Une amie de la famille – Jean-Marie Laclavetine – Folio – 2019 – 219 pages
Cette « amie de la famille » c’est Annie, la soeur de Jean-Marie Laclavetine morte à l’âge de 20 ans, emportée par une vague alors qu’elle se promenait, avec ses frères et son ami Gilles, sur les rochers qui surplombent la Chambre d’Amour, à Biarritz. Une morte dont on ne parle pas dans la famille, à tel point qu’un jour, interrogé par des amis à propos d’une photo d’Annie, Dominique (le petit frère) répond qu’il s’agit…d’une amie de la famille. « Il ne fait pas bon être mort chez nous, ironise l’auteur. Nous sommes très forts en effacement : une famille de gommes« . Jusqu’au moment où Jean-Marie, décide , 50 ans plus tard d’écrire ce livre sur sa soeur. Jean-Marie Laclavetine avait 15 ans au moment du drame.
Annie : libre et tourmentée Qui était Annie ? Son frère décrit une jeune fille attachante, révoltée, tourmentée. Une personne très libre qui n’hésite pas à partir au Mexique dans des conditions douteuses qui transformeront le voyage en fiasco. Une jeune femme de son temps (elle est morte en novembre 1968) qui se sentait entravée par son corps comme en témoignent ses périodes d’anorexie.
Pour écrire ce livre, J.M. Laclavetine s’est plongé dans la mémoire familiale en citant fréquemment la correspondance entre ses parents qui se sont adorés jusqu’à leur dernier moment. Le père était cheminot, se déplaçait beaucoup et la correspondance tenait une grande place dans la vie du couple. Il a également sollicité la mémoire de ses deux frères Dominique et Bernard qui était présent au moment de l’accident. Et il a retrouvé Gilles, le fiancé d’Annie et Lydie la meilleure amie. « Annie a emporté notre enfance » déplore encore Lydie des décennies plus tard.
La littérature ne répare pas Ce que j’ai apprécié dans ce livre ce sont ses multiples entrées. Un livre sur ce que peut l’écriture face au deuil « Je ne crois pas à la vertu réparatrice de l’écriture. La littérature ne répare pas, elle rend possible une autre vie, elle permet aux flux vitaux confinés dans l’obscurité de recommencer à circuler, de passer d’un corps à l’autre, d’un coeur à l’autre. Elle est la vie, le sang qui court, elle n’évite pas les manies ni les contagions, ni les douleurs. » Un livre qui révèle aussi les distorsions de la mémoire (comme dans le livre de Jean-Paul Kauffmann,L’Accident(j’adore les correspondances entre mes lectures)). C’est aussi le portrait d’une époque, notamment celle qui a suivi la guerre, décrite à travers la correspondance des parents : « La guerre a laissé d’affreuses cicatrices, mais aussi une faim de justice, de fraternité, un désir de construire un monde nouveau, qui doit traverser et secouer tout le corps social. »
Avec Une amie de la famille, Jean-Marie Laclavetine nous propose une autre face du silence familial, qui n’est pas forcément négatif pour l’auteur. « Le silence n’est pas seulement une pierre tombale. Il permet d’autres naissances« , confie-t-il. Dans Une amie de la Famille, il fait sortir Annie de son tombeau de silence et entraîne le lecteur dans une histoire familiale vivante.
Pour compléter cette note de lecture, je conseille de visionner l’entretien que J.M. Laclavetine a accordé en avril 2019 à la librairie Mollat (Bordeaux).
L’ Accident – de Jean-Paul Kauffmann – Equateurs littérature – 2025 – 323 p.
Le point de départ de ce livre, est un accident survenu le 2 janvier 1949, à Corps-Nus (Ille-et Vilaine), où J.P. Kauffmann vivait avec ses parents. Ce jour-là, 18 footballeurs issus de ce village, meurent dans un accident de la route. Un drame qui marque à tout jamais la mémoire collective de Corps-Nus et celle de J. P. Kaufffmann alors âgé de 5 ans. L’occasion pour l’auteur de s’interroger sur les effets de distorsion de la mémoire.
Avec L’ Accident J.P. Kauffmann nous fait découvrir pour la première fois son enfance, une partie de sa vie qu’il considère comme un âge d’or et dont le souvenir l’a soutenu pendant sa période de captivité (rappel : J.P. Kauffmann a été retenu en otage au Liban pendant 3 ans, de 1985 à 1988). « J’ai écrit ce livre par gratitude envers cette enfance qui m’a protégé et m’a permis de tenir« , assure-t-il dans une interview. Une enfance qui se déroule dans ce village de 1 000 habitants, un village de la France rurale de l’immédiate après-guerre. J’ai eu le sentiment que L’Accident faisait suite à La Maison Vide de Laurent Mauvignier (que je venais de lire), en nous dessinant le portrait de la France après la guerre, « Un monde un peu maussade, reconnaît Jean-Paul Kauffmann, mais traversé par un bonheur de vivre« . Et aussi une France où la religion catholique est encore puissante comme en témoignent les passages où J.P. Kauffmann évoque l’abbé Brionne, qui semble terroriser ses paroissiens : « Un curé à l’ancienne d’avant Vatican 2« , décrit J.P. Kauffmann qui s’est déplacé à Rome pour enquêter sur le passé mystérieux de cet abbé « sectaire et clivant« . Autre personnage important dans la jeunesse de l’auteur : le cousin de sa mère, l’abbé Georges Rousseau, connu pour ses idées sociales, qui débarque toujours à l’improviste et dont l’influence sera importante pour le jeune Jean-Paul dans le choix de ses études et ses goûts littéraires.
Bien sûr c’est un livre qui convoque d’abord la mémoire de ses parents dont l’auteur nous dresse de beaux portraits. Son père, boulanger apprécié et affectueux avec ses enfants, « facile à décoder« , s’amuse J.P. Kauffmann. Sa mère devenue une pâtissière reconnue, malgré elle. Une mère toujours sur son quant à soi, « insaisissable » selon son fils et qui révèlera son engagement dans le combat pour faire libérer son fils. « Pas commode la belle-mère » aurait confié François Mitterand à Joëlle Kauffmann après un entretien avec Mme Kauffmann et une rencontre avec le comté de soutien du journaliste.
On découvre aussi la foi qui anime J.P. Kauffmann : « Soyez toujours dans la joie du Seigneur ; je le redis : soyez dans la joie (Philippiens, 4-4). Le christianisme n’est-il pas apparu pour répondre à la tristesse du monde?« , s’interroge-t-il p. 295.
Un rapport névrotique aux livres ?
Son rapport aux livres s’est forgé au Québec où il a effectué son service militaire au titre de la coopération. Il obtient un accès privilégié à la bibliothèque du Parlement, dont le fonds de littérature était « d’une richesse exceptionnelle » se souvient-il avec bonheur : « De là vient peut-être un rapport compliqué et absolu aux livres. Je dirais névrotique. Un besoin constant d’être sécurisé par leur contact. La peur panique d’en manquer. Il se trouve que cette hantise s’est réalisée pendant ma captivité. Ce qui advient nous ressemble. Nos obsessions finissent par nous correspondre. Les livres m’ont cruellement fait défaut pendant trois années. Quelques-uns apportés par mes geôliers, La Guerre et la Paix de Tolstoï, Le Sursis de Sartre m’ont sauvé. » Comme je le comprends.
D’un livre à l’autre, les allusions à sa période de captivité au Liban se répondent. Cet événement a marqué les personnes de ma génération : tous les soirs, le journal de 20 h débutait par un rappel des noms et du nombre de jours de captivité des otages journalistes.
Jean-Paul Kauffmann est un auteur que j’apprécie beaucoup, notamment depuis la lecture de Remonter la Marne (2013) et Venise à double tour (2019), livres dans lesquels le journaliste se livrait déjà avec délicatesse.
A écouter pour en savoir plus : l’interview donnée par Jean-Paul Kauffmann en février 2025 à la librairie Mollat (Bordeaux)
La captivité vue par son filsGrégoire Kauffmann
Grégoire Kauffmann, le fils de Jean-Paul Kauffmann a livré en 2023 sa vision de cette période, dans un livre intitulé L’enlèvement : la captivité de son père vue à travers les yeux de Grégoire enfant. Un témoignage passionnant à plus d’un titre. Par le beau portrait de Joëlle Kauffmann qui, à travers le comité qu’elle avait créé, n’a jamais cessé de remuer ciel et terre pour faire sortir son mari de sa geôle du Liban ; par le tableau de la France de cette époque : les années Mitterand, les coulisses du quai d’Orsay, les lâchetés et les soutiens inconditionnels ; par le portrait souvent amusant que Grégoire Kauffmann peint de son frère et de lui-même. Des gamins qui continuent leur vie mais perturbés par tout ce qui se passe autour d’eux et par leur médiatisation forcée.
Jean-Paul Kauffmann est en arrière-plan, une présence fantomatique qui transmet son affection à travers de très belles lettres qui ont réussi à parvenir à sa femme et ses enfants. Une époque sans les réseaux sociaux…
Ma Nuit au Musée est une collection créée par les éditions Stock. Elle propose à des écrivains de passer une nuit entière dans le musée de leur choix. De là naissent des récits originaux parfois surprenants, tels les deux que j’ai lus : La nuit sur commande de Christine Angot et Le buveur de brume de Guillaume Gallienne. Christine Angot a choisi la Bourse de Commerce, Collection Pinault à Paris et Guillaume Gallienne le Musée national de Tbilissi en Géorgie…enfin c’est ce qu’il souhaitait au départ…
La Nuit sur commande – Christine Angot – Stock – 161 pages
Christine Angot nous entraîne de Châteauroux, la ville de son enfance, à Paris où au contact de Sophie Calle (plasticienne, photographe, réalisatrice) ou de Catherine Millet (critique d’art et écrivaine) elle a côtoyé le milieu de l’art contemporain. Un milieu dans lequel l’argent est important comme le souligne Ch. Angot en évoquant, par comparaison, les difficultés, pour un écrivain, à vivre de ses livres. Elle a choisi ce lieu parce qu’elle peut s’y rendre à pied, qu’il expose de l’art contemporain « qui se fait maintenant », parce qu’on y rencontre des personnes de tous âges et parce que les artistes rêvent d’y exposer et aussi parce qu’elle considère que c’est un lieu de pouvoir.
Angot utilise un mélange de naïveté et de rouerie dans sa façon de croquer les artistes connus. Candide au pays des artistes. Christine balance un milieu dans lequel elle ne s’est jamais vraiment sentie à l’aise.
« L’argent tenait une place beaucoup plus importante dans leur milieu que dans celui des écrivains. On vous présentait quelqu’un en mentionnant la maison « sublime » qu’il possédait quelque part, comme si c’était une qualité personnelle et que le critère économique n’existait pas. »( p. 20).
Ce récit est aussi celui d’un témoignage sur son parcours difficile d’écrivain, surtout à ses débuts, en parallèle avec sa relation à l’art
Invitée à une soirée d’anniversaire chez Sophie Calle, elle exprime son malaise :
« Je ne devais pas être très à l’aise, pas trouver vraiment la note. Je devais leur poser des questions et les écouter. ça ne me dérangeait pas. Je trouvais ça logique. Je trouvais normal de ne pas me sentir intégrée. je ne trouvais pas important de l’être. je n’étais pas à la recherche d’une amitié dans ce milieu. Je n’y croyais pas. Je pensais que ce n’était pas possible. Et avais l’habitude de me sentir à côté. » (p.40)
Le principe de passer une nuit entière à la Bourse de Commerce, l’inquiète car elle dort mal. Aussi elle n’y restera pas la nuit complète comme il est convenu au départ. Elle a demandé à sa fille Léonore, férue d’art et diplômée de l’Ecole du Louvre, de l’accompagner. Elle nous livre de jolis dialogues, emplis de complicité.
Christine Angot n’apprécie pas non plus le principe de la commande : « Mon titre, La nuit sur commande, je l’ai trouvé tout de suite. Il établissait un tel lien entre la commande éditoriale de passer une nuit au musée et la commande sexuelle à laquelle je pouvais être confrontée à tout moment de la nuit entre mes treize ans et mes seize ans. » (p. 117). L’auteure fait ici référence aux viols que son père lui a fait subir quand elle était adolescente et qu’elle a dénoncés dans ses livres (L’Inceste, Le voyage dans l’Est).
Le témoignage de l’écrivaine donne envie de visiter la Bourse du Commerce. Elle raconte aussi ses découvertes dans d’autres musées et avoue que si elle devait choisir trois oeuvres d’art ce serait Les heureux hasards de l’escarpolette de Fragonard, l’extase de Sainte-Thérèse par Le Bernin (que l’on peut admirer à Rome dans l’église Santa Maria della Vittoria) et Les Souliers de Van Gogh.
Le buveur de brume – Guillaume Gallienne – Stock – 277 pages
ou tout le monde n’a pas la chance d’avoir une arrière-grand-mère géorgienne…
Guillaume Gallienne nous entraîne à la Galerie nationale de Tbilissi en Géorgie, à la recherche du portrait de son arrière-grand-mère, la princesse Milita Chollokachvili, dite Babou. Au début du 20e siècle Milita était connue une muse de la vie littéraire géorgienne . Nous voici immergés dans une aventure romanesque. Le comédien aurait préféré le Musée national de Tbilissi, où il se rend d’emblée, et d’où il est renvoyé vers la Galerie nationale. Le portrait de son arrière-grand-mère s’y trouve. Un déplacement que G. Gallienne juge indigne et qui nous vaut la description d’une grosse colère.
Je suis venu en Géorgien et ils m’ont traité en touriste. C’est bien fait pour moi. Pour qui je me prends aussi, à débarquer ici en disant « je veux passer la nuit dans le musée où se trouve le portrait de la princesse Mélita Cholokachvili, mon arrière-grand-mère » ? Je l’ai demandé comme un héritier, comme si cela m’était dû. Eh bien ce n’est pas comme cela que ça s’est passé. (p.11)
Sa déception est d’autant plus grande qu’il se réjouissait de découvrir des tableaux appartenant au courant des « ambulants », des peintres réalistes russes du 19e siècle dont le plus connu serait Levitan. La perspective de cette nuit au musée le réjouit et l’inquiète en même temps tant il a conscience de l’importance de l’organisation qui a été nécessaire pour le recevoir. En bon comédien, Guillaume a le trac.
Ce récit est un prétexte pour nous dresser le portrait de la branche géorgienne de la famille de G. Gallienne. Le comédien s’y dévoile sans fard et nous donne un aperçu de son mauvais caractère et de ses colères qu’il explique par un atavisme familial venant de son père et aussi de ses ancêtres géorgiens (du côté sa mère).
Histoire de la peinture géorgienne, de Babou la merveilleuse arrière-grand-mère (« considérée comme un des plus belles femmes de Géorgie ») et de Caï sa fille, la grand-mère de Guillaume, une femme extravagante, belle et cultivée qui a initié son petit-fils à la culture, à l’humour et aux bonnes manières : Guillaume Gallienne est très attaché à sa famille. L’éloignement géographique n’est pas un éloignement du coeur. On se souvient bien sûr de son film, Les garçons et Guillaume à table, mais là son récit est plus intime il me semble, comme s’il avait plus d’espace pour le dérouler.
Un passage m’a particulièrement touchée : celui où Guillaume Gallienne parle de la transmission et de ce que nous devons aux morts, à ceux avec qui nous nous sommes construits. Tout part d’un verbe, « obliger », dans son sens « assujettir par une obligation d’ordre moral » :
Je me suis toujours senti par un devoir de tenue, comme la moindre des politesses que je devais à la chance qui m’a fait naître en bonne santé et dans un monde privilégié, et grandir parmi les personnalités fascinantes qui l’ont composé. Porté que j’ai été par toutes celles et ceux qui m’ont précédé, mes morts sont devenus mon devoir de mémoire et de transmission. (p. 191)
Heureusement, il n’y a pas que les morts qui m’obligent. Les vivants me maintiennent et me font avancer, surtout les jeunes. J’aime transmettre. C’est le sens de ma vie, mon devoir. Je me considère comme un relais de mémoire, celle de ma famille et aussi celle des textes, des anciens…(p.192)
Le buveur de brume est un récit souvent émouvant, drôle (Guillaume Gallienne manie parfaitement l’auto-dérision), riche de références culturelles. En le lisant, j’avais dans l’oreille la voix du comédien et sa merveilleuse diction. On y trouve aussi des idées pratiques, et excellentes, sur la façon d’occuper les enfants lors d’une visite au musée.
Et le portrait de la princesse Milita ? G. Gallienne reconnaît que finalement il ne l’aime pas car l’artiste lui a donné un air hautain qui ne ressemblait pas à Babou.
Pourquoi ce titre Le buveur de brume ? (je m’intéresse toujours aux titres et parfois ils restent une énigme pour moi quand je n’arrive pas à trouver le lien avec le contenu d’un livre). Sortant d’un restaurant avec ses cousins, lors d’une nuit fraîche et brumeuse à Tbilissi , le comédien raconte comment ils sont saisis par « un courant froid et humide » qui recouvre leurs visages « de minuscules particules d’eau ». Un phénomène qui lui donne « envie de boire la brume comme de boire cette nuit qui m’attendait.«
Andreï Kourkov – Notre guerre quotidienne – traduit de l’anglais par Johann Bihr et Odile Demande – Les éditions Noir sur Blanc – 327 pages.
Notre guerre quotidienne est la suite de Journal d’une invasion (Noir sur Blanc) publié en 2023. Andréï Kourkov est un auteur ukrainien très connu notamment pour son roman Le Pingouin paru en 1996, et plus récemment pour Les Abeilles, qui a reçu le Prix Médicis étranger en 2022. Kourkov est un écrivain russophone né en 1961 et qui publie en anglais. Il a passé la moitié de sa vie en Union soviétique.
A propos de Notre guerre quotidienne, A. Kourkov a précisé lors des interviews qui ont suivi la publication de ce récit : « C’est le journal d’un écrivain de fiction que se lance dans la non-fiction. La fiction c’est du plaisir, ce qui est impossible en temps de guerre. On a besoin de stabilité pour lire et écrire. «
Notre guerre quotidienne raconte le combat des Ukrainiens entre août 2022 et février 2024, depuis l’intérieur des villes. Que se passe-t-il quand le quotidien est bouleversé ? Comment vivent les Ukrainiens entre les bombardements, les difficultés d’approvisionnement, et les séparations des familles ? Kourkov raconte la guerre, parfois avec humour, parfois avec gravité.
Dans ce deuxième volume d’une oeuvre qui en comprendra trois (un prochain livre est prévu) Kourkov évoque le cas des Ukrainiens russophones qui vivent en territoire occupé et à qui les Russes promettent la liberté s’ils renoncent à leur passeport ukrainien. Il est aussi question des personnes déplacées, de ceux qui ont quitté l’Ukraine et dont le pays aurait besoin. Des « recruteurs » sillonnent parfois les rues pour repérer ceux qui pourraient être enrôlés (à partir de l’âge de 25 ans). Selon l’Unric (United Nations Information Centres), 7 millions d’Ukrainiens ont quitté le pays depuis le début de l’agression russe en février 2022. Le président Zélensky apparaît peu. Kourkov aborde les problèmes de corruption qui sont régulièrement dénoncés. Il évoque aussi l’après-guerre : ceux qui sont partis vont-ils rentrer ? comment seront-ils accueillis ?
En temps de guerre la vie continue. Cette volonté de vivre à tout prix se traduit, par exemple, lors de la fête d’Halloween. Dans un billet daté du 25 octobre 2022 et intitulé « Des pommes et des méduses : l’automne en Ukraine« , Karkov raconte : « Chose étrange, les horreurs de la guerre n’ont pas eu raison des horreurs fictives d’Halloween, une importation culturelle enracinée en Ukraine depuis la fin des années 1990 et devenue populaire chez les jeunes. (…) Et même maintenant que les médias ukrainiens sont remplis des visions d’horreur de la guerre, les têtes sanguinolentes, toiles d’araignée géantes et autres accessoires sont de retour dans certains magasins. » Les Ukrainiens ne perdent pas leur sens de l’humour car un nouvel accessoire d’Halloween a fait son apparition : le cercueil de Poutine ! Les coupures d’électricité sont fréquentes et il ne vaut mieux pas se trouver chez le dentiste avec une rage de dents à ce moment là, comme le raconte une amie dentiste à l’auteur : un patient préférait qu’elle lui arrache une dent sans anesthésie et à la lumière d’une lampe de téléphone portable plutôt que continuer à souffrir !
« Dans l’Ukraine d’aujourd’hui, il est plus important que jamais de ne pas tomber malade, car les hôpitaux sont surchargés de blessés et les civils ont beaucoup plus de mal à obtenir des soins médicaux de qualité. « A. Kourkov décrit une campagne publique d’affichage qui invite les habitants à prendre soin de leur santé. « On y voit un ancien combattant de la guerre actuelle exhorter les Ukrainiens à arrêter de fumer ».
Le livre est construit selon une succession de reportages et d’anecdotes. Il inclut des billets d’Andreï Kourkov parus dans le Financial Times et des discours prononcés par l’auteur notamment en février 2022 au festival international de la littérature en 2022 à Reykjavik. La lecture de ce témoignage est rythmée par le récit des bombardements, et le bruit des drones (iraniens précise toujours l’auteur). Kourkov combat l’idée que tout a commencé le 24 février 2022. Ce livre est d’ailleurs l’opportunité de réviser l’histoire de l’Ukraine et des relations avec l’URSS puis la Russie.
En 2025 Notre guerre quotidienne a obtenu le Prix Transfuge du livre européen.