitif mais il fonctionne parfaitement pour créer cette tension qui nous fait tenir jusqu’au bout.
A l’âge de 12 ans, Gisèle Halimi entamait une grève de la faim car elle en avait marre d’effectuer les corvées ménagères à la place de son frère. Et voilà comment peut naître une conscience féministe, à partir de ce sentiment d’injustice que peuvent ressentir les petites filles, du moins à une certaine époque (moi c’était de « sortir les glaçons » pour que mon père et mes oncles puissent boire leur apéro bien frais pendant que ma mère préparait le déjeuner dominical).
Ce livre d’entretien vient de paraître alors que Gisèle Halimi est décédée en juillet 2020, après son ami Guy Bedos. Interrogée par Annick Cojean, l’avocate des femmes évoque tous les combats qu’elle a menés au nom de « la cause des femmes » et qui l’ont rendue célèbre : la défense de Djamila Boupacha, le procès d’Aix-en-Provence, « le procès du viol », en 1978, le célèbre procès de Bobigny en 1972, l’histoire de Marie-Claire Chevalier, violée à 16 ans puis dénoncée par son violeur pour s’être fait avorter, l’histoire de Choisir, le collectif de femmes que Gisèle Halimi avait créé pour la défense des droits des femmes. Toutes ces dates, ces événements, ces combats jalonnent la mémoire des femmes de ma génération. Gisèle Halimi est une figure marquante du combat féministe.
Je me souviens encore du choc ressenti, quand j’étais jeune, à la lecture du livre de S. De Beauvoir sur Djamila Boupacha, jeune algérienne du FLN torturée et violée par l’armée française. Et surtout je me souviens de Gisèle Halimi comme celle qui ne cessait de répéter aux femmes « soyez indépendantes financièrement et vous serez libres. »
Gisèle Halimi a été députée, elle a participé un temps au gouvernement quand François Mitterand, qui la guettait depuis un moment, était président de la République.
J’avais le sentiment que Gisèle Halimi n’avait pas d’âge, qu’elle ne vieillissait pas, qu’elle serait toujours là. A travers cet entretien, se dessine le portrait d’un féminisme combattant dans lequel les femmes s’engageaient en prenant des risques pour des droits qui nous semblent des évidences aujourd’hui. J’aimerais bien savoir ce que pensent les jeunes femmes de nos jours du parcours de Gisèle Halimi. Connaissent-elles seulement son nom ?
Une vie comme les autres est sans doute ce à quoi aspire Jude le personnage principal de cet éprouvant livre de H. Yanagihara. Mais son passé le lui interdit. Mon compte-rendu partagé entre émotion et agacement.
A propos de ce livre j’ai souvent lu qu’il racontait une histoire d’amitié entre quatre garçons : Jude, Willem, Malcom JB. En fait, l’intrigue se structure autour de Jude et Willem, comédien beau et sensible. Malcom est un architecte issu d’une famille aisée. JB, un artiste peintre égocentrique qui puise son inspiration dans la vie de Jude et de Willem. Et Jude, le juriste, brillant, beau et mystérieux. Tous les quatre se sont connus à l’université et s’installent à New-York après leurs études. On suit pendant des années leur évolution et leur réussite qui se traduit par l’amélioration de leurs lieux de vie : du taudis au loft typiquement new-yorkais.
La couverture reflète bien le contenu du livre
Jude est l’astre noir autour duquel tournent les autres. En raison de l’infernale histoire qu’il a vécue enfant et adolescent, il se dégage de Jude une noirceur et une souffrance infinies. Bien qu’entouré de la bienveillance de ses amis et du couple qui va l’adopter alors qu’il est déjà adulte, Jude glisse sans cesse en arrière vers son passé. Il s’interdit de vivre. Il est resté handicapé à la suite d’un accident (dont on apprendra les circonstances plus tard) dont il garde de graves séquelles. Ses souffrances sont aggravées par les séances d’auto-scarification qu’il s’inflige et qui le mènent plus d’une fois au bord de la mort. Mais il est toujours « sauvé » par un ami médecin qui le soigne en essayant de le protéger contre lui-même.
Que cache Jude à son entourage ? Pourquoi a-t-il tant de mal à révéler son passé même au tendre Willem dont l’amour et la compréhension se heurtent toujours au silence de Jude. Ce passé qui nous est révélé habilement tout au long du livre, met la sensibilité des lecteurs à rude épreuve ! Certaines scènes sont saturées de souffrance et de violence au point de devoir poser le livre pour respirer. Il paraît que l’éditeur aurait demandé à Hanya Yanagihara de supprimer quelques passages trop violents pour « offrir un break au lecteur ». Elle aurait dû l’écouter : le livre n’aurait rien perdu de son intensité.
J’ai lu Une vie comme les autres pendant la période du confinement. Comme tout le monde, le moral n’était pas au top d’où, peut-être, les sentiments mitigés éprouvés à la lecture de ce livre. J’ai été parfois gênée par cette accumulation de scènes de souffrance qui transforment le lecteur en voyeur. Mais ce livre reste une magnifique et bouleversante histoire d’amitié.
Buchet Chastel – 2018 –
813 pages – Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Emmanuelle Ertel
de Paul Auster, traduit de l’américain par Gérald Meudal, Actes Sud
1 016 pages qui déroulent 4 vies pour 1 seul personnage : Archie Ferguson. « Raconter l’histoire d’une vie par des voies parallèles », confie Paul Auster dans une interview. Nous suivons les 4 vies parallèles de Ferguson pendant une vingtaine d’années environ. Le livre est structuré en 7 chapitres composé chacun de 4 parties correspondant aux 4 vies de Ferguson.
Les principaux personnages :
Archie Ferguson, joueur de base-ball et apprenti écrivain francophile,
Rose, sa mère, photographe
Son père, qui vit ou meurt selon les vies de Ferguson
Gil, son beau-père
Vivian, chez qui Ferguson habite lors de son séjour parisien : « Plus qu’une mère, moins qu’une mère. Son double féminin peut-être. La personne qu’il serait devenue s’il était né fille. »
Amy, l’amie/amante de sa vie
La toile de fond des 4 épisodes de la vie de Ferguson….l’histoire des USA dans les années 60/70 avec :
le Civil Rights Bill
la guerre au Viet-Nam
la marche sur Washington
le Black Power,
Les émeutes raciales à Newark (la ville de Ferguson) : « Une guerre raciale. Et pas des émeutes raciales comme les journaux le racontaient à tout le monde. Une véritable guerre entre les races. La garde nationale et les troupes de l’Etat du New-Jersey tiraient dans l’intention de tuer, vingt-six morts au cours de ces journées de ravage et de carnage, vingt-quatre d’une même couleur et deux de l’autre, sans parler des centaines si ce n’est des milliers de personnes qui furent battues ou blessées (…). »
Ce qui arrive à Ferguson et ses avatars :
il perd un doigt, le pouce,….difficile ensuite de jouer au base-ball !
il meurt…des pages blanches se glissent dans le livre à partir du chapitre 3
son père meurt tragiquement
ses parents se séparent
Ferguson est tenté par la profession de gigolo (pour hommes) à Paris….
Les raisons de lire 4 3 2 1
Pour sa formidable construction qui montre, (et je cite Pierre, mon libraire) que « Paul Auster croit toujours au roman et prouve que le genre n’est pas encore épuisé ». Ce livre est en effet un hommage au roman et à la puissance de l’auteur démiurge : « Par bonheur, il n’était pas au courant du plan cruel que les dieux avaient prévu pour lui. par bonheur il ne savait pas que sa vie était destinée à occuper un paragraphe aussi court dans « le livre de la vie terrestre » et il continua donc à vivre comme s’il avait des milliers de lendemains devant lui et non 304 seulement. » Voilà le lecteur prévenu ! (ça tombe bien, je n’apprécie pas le suspens…)
Pour réviser son histoire américaine récente
Pour réviser les thèmes chers à Paul Auster : les relations père/fils, la formation d’un écrivain, la place de la poésie, le sport, New-York et Paris,…
Pour découvrir Paul Auster si on n’a rien lu de cet auteur (à condition de ne pas redouter la lecture de 1 000 pages !).
Les raisons de ne pas le lire
Si on ne comprend rien au base-ball (mais on peut toujours sauter les pages qui racontent les matches)
Si on est rebuté par la perspective d’avaler 1 000 pages
Conclusion : ce n’est pas un de mes PA préféré mais j’ai apprécié la prouesse littéraire. Je suis tentée par l’idée de le relire en suivant la chronologie de chaque Ferguson : 1.1, 2.1, 3.1, etc. La richesse d’un livre se mesure aussi à sa relecture. « Ferguson comprit que le monde était fait d’histoires, tellement d’histoires différentes que si on les rassemblait toutes pour les mettre dans un livre, celui-ci ferait 900 millions de pages. » Réflexion faite : 1 000 pages, c’est bien.
Sur ma route – Ma vie avec Neal Cassady, Jack Kerouac, Allen Ginsberg et les autres – de Carolyn Cassady – 10/18 – 1990 – traduit de l’américain par Marianna Véron (2000 pour la traduction française)
J’ai adoré découvrir ce libre qui dormait dans ma bibliothèque depuis quelques années. L’envers du décor du célèbre roman de de Jack Kerouac, Sur la route (1957).
Carolyn Cassady (1923-2013) était la femme de Neal Cassady, le meilleur ami de Jack Kerouac, dépeint sous les traits de Dean Moriartry dans Sur la route. Carolyn le décrit comme un homme très séduisant, fantasque, aventurier. Il séduit Carolyn dès leur première rencontre. Rien ne la prédisposait à vivre avec un homme tel que Cassady. Issue d’une famille catholique de la classe moyenne, Carolyn se destinait à des études artistiques. Sa vie avec Neal, la naissance de ses trois enfants, vont tout bouleverser.
Ce qui est frappant dans ce livre, c’est l’incroyable liberté dans laquelle vivaient ces Californiens des années 50. Surtout les hommes, évidemment. Neal apparaît et disparaît régulièrement, ramène ses maîtresses à la maison (malgré sa jalousie, Carolyn a toujours de la compassion pour ces femmes maltraitées par Neal), et finit plusieurs fois en prison. Cependant il travaille durement, accepte des emplois difficiles pour nourrir sa famille. Neal est aussi un bon père mais un père dont la liberté exige qu’il rejoigne régulièrement la bande des « clochards célestes », Kerouac, Ginsberg et les autres, pour prendre la route, faire la fête, …Neal voyage d’un bout à l’autre des USA, parfois dans des conditions et des véhicules incroyables. Carolyn pourrait en vouloir à Neal, le discréditer mais elle l’aimait profondément et le respectait. Elle raconte aussi ses relations avec Kerouac avec qui elle a et une liaison, et Neal aura le culot de manifester sa jalousie !
Avec Sur ma route, on se plonge aussi dans un milieu intellectuel propre à cette époque. Si Neal est ouvrier pour gagner sa vie, c’est aussi un poète, un lecteur, un amateur de littérature européenne : on parle souvent de poésie, de Proust et de Balzac. Tous forment un groupe étonnant, au charme fascinant et déroutant. Les enfants de Carolyn et Neal forment une troupe aimée de leurs parents, appréciée de leurs amis et qui ont dû vivre une incroyable expérience au contact de ces personnages, et toujours protégée par leur mère Carolyn.
Encore une histoire d’amour qui finit mal mais j’ai adoré ce livre qui m’a donné envie de relire Sur la route.
Un air de famille – Alessandro Piperno – 2024 – Liana Levi piccolo – traduit de l’italien par Jean-Luc Defromont
Le professeur Alessandro Sacerdoti est viré brutalement de l’université romaine où il enseigne la littérature française. Spécialiste de Flaubert, il a osé citer des propos misogynes de l’auteur de Madame Bovary. Une cabale menée par une ancienne étudiante s’ensuit, avec bannissement de sa maison d’édition, du journal où il tenait une chronique, arrêt de ses conférences, etc. Sacerdoti qui est aussi jusqu’à présent un romancier à succès traverse une sale période. Jusque là…une situation devenue presque banale par les temps qui courent dans un contexte déjà évoqué dans La Tache de Philip Roth (2000) et plus récemment dans Hystérie collective (2026) de Lionel Shriver. Le décor de Un air de famille est ainsi planté avec un professeur Sacerdoti qui, à 50 ans se réfugie dans sa « tanière d’Alceste » (titre de la deuxième partie) d’où son amie avocate, Valentina, vient le tirer en lui annonçant qu’il est désormais le tuteur d’un lointain petit cousin, Noah, anglo-italien, âgé de 8 ans et dont les parents viennent de mourir dans un accident de randonnée. Sacerdoti a toujours estimé que les enfants étaient « embarrassants »…Les relations entre le quinquagénaire célibataire et l’orphelin sont évidemment compliquées. Noah a du mal à se séparer de sa baby-sitter, Mary. Contrairement à son « oncle » Alessandro, il suit strictement les rites du judaïsme.
Avec l’arrivée de Noah dans sa vie, on en apprend un plus sur Alessandro Sacerdoti : il vient d’une famille juive italienne, il a été élevé par un oncle fortuné, dans un grand appartement de Rome. Il est orphelin de mère et son père était en prison à cette époque (on l’apprend seulement page 337 !) et on ne sait pas pourquoi. Est-ce statut d’orphelins qui donnent à Noah et Alessandro cet « air de famille » ?
Sacerdoti se révèle un bon tuteur pour Noah. Il fait beaucoup d’efforts pour lui rendre la vie plus douce, lui fait faire du sport, l’emmène au cinéma…ils partagent de bons moments ensemble. En grandissant Noah se dévoile comme un adolescent intelligent, séduisant, doué.
Quand Sacerdoti est convoqué à Londres pour l’ouverture du testament du richissime grand-père de Noah, leur vie va de nouveau changer. Le tuteur va prendre une décision pour Noah qu’il regrettera par la suite. Il essaiera de s’en expliquer des années plus tard.
J’ai beaucoup aimé ce livre qui illustre la rencontre entre deux êtres que rien ne destinait à vivre ensemble. La rencontre de deux orphelins. Alessandro Piperno aborde avec subtilité la façon dont chacun, l’adulte et l’enfant, vivent leur relation avec la religion. Sacerdoti est touchant : c’est un homme tolérant et qui ne se bat pas contre les épreuves de la vie. Il les subit.
Alessandro Piperno, l’auteur, est chercheur et enseignant en littérature française à l’université de Rome. Il est souvent appelé comme « l’enfant terrible des lettres italiennes » en raison de ses livres qui décrivent des relations familiales toxiques. Il avoue une relation « profonde et contrastée » avec la France. Pour en savoir plus sur ses relations avec l’écriture, la France, le judaïsme, il faut regarder l’interview qu’il a donnée à Pierre Assouline, le 17 avril 2026, au Musée d’Art et d’Histoire du judaïsme.
Adieu Zanzibar d’Abdulrazak Gurnah – Denoël et Folio – 2005 – Traduit de l’anglais par Sylvette Gleize (2022 pour la traduction)
Encore des histoires d’amour qui finissent mal sur plusieurs générations. C’est triste et beau.
Abdulrazak Gurnah est né en 1948 à Zanzibar (archipel de l’océan indien rattaché à la Tanzanie). Il a fui son île natale dans les années 60, pendant la évolution, et s’est installé en Angleterre. Il a reçu le prix Nobel de littérature en 2021. Il est professeur d’anglais et de littérature post-coloniale l’université du Kent en Angleterre.
1899 à Zanzibar, un épicier indien, Hassalani, croise sur le chemin de la mosquée, un homme qui s’écroule à ses pieds. Cet homme est un Anglais, prénommé Pearce. Hassalani le ramène chez lui et le soigne avant de le confier à un administrateur anglais. Hassalani vit avec sa femme et sa soeur Rehana qui vivra une grande histoire d’amour avec Pearce. Fin de la première partie du livre.
Dans la deuxième partie, on rencontre de nouveaux personnages qui semblent sans lien avec les précédents. Cette partie se déroule dans les années 50 autour d’une famille de musulmans pratiquants : le père et la mère tous deux enseignants et leurs trois enfants Farida, Amin et Rashid.
Troisième partie : nous suivons Rashid qui est parti terminer ses études en Angleterre et qui raconte la vie d’un exilé, dans les années 60, une vie difficile même pour un « étudiant de haut niveau ». La correspondance entre les deux frères, Amin et Rashid est intense. Elle nous apprend qu’Amin avait eu pour amante une femme divorcée, plus âgée que lui qui se nomme Jamila. Une liaison que ses parents, rigoristes, l’obligent à rompre. Qui est Jamila ? Le personnage est en lien avec la première partie du livre et les amours condamnées de l’anglais Pearce et de Rehana, la soeur d’Hassanali.
Retour à Zanzibar est un roman à la structure apparemment désorganisée qui maintient l’intérêt la curiosité du lecteur pressé de comprendre les liens entre les personnages. Une lecture dépaysante. Un auteur à découvrir.