Catégorie : Essais

  • Dix versions de Kafka

    2024, année de la renaissance de Kafka

    Maïa Hruska – Grasset – 2024 – 237 pages

    Ce livre est un essai littéraire sur 10 traducteurs de Kafka au 20e siècle et dont les traductions ont été publiées dans les années qui ont suivi la mort de l’auteur en 1924.
    2024, année du centenaire de la mort de Kafka, a marqué, selon Maïa Hruska la « renaissance » de Kafka dans d’autres langues que la sienne.

    Les 10 « traducteurs » choisis par M. Hruska – dont certains très connus (Borges, Vialatte, Primo Levi, ou en encore Milena Jesenskà, la « fiancée de Kafka, etc.) ne sont pas des professionnels de la traduction. « Dix versions qui ne forment pas un tout cohérent« . M. Hruska explore donc les raisons qui ont poussé ces auteurs à se lancer dans cette entreprise. Elle reconnaît aussi les avoir choisis en raison de leur présence dans sa bibliothèque et avoue entretenir avec Kafka « un rapport qui relève de l’hypnose »,

    « Tous ont reconnu une part d’eux-mêmes dans une part de Kafka.« 

    Franz Kafka a toujours vécu à Prague et écrit en allemand. Avant de lire l’essai de Maïa Hruska, les liens de Kafka avec la langue allemande et sa nationalité me semblaient flous : était-ce un auteur tchèque ou allemand ? M.Hruska évoque à juste titre une « recherche de l’alignement entre le lieu, la langue et le soi. » Elle-même parle 5 langues et a vécu dans différents endroits : « Pas plus que Kafka, je ne sais quelle langue est véritablement la mienne et quel lieu est véritablement chez moi.« 
    Tout au long de cet essai M. Hruska fait référence à la notion du pokoï qui évoque la chambre à soi de Virginia Woolf et l’espace dont tout écrivain a besoin.

    « En tchèque, comme dans toutes les langues slaves, le mot pokoï possède une polysémie que Kafka connaissait assurément et dont Virginia Woolf aurait pu se délecter. Pokoï désigne aussi bien la chambre (spatiale, résidentielle) qu’une forme de tranquillité, de quiétude, de paix (psychique). Le pokoï est une topographie autant qu’une utopie. Dej mi pocoj : en tchèque, ordonner à quelqu’un de me laisser tranquille, équivaut à lui réclamer une piaule, un espace rien qu’à moi. Littérairement, le pokoï pourrait se définir comme la cellule élémentaire du soi. Le lieu physique où l’on écrit et, si les circonstances le requièrent, le lieu psychique que l’on emmène avec soi pour le redéployer ailleurs. Le pokoï est la conquête d’une certitude précieuse et précaire : celle de n’être pas dérangé. »

    Cet essai est pour moi une véritable découverte. Que vous aimiez Kafka ou pas, intéressez-vous à ce livre brillant, instructif et virtuose qui pose des questions passionnantes et vertigineuses sur la possibilité ou l’impossibilité du passage d’une langue à l’autre.

    Pour cet ouvrage, Maia Hriska a remporté le prix Malraux de l’essai sur l’art 2024.

  • Un temps pour haïr

    Un temps pour haïr

    de Marc Weitzmann, Grasset

    Ce livre décrit le cheminement, l’enquête d’un homme, écrivain et journaliste, qui veut comprendre pourquoi la France est le pays européen dans lequel se produisent le plus grand nombre d’agressions antijuives. Et pourquoi notre pays a été frappé par le terrorisme islamiste entre 2015 et 2016 sans jamais, ensuite, « céder au populisme ».

    L’enquête de Marc Weitzmann commence en 2013/2014 par une série de reportages réalisés pour un site américain. Le constat de départ du journaliste est terrible : « (…), j’avais proposé au site américain Tablet Magazine une série de reportages sur la montée des violences antijuives en France qui sert de départ à ce livre. Une vague de haine telle que ma génération n’en avait jamais connu (ndlr : M.W. est né en 1959) était en train de monter dans le pays, me semblait-il alors, mais cette haine ne visant que les juifs, n’avait aucune chance d’intéresser les médias nationaux. »

    Un temps pour haïr est une archéologie d’un phénomène qui bouleverse notre société, une démarche intellectuelle fondée sur l’étude d’un grand nombre de documents : historiques (sur le statut des musulmans en Algérie pendant la colonisation), les écoutes des conversations entre les tueurs du Bataclan et leurs complices extérieurs, les comptes rendus de procès de terroristes, des rencontres avec des familles de convertis et de jeunes partis en Syrie. Tout cet ensemble – dont l’auteur nous aide à faire émerger les liens – est d’une lecture exigeante.

    Le livre commence par l’histoire de trois convertis. A travers ces portraits, M. Weitzmann fait apparaître comment l’islam est revendiqué comme une alternative à une modernité détestée et comment la violence est légitimée au nom d’une « pureté religieuse ». Cette notion de pureté originelle viendrait du début de la colonisation en Algérie. Elle est portée par un drôle de personnage (dont j’ignorais totalement l’existence), Ismayl Urbain. Conseiller de Napoléon III, « prophète musulman et fonctionnaire de l’Empire », cet homme serait à l’origine du statut des musulmans d’Algérie, un statut censé protéger la « pureté » de leur religion mais qui les aurait enfermés dans une spécificité qui s’est retournée contre eux. Et parmi les racines du mal, M. Weitzmann pointe aussi l’attitude naïve et coupable de la France face aux islamistes que nous avons accueillis après la sanglante guerre civile des années 90 en Algérie.

    Cette lecture m’a beaucoup travaillée parfois bousculée. A travers les témoignages, j’ai notamment été frappée par ces femmes fortes de leur seul statut de mère et qui, au nom de l’amour maternel, sont capables de justifier la violence de leurs enfants.

    Le livre est parfois complexe et, je le répète, exigeant. Mais j’ai beaucoup apprécié la façon dont Marc Weitzmann nous emmène dans son cheminement intellectuel qui a été bouleversé par les attentats de 2015 : ces tragiques événements le surprennent alors qu’il commence le livre, le confirment dans sa démarche. Voilà un livre profond, qui sort des sentiers battus, des explications sociologiques faciles, et qui nous aide à analyser la période de très grand chaos que nous traversons.

    Le titre du livre est extrait du Kaddish, tiré de l’Ecclésiaste :

    Tout a son temps et toute chose

    a sa destinée sous le ciel.

    Il est un temps pour naître et un temps pour mourir ;

    un temps pour planter et un temps pour arracher

    ce qui est planté ;

    un temps pour pleurer et un temps pour rire ;

    un temps pour chercher et un temps pour perdre ;

    un temps pour déchirer et un temps pour coudre ;

    un temps pour aimer et un temps pour haïr.

    (…) Car les fils de l’homme sont un accident :

    comme celui-ci meurt, celui-là meurt,

    tous sont animés d’un même souffle,

    et la supériorité du sage sur la brute est nulle. »

  • L’énigme des premières phrases

    de Laurent Nunez, Editions Grasset, Collection Le Courage

    Laurent Nunez, écrivain et critique littéraire, a eu l’excellente idée de décortiquer les premières phrases (incipit) de 17 oeuvres littéraires. Dans cette sélection on trouve non seulement les premières phrases des romans parmi les plus connus de la littérature française (Germinal, L’Etranger, A la recherche du temps perdu, Zazie dans le métro, etc.) mais aussi – plus inattendue- l’analyse des premiers vers de poèmes ou de pièces de théâtre (Andromaque, Dom Juan, La servante au grand coeur, etc.). On y découvre aussi, à l’occasion d’un « interlude » proposé par L. Nunez, Ernest Pérochon, prix Goncourt 1920, méconnu de la postérité….

    Le propos de L. Nunez est de nous faire lire (ou relire) ces premières phrases « mot à mot » et « littéralement », à travers un parcours grammatical, étymologique et rhétorique. Le tout est à la fois savant (L. Nunez est un universitaire), amusant et jamais pesant. Voilà un livre qui nous entraîne à relire nos classiques ou à les découvrir : « Voilà donc la vérité : il faut relire les chefs d’oeuvre, parce que jamais personne n’a vraiment lu de chef d’oeuvre », prétend l’auteur à la fin de sa préface (A l’origine). Chaque chapitre est surmonté d’un sous-titre reprenant le titre d’une chanson de variété, histoire, peut-être, d’aborder ces premières phrases d’une manière désacralisée. C’est amusant.

    Exemples :

    Les Confessions, Rousseau, Besoin de personne

    A la recherche du temps perdu, Proust, La nuit je mens

    Parmi mes chapitres préférés :

    La servante au grand coeur, de Charles Baudelaire, une interprétation qui m’a beaucoup touchée :

    La servante au grand coeur dont vous étiez jalouse,

    Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,

    Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.

    Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs (…)

    ou encore Le Ravissement de Lol V.Stein de Marguerite Duras (voilà un titre qui mérite bien l’épithète « énigmatique »), un chapitre dans lequel L. Nunez frôle la surinterprétation comme il le reconnaît lui-même (cf. note p. 164). Mais n’est-ce pas un écueil quand on commente du Marguerite D. (dont j’avoue n’avoir jamais été une grande fan) ?

    Lol V. Stein est née ici, à S. Tahia, et elle y a vécu une grande partie de sa jeunesse.

    « Longtemps, je me suis couché de bonne heure ». On ne se lasse pas de relire cette première phrase et d’enrichir son corpus d’interprétations. D’après Laurent Nunez, Proust mit trois ans pour écrire la version que nous connaissons. Ce passage m’a remis en mémoire un texte que j’ai longtemps attribué à Raymond Queneau et qui serait en fait un texte collectif, paru en 1974, dans une revue littéraire, sous la houlette (entre autres) de Georges Pérec : Variations sur un thème de Marcel Proust. J’ai souvent relu ce texte avec plaisir car il est amusant et qu’il permet de « réviser » certaines figures de style. Parmi mes préférés :

    17. Triple contresens : « Jadis, j’acceptai de perdre le match à l’aube ».

    18. Autre point de vue : « Marcel, au lit !!! » (je crois que c’est mon préféré).

    J’espère que le tome 2 de L’énigme des premières phrases est déjà prévu. J’en ai quelques-unes à suggérer….

    Une réserve cependant à propos du livre de L. Nunez : le texte contient parfois des termes qui appartiennent au vocabulaire du commentaire littéraire et qui auraient mérité une petite note (hypocoristique ? enthymème ? information diégénique ?).

  • Les derniers libertins

    de Benedetta Craveri, Flammarion, Au Fil de l’histoire

    Benedetta Craveri est une spécialiste des XVIIe et XVIIIe siècles français. Dans ce livre, elle dresse les portraits de sept personnages de l’aristocratie, à la veille de la Révolution. Elle raconte leur destin avant et après 1789 (deux d’entre eux finiront sur l’échafaud).

    C’est un livre passionnant même pour les non historiens. On y rencontre des libertins qui pratiquent avec brio l’art de la conversation dans les salons (B. Craveri a d’ailleurs écrit un livre sur « L’âge de la conversation« ), empreints de l’esprit des Lumières et, pour certains, favorables à une monarchie constitutionnelle à l’instar de l’Angleterre, tous au service du Roi, grands voyageurs, ….des esprits libres. Certains périront sur l’échafaud, d’autres connaîtront l’exil ou encore poursuivront leur carrière. On y croise Talleyrand, Marie-Antoinette (pas peinte sous son meilleur jour), le prince de Ligne, etc. Un portrait émouvant de la comtesse du Barry, maîtresse de Louis XV au triste destin.

    Un livre dont la lecture est fort utile dans un moment où l’on parle tant de République, démocratie, etc. Pour balayer les idées reçues sur l’aristocratie et la Révolution et nous rappeler d’où nous venons. Un livre passionnant dans sa façon de restituer le bouillonnement des années qui ont précédé la Révolution. Le livre se lit d’autant plus facilement qu’il est découpé en 7 chapitres, chacun consacré à un personnage. On peut picorer mais avec attention car de nombreuses personnes sont citées et peuvent se retrouver d’un chapitre à l’autre.

    page 211 (dans le chapitre consacré au comte de Narbonne) : « Narbonne avait formé un trio inséparable avec le comte de Choiseul-Gouffier et Talleyrand, alors abbé de Périgord, et, des décennies plus tard, ce dernier évoquera la frénésie mondaine de ces années 1780. Ils avaient conscience que leur avenir dépendait pour une large part de leur habileté à tisser les relations personnelles nécessaires pour se frayer un chemin, mais les choix qui les attendaient étaient loin d’être simples. Par la naissance ils appartenaient à la caste des privilégiés, mais il leur fallait aussi se forger une réputation d’hommes capables de manier le brio mondain aux compétences économiques et administratives. Le pouvoir de la société n’avait jamais été aussi grand, mais la confusion « se mit dans ses rangs » et « son esprit général subit des modifications de tout genre. On voulait tout connaître, tout approfondir, tout juger. Les sentiments furent remplacés par des idées philosophiques ; les passions, par l’analyse du coeur humain ; l’envie de plaire, par des opinions ; les amusements par des plans, des projets, etc. Tout se dénatura. » (citation extraite des « Mémoires du prince de Talleyrand »).