Livres en Pile

  • A qui appartiennent les nuages ?

    A qui appartiennent les nuages ?

    La Fin des nuages de Mathieu Simonet – Julliard – 2023

    La Fin des nuages est un livre de deuil tout à fait original qui raconte comment un jeune veuf tente, à travers la théorie de l’effet papillon, de rendre éternel son compagnon. Un texte émouvant et qui pose une question inattendue sur le statut juridique des nuages.

    Mathieu Simonet est un avocat qui s’intéresse au statut juridique du nuage depuis la mort de son mari, Benoît, en juin 2020. Celui-ci avait créé le festival Fnac Live qui se tient tous les ans sur le parvis de l’Hôtel-de-Ville à Paris. 
    Avant de mourir,  Benoît avait eu le temps d’établir toute la programmation pour le 10e anniversaire du Fnac Live prévu en juillet 2020. Mathieu Simonet craque au moment où il apprend que, en raison du Covid,  le festival est annulé.  Pour tenir, il s’est accroché à une idée : va-t-il  pleuvoir ce jour là ? Le risque de pluie obsédait Benoit à chaque édition.

    L’effet papillon

    Mathieu Simonet a interrogé de nombreux scientifiques à propos de la théorie de l’effet papillon. Il voulait savoir si le dernier souffle de Benoît pouvait provoquer de la pluie en juillet 2020, au moment où le festival devait commencer.

    « C’est à cette époque que j’ai commencé à m’intéresser à l’effet papillon. Est-ce que le souffle de Benoît (que j’avais enregistré la veille de sa mort– il avait fait un son métallique ; j’appris plus tard que c’était à cause de l’eau qui entrait dans ses poumons) pourrait avoir un impact sur la météo, cinq mois plus tard ? L’air qu’il avait expiré serait-il capable de provoquer une pluie sur la place de l’Hôtel-de-Ville au moment précis où le Fnac Live aurait dû commencer, le 1er juillet 2020 à 17h ? » P. 66 

    Un « spécialiste » le conforte dans sa théorie : « Selon lui, il est tout à fait possible que la dernière expiration de Benoît ait eu une conséquence microscopique sur la vitesse de l’air. Cette modification, ajoutée à un autre courant existant, a peut-être permis un mouvement ascendant d’une masse d’air humide. De fil en aiguille, cette vapeur a pu monter, monter, monter tellement haut qu’elle a fini par refroidir jusqu’à se transformer en gouttes de pluie. Et celles-ci ont peut-être engendré un déséquilibre dans le nuage, puis provoqué une précipitation. » Et il a plu le 7 juillet 2020 sur la place de l’Hôtel-de-Ville.

    Manipuler les nuages ?

    La Fin des nuages est un projet hybride, reconnaît l’auteur : c’est son éditrice qui l’a poussé à traiter les deux thèmes en parallèle, la mort de Benoît et le statut juridique des nuages. À qui appartiennent les nuages, se demande-t-il ? On sait qu’aujourd’hui il est possible de manipuler les nuages pour les faire pleuvoir, par ensemencement à l’aide d’iodure d’argent .  Comme Monsieur Moo, un artiste cité avec qui M. Simonet est entré en contact et qui, lors d’une performance en 2011, a déclenché une pluie artificielle au-dessus d’une forêt boréale située à la frontière du Canada et des Etats-Unis. Une technique qui n’est pas sans conséquence et dont les enjeux sont triples :

    « Selon moi, cette technique en pose au moins trois : géopolitique (puisque certains pays pourraient déclarer une guerre pour un vol de nuages), environnemental (il suffit de penser à la théorie de l’effet papillon) et sanitaire : l’iodure d’argent pourrait-il être néfaste pour la santé. »
    p. 107

    A ce jour, il n’existe pas de loi internationale sur les nuages. Mathieu Simonet souhaite proposer une action poétique en réponse  à une question juridique : créer la journée internationale des nuages le 29 mars. Il compte aussi interpeler l’ONU sur le sujet et aboutir à la création d’une loi internationale sur les nuages. Mathieu Simonet se donne 10 ans  pour que ça marche.

    « C’est finalement toujours la même histoire. Bouleversante.  Universelle. Ce besoin de ne pas oublier les morts. De les raccrocher au réel.  Par un livre. Par une plaque. Pour les rendre éternels. » p. 105

    J’ai découvert ce livre grâce à La Grande Librairie (émission du 1er février 2026). Dans une interview accordée à la Librairie Mollat, en septembre 2023, Mathieu Simonet dévoile ses intentions.
    Et pour continuer dans l’inspiration par les nuages, on lira La Théorie des nuages (2005) de Stéphane Audeguy, ou encore L’Étranger de Charles Baudelaire (Petits poèmes en prose, 1869) qui se termine ainsi :

    — J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !

  • Écrire pour se venger du réel?

    Écrire pour se venger du réel?

    Dans L’Anniversaire d’Andrea Bajani et dans Porca Miseria de Tonino Benacquista, deux histoires familiales, les pères, fragiles et tyranniques, occupent une position centrale et la famille est un lieu de tension. La fuir ou la regarder de loin avec mélancolie et tendresse ? Ces deux livres sont parus à quatre ans d’intervalle. Mes hasards de lecture les ont rapprochés.

    L ‘Anniversaire – Andrea Bajani – Gallimard – traduit de l’italien par Nathalie Bauer – 153 pages – 2026


    Un livre qui m’a secouée, bouleversée. Le narrateur n’a pas revu ses parents depuis 10 ans. « Tu reviendras nous voir ? », l’interroge sa mère dans la scène inaugurale du livre. Comme si elle pressentait qu’elle ne reverrait pas son fils de sitôt.
    A partir de là, nous entrons dans l’espace clos, étouffant, d’une famille italienne. Le père, autoritaire, tient sa femme et ses enfants sous son emprise. On sent de la violence. La mère ? On a du mal à saisir sa personnalité. Elle est floue comme absente à la réalité. La soeur est peu évoquée : on dirait qu’elle s’est enfuie à temps pour échapper au guet-apens familial.

    page 23 : « Désincorporer ma mère de mon père signifie, littéralement, la soustraire à l’invasion par laquelle la figure de mon père s’est systématiquement imposée à notre imaginaire, nous brûlant la rétine, telle la flamme oxhydrique de l’affirmation victimaire de soi, et endommageant irrémédiablement notre vision. Mieux, laissant dans l’obscurité tout ce qu’il n’était pas, lui. En premier lieu ma mère, déjà prête à disparaître. « 

    Le tyran domestique est décrit comme un lâche à l’extérieur de sa famille. Une scène le révèle : il s’est battu dans le magasin où il travaille et se cache ensuite. Possédé par l’esprit de vengeance, il est persuadé de détenir le pouvoir de provoquer des cancers chez les personnes qu’il déteste et notamment les amies de sa femme ! Il réussit à faire le vide autour de sa famille.

    page 25 : « En l’absence de la silhouette de mon père, le monde est grand : il y a de la place pour les petits immeubles, pour le ciel et pour ma mère. »

    Le téléphone est un objet qui tient une place essentielle dans le dysfonctionnement de cette famille. L’été la mère emmène ses enfants au bord de la mer. Le père travaille et doit les rejoindre plus tard. Pour prévenir sa femme de son arrivée, il l’appelle via le téléphone du bar de la plage, ce qui scotche la mère sur le sable de peur de manquer l’appel.

    page 29 : « Lorsque je revois cette course – ma soeur et moi nous moquions d’elle avec une espèce de gêne -, il m’est difficile d’éluder son visage, qui trahissait la volonté d’atteindre le téléphone à temps pour ne pas décevoir mon père, mêlée à une sorte de présage que l’attente était terminée, à une sorte de soulagement : bientôt elle pourrait de nouveau disparaître, regagner les coulisses du théâtre familial. »


    Les enfants détournent l’interdit du téléphone en usant de codes avec leurs amis : deux sonneries, trois sonneries,…Car, pour le père, le téléphone est un instrument diabolique qui relie trop sa famille avec le monde extérieur. Un détail qui en dit long : le téléphone fixe est installé dans la maison alors qu’apparaissent les premiers mobiles !

    Bajani décrit avec précision comment l’angoisse du fils naît avant d’appeler ses parents, elle se traduit par des maux de ventre qui précèdent et poursuivent ces moments qui le torturent. L’auteur fouille dans la psyché des personnages, avec une langue parfois complexe qui oblige à revenir sur le texte.

    L’Anniversaire n’est pas un livre de plus sur les violences familiales, c’est un livre qui déplie, décortique le mécanisme d’un esprit malveillant. Quand la famille est un espace dont il faut sortir sans se retourner.

    Porca miseria – Tonino Benacquista – Folio – 2022 – 222 pages


    « Pour la première fois je voulais raconter une histoire vraie, la mienne, celle de mes parents, de leur venue en France », avoue l’auteur de Porca miseria. « Un titre qui claque« , reconnaît-il et une injure très partagée par les Italiens et qui signifierait « chienne de vie » (j’ai consulté deux applis de traduction. L’une m’annonce « Bon sang ! et l’autre P…de m…Faisons-donc confiance à Tonino Benacquista).

    Porca miseria est un livre grinçant dans lequel l’auteur n’est pas tendre pour ses parents. La famille de Tonino Benacquista est arrivée en France en 1954. Et cela ne s’est pas très bien passé, surtout pour le père de l’auteur : « Mon père préfère endosser la posture du désespéré, ma mère celle de la vulnérable. » Le père est alcoolique et la mère dépressive. L’histoire de ce couple repose sur l’asymétrie entre la famille paternelle et la famille maternelle, « Benacquista versus Polsinelli » pour reprendre le titre du chapitre savoureux que l’auteur consacre à la description de ces deux familles :

    « Les Benacquista sont des cafoni, des paysans têtus et endurcis. Les Polsinelli, issus de la petite bourgeoisie, ont des manières et de l’éducation. les Benacquista labourent et récoltent leurs terres. Les Polsinelli piquent et brodent dans leur atelier de couture. […]Les Benacquista sont orgueilleux et déterminés. Les Polsinelli sont dépressifs. Les Benacquista envoient leurs fils chercher ailleurs. Les Polsinelli craignent de faire un pas hors de leur bonbonnière. » p.126.

    En bon écrivain, T. Benacquista s’offre le plaisir de réécrire l’histoire de son père sous la forme de nouvelles esquissées au coeur du livre : et s’il avait émigré en Amérique ? et s’il était resté en Italie ?
    Porca miseria est un livre très personnel bien sûr et déroutant.
    Je m’attendais (à tort) à un récit folklorique sur les Italiens, un témoignage sur la xénophobie qu’ils ont subie, le sauvetage par l’école de la République. Tout l’art de Benacquista réside dans sa façon de déjouer ces thèmes attendus et de livrer un livre très beau et très amer. Son point de vue est particulièrement intéressant car il est le seul des cinq enfants Benacquista à être né en France. La conquête de la langue française n’était pas une évidence car les parents ont toujours parlé l’Italien à la maison. Très tôt, il apprivoise le français par l’écriture plutôt que par la lecture, poussé par un besoin de fiction et de raconter des histoires. Un talent que Benacquista exploitera plus tard avec succès dans ses scénarios (Sur mes lèvres, De battre mon coeur s’est arrêté) comme dans ses romans (Saga, Quelqu’un d’autre, Nos gloires secrètes). Et dans Porca miseria l’auteur montre l’étendue de son talent en nous racontant une histoire réelle, la sienne, tout en utilisant les formes de la fiction : ici une page de scénario, là des nouvelles, ou encore de l’uchronie.
    Les pages consacrées à son agoraphobie ou à sa relation avec l’alcool sont pudiques et touchantes : « Pendant vingt ans, j’ai soigné la pathologie de ma mère, par l’addiction de mon père. Une façon comme il en est peu, de les réunir. Et de ne plus les oublier. »

    L’Anniversaire et Porca miseria, sont deux livres que l’on quitte le coeur lourd et mélancolique. Deux livres qui confirment le pouvoir et la beauté de la littérature. « Ecrire c’est parfois se venger du réel quand il pose problème« . (j’ai trouvé cette phrase dans mes notes et je crois qu’elle est de Tonino Benacqjuista).

  • Les Fantômes de Shearwater : une belle aventure familiale et écologique.

    Les Fantômes de Shearwater : une belle aventure familiale et écologique.

    Les fantômes de Shearwater de Charlotte McConaghyTraduit de l’anglais (Australie) par Marie Chabin – Gaïa – Actes Sud

    Une belle histoire familiale dans un environnement hostile et beau à la fois avec la perspective de la survie de l’humanité : Shearwater est un livre addictif. Merci à la librairie Mazette pour cette découverte.

    Shearwater est une île perdue au milieu de l’océan austral. Une île de 120 km2 « essentiellement composée de mousses et de lichens et plus de quarante-cinq espèces végétales vasculaires« . Shearwater abrite quatre-vingt mille otaries ainsi que la dernière colonie au monde de manchots royaux et plus de trois millions d’oiseaux marins nicheurs. Enfin, elle est le seul endroit au monde où le manteau terrestre se soulève et se retrouve exposé. Dominic Salt y vit seul avec ses trois enfants : Raff, Fen et Orly. Les deux premiers  sont des ados et Orly un petit garçon de 9 ans.

    Une Réserve mondiale de graines
    Dominic et ses enfants sont les gardiens de la plus grande banque de graines au monde. À Shearwater, les pays du monde entier ont envoyé les graines nécessaires à la survie de l’homme pour les stocker. Une équipe de scientifiques était venue sur l’île pour sélectionner et trier toutes les graines. On devine qu’au-delà de cette île, le monde est peut-être en train de sombrer.

    « La Réserve mondiale de semences de Shearwater a été construite pour résister à toutes les sortes d’attaques du monde extérieur ; sa fonction était de survivre à l’espèce humaine, de continuer d’exister au cas où un groupe d’individus devrait un jour recréer à partir de zéro la chaîne alimentaire qui nous nourrit. » (page 21)

    Un soir de tempête, la famille Salt sauve de la noyade une femme, Rowan, qui tentait de rejoindre l’île sur une embarcation dont le pilote est mort. Qui est cette femme ? Que vient-elle faire sur cette île magnifique et inhospitalière et dont on apprend qu’elle sera bientôt submergée ?

    Un quatuor incassable
    Progressivement, on comprend quels sont les liens de Rowen, la naufragée, avec Hank, le responsable de la mission scientifique. Il a quitté l’île en laissant son passeport (est-ce-la vérité ?). Rowen va s’attacher à cette famille particulière qui vit en osmose avec l’île. Elle sent qu’ils cachent un secret.
    Les trois enfants, très attachés à l’île et à leur père, font toujours preuve de courage. Fen vit seule sur la plage au milieu des otaries et des lions de mer. L’eau est son élément : c’est elle d’ailleurs qui va sauver Rowen de la noyade. Raff est un musicien, violoniste. Il  souffre d’un chagrin d’amour récent. Et Orly est un merveilleux petit garçon, sensible, très intelligent.  Il a acquis sa connaissance des graines auprès de Hank, le chef de la mission scientifique. Ses descriptions botaniques sont pleines de poésie.
    « Nous avons façonné un quatuor incassable » résume Dominic pour expliquer comment ses enfants et lui ont survécu à la mort de sa femme. 

    Tous n’ont que quelques semaines pour sauver les graines conservées dans un labo menacé d’engloutissement et avant qu’un bateau ne vienne les chercher. Et Rowen pour découvrir ce qu’est devenu Hank et pourquoi Fen dort sur la plage au lieu de rester dans le phare avec sa famille. 

    Les trois bonnes raison de lire Shearwater

    1. Si on aime les thrillers, les romans d’aventure, le livre vous tient scotché dès le début.
    2. Quand on aime la nature, la dimension écologique d’une aventure, cette lecture est une mine d’informations sur la végétation, les animaux (j’ai appris ce qu’était le wombat, un mignon lémurien) et leur préservation. J’ai été très touchée par la merveilleuse scène du sauvetage d’une baleine et de son baleineau échoués (p.218). Les efforts surhumains que le groupe fait pour les remettre à l’eau et comment la baleine manque de les tuer (sans intention de le faire) et pivote au dernier moment pour les épargner. Pour la façon poétique dont Orly explique le principe vital des plantes (p.230). Pour l’histoire de l’arbre-dinosaure (p.271). Et pour l’esprit de solidarité des wombats (lémuriens tout mignons qui font des « crottes cubiques« ) avec les autres animaux (p.355). 
    3. Parce que c’est une belle histoire familiale. 

    L’auteure, Charlotte McConaghy explique s’est inspirée de son séjour dans l’île de Macquarie qui abrite une station scientifique. 

    Scénariste de formation, Charlotte McConaghy est une autrice australienne âgée de 38 ans.  l’autrice d’un précédent titre, Migrations (Lattès, 2021), traduit dans une vingtaine de langues. Elle vit à Sydney, en Australie. Je pleure encore la beauté du monde a figuré dans les classements des meilleures ventes du New York Times, du Washington Post et du Los Angeles Times.

  • Le crépuscule des hommes : un récit inédit sur le procès de Nuremberg

    Le crépuscule des hommes : un récit inédit sur le procès de Nuremberg

    Le Crépuscule des hommes – Alfred de Montesquiou – Pavillons – Robert Laffont – 383 pages


    Près de 400 journalistes ont assisté au procès de Nuremberg qui s’est tenu pendant une année, de novembre 1945 à octobre 1946. Dans Le Crépuscule des Hommes, Alfred de Montesquiou choisit de nous faire revivre ce procès depuis la salle de presse.

    La photo de couverture de ce livre est frappante. Nous sommes le 1er octobre 1946 et cette photo illustre le moment où les journalistes qui assistaient au procès de Nuremberg se précipitent hors de la salle d’audience pour informer leurs rédactions du verdict. Couvrir un événement en direct était alors un véritable challenge.

    Alfred de Montesquiou a choisi de raconter ce célèbre procès, qui a duré 11 mois, en se plaçant dans la salle de presse où se pressaient des journalistes du monde entier. Il décrit une ville, Nuremberg « le creuset idéologique du nazisme« , quasiment détruite, dangereuse, où les journalistes côtoient des mendiants et des enfants affamés qui, la nuit, attaquent les jeeps des GI.

    Les journalistes sont logés dans le château de Faber-Castell, surnommé le château des crayons (oui, les célèbres crayons dont la marque existe toujours !), dans des pièces aménagées en dortoirs et avec deux salles de bain pour 300 personnes ! Dans la salle de presse se côtoient des professionnels célèbres tels Joseph Kessel, Elsa Triolet, Martha Gelhorm (journaliste américaine renommée, présente sur les plages du Débarquement et femme d’Hemingway), John Dos Passos, etc.
    A. de Montesquiou s’attache aux pas de reporters moins connus mais tout autant professionnels et notamment à ceux de Ray d’Addario, photo reporter américain, et auteur de la « photo officielle du procès », ou de Margarete Borufka, née en Tchécoslovaque, germanophone et interprète, ou encore Marguerite Higgins, première femme à recevoir le prix Pulitzer du reportage international. Plus de 80 personnes sont citées dans ce livre (juges, journalistes, accusés, témoins) : pour faciliter la lecture, l’auteur a eu la bonne idée de réunir toutes les personnes citées, dans des notices autobiographiques, en fin de livre.

    La concurrence « féroce » entre journalistes
    Des amitiés et des amours se nouent au cours de ces longs mois de procès. Le bar du château de Faber-Castell est un lieu stratégique d’informations et de rencontres. On y organise des soirées, des bals, où tous se détendent après la tension du procès et les horreurs évoquées. A cet égard le témoignage de Marie-Claude Vaillant-Couturier (1912-1996), résistante communiste déportée à Auschwitz puis à Ravensbrûck, est un moment du procès terriblement fort et difficile à entendre. A. de Montesquiou raconte un moment tragique où une interprète, terrassée par l’émotion, fond en larmes et cesse de traduire : « je ne peux pas, je ne peux pas », sanglote-t-elle.

    La Nuit de Noël 1945 au château de Faber-Castell. Tout le monde danse : « C’est une cérémonie secrète, un culte orgiaque, une messe antique, les retrouvailles d’une confrérie qui se reconnaît au premier coup d’oeil et se comprend à demi-mot, malgré la barrière des langues. La fratrie de tous ceux pour qui le journalisme est bien plus qu’un métier : une vocation. » (p. 144)

    Parmi les journalistes, certaines, tels Margarete, ont vécu la guerre de près, d’autres, telles les journalistes américaines, élégantes et bien portantes incarnent l’Amérique victorieuse contre l’Europe meurtrie.
    Didier Lazard, qui couvre le procès pour l’armée française, note que les journalistes « se livrent une guerre féroce sous couvert de camaraderie et de beuveries. » On se méfie les uns des autres et surtout des soviétiques venus avec leurs propres interprètes. Après le verdict, certains occupent les lignes en faisant lire des versets de la Bible à leurs assistantes pour empêcher leurs confrères et consoeurs de contacter leurs rédactions.

    Une jurisprudence pour l’avenir
    Il est banal aujourd’hui de qualifier le procès de Nuremberg de procès hors norme, mais il faut se souvenir que pour la première fois un tribunal international se réunissait pour juger de crimes contre l’humanité, comme en témoigne le discours inaugural du procureur Jackson : « Les crimes que nous voulons punir ici furent si savamment planifiés, si odieux et si dévastateurs dans leurs conséquences que la civilisation ne pouvaient tolérer qu’ils fussent ignorés, ne serait-ce que parce qu’elle ne survivrait pas à leur répétition. » (p. 47) Un réquisitoire d’ouverture qui, selon la chroniqueuse judiciaire Madeleine Jacob (1896-1985) « offre une très belle perspective« . « On croyait juger des hommes, écrit-elle, mais c’est en fait une nouvelle forme de loi internationale que le tribunal fabrique. Une jurisprudence pour l’avenir « (p. 80).
    Nuremberg est aussi le premier procès en traduction simultanée grâce à une technologie développée par IBM. Selon A. de Montesquiou la firme américaine cherchait sans doute à faire oublier qu’elle avait collaboré avec le IIIe Reich, en fournissant aux nazis un système informatique leur permettant d’établir un recensement visant en particulier les Juifs et les Tziganes.

    Et les accusés du tribunal militaire international de Nuremberg ? 21 nazis, dont parmi les plus célèbres Hermann Göring (1893-1946) et Rudolf Hess (1894-1987). A ce propos je recommande le film de James Vanderbilt, Nuremberg, sorti en janvier 2026 et qui s’attache particulièrement à la personnalité de Göring.

    Un récit historique romanesque
    Le crépuscule des hommes est-il un récit historique ou une fiction ? « C’est romanesque mais tout est véridique et sourcé « , se défend Alfred de Montesquiou qui a voulu mélanger la grande Histoire et les trajectoires individuelles. « Qui suis-je pour passer derrière de grands historiens ? « , admet-il. Il préfère s’inscrire dans la lignée de Joseph Kessel même s’il estime que celui-ci « laissait parfois le romanesque prendre le dessus ».
    Grand reporter de guerre, A. de Montesquiou a été marqué par le génocide du Darfour (2005)et il a eu l’opportunité de travailler avec la Cour pénale internationale (CPI) : « Le droit international est la mise en pratique de l’humanisme« , soutient-il.
    Le crépuscule des hommes est un livre passionnant.

    Photo B.I. Sanders d’Associated Press (AP). Au premier plan Wes Gallagher d’AP, en tête d’un groupe de journalistes qui courent vers les téléphones pour transmettre le verdict.