Étiquette : Littérature française

  • Trois lectures récentes : Maryse Burgot, Lionel Shriver, Bruno Marsan

    Trois lectures récentes : Maryse Burgot, Lionel Shriver, Bruno Marsan

    Loin de chez moi, Grand reporter et fille de paysans de Maryse Burgot – 2024 – Livre de Poche


    Maryse Burgot n’aurait pas dû être journaliste, sous prétexte qu’elle est « fille de paysans » comme elle le revendique elle-même. Finalement c’est une origine sur laquelle elle revient très peu dans ce témoignage. En plus le mot « paysans » n’est plus tellement utilisé, non ?
    Elle n’aurait pas dû être reporter télé en raison de sa « drôle de voix » qui aujourd’hui est devenue sa signature Dès qu’on l’entend, on hausse le son pour regarder ses reportages…

    Loin de chez moi est un beau récit sur le métier de reporter quand on est une femme. Certaines aiment mettre en avant leur titre de « reporter de guerre » alors que Maryse Burgot avance avec modestie, convaincue de sa place de témoin dans les guerres du monde. On sent très bien la bascule psychologique qui s’opère avant et après la naissance de ses enfants.
    Maryse Burgot parle très bien du travail d’équipe qu’exige le reportage, des contacts sur place, des liens noués avec les personnes rencontrées, interviewées et qu’on doit laisser derrière soi.
    Un excellent manuel de journalisme qui montre bien que l’empathie ne nuit jamais au professionnalisme.

    Hystérie collective – Lionel Shriver – Belfond – 2026 – Traduit de l’anglais (américain) par Catherine Gibert


    Lionel Shriver imagine une Amérique du Nord qui adhère à une utopie égalisatrice, dans laquelle tous les mots exprimant la bêtise, l’idiotie sont interdits et passibles de condamnation, voire de mort sociale. Sont bannis également les examens, les notes et toute forme d’évaluation. Résultat : vous n’avez pas intérêt à tomber malade ou avoir besoin de vous faire opérer car les médecins ne sont plus sélectionnés (mot banni) sur leurs compétences.

    Cette folie part d’un livre, La Calomnie du QI, d’un certain Carswell Dreyfus-Boxford. Un livre que n’approuve pas Pearson, professeur d’anglais dans une université dont le nom est…Voltaire. Un jour, Pearson, très indépendante d’esprit, finit par déraper devant ses élèves en prononçant des mots interdits. Elle perd son poste, son mari, ses trois enfants.
    Depuis l’adolescence, Pearson est amie avec Emory, une opportuniste qui adopte toujours les idées du moment et qui bien sûr lâchera son amie. Emory, journaliste star de CNN, n’obéit qu’à son propre intérêt.

    Toujours provocatrice (on se souvient du démoniaque Il faut qu’on parle de Kevin, paru en 2003), Lionel Shriver imagine un monde où on chasse la méritocratie et où on tourne le dos à l’intelligence, et où être stupide devient un avantage. Avant de nous bousculer avec un mouvement élitiste inverse.

    Selon Lionel Shriver, la méritocratie « est l’idée fondamentale de la démocratie américaine » (cf. Son interview parue dans la revue Transfuge de Février 2026) : « Les Lumières sont menacées aux Etats-Unis aujourd’hui. Les valeurs des Lumières sont pourtant à l’origine de la constitution américaine, mais aujourd’hui, l’idée même de l’Amérique, telle qu’elle a été forgée est menacée. Qui se battra pour l’Amérique son on entre en guerre ? D’après les sondages, très peu de jeunes gens.« 

    Underdog de Bruno Marsan – Séguier – 2026


    Un livre original découvert grâce à une interview de l’auteur dans l’émission de Frédéric Beigbeder, Conversations chez Lapérouse.

    Le héros s’appelle Richard. Elevé par sa grand-mère Jo dans un petit village pyrénéen. Adulte, il vit de petits boulots et un jour il rencontre Simon, client d’un palace dans lequel Richard travaille et à partir de là, il change d’univers : New-York, les affaires, les trahisons, etc.

    L’histoire serait banale, si Bruno Marsan n’avait pas caractérisé son héros par sa passion pour Sylverster Stallone, l’acteur incarnation de Rocky, de Rambo, etc. Les destinées de Richard de Stallone sont écrites en parallèle, décrivant « un double roman d’apprentissage« , comme l’annonce la 4e de couverture.

    Bruno Marsan a découvert Sylverster Stallone à l’âge de 16 ans. Il est ému par ce personnage de boxeur méprisé de tous. En lisant Underdog, j’ai appris que Stallone avait écrit le scénario de Rocky, qu’il avait vécu dans la dèche longtemps, qu’il était un grand lecteur et notamment des écrivains classiques. Une image peu conforme à celle qu’il renvoie. Un mot revient souvent dans ce livre « bum », qui signifie « le moins que rien » un peu comme « underdog », moins qu’un chien ? Un drôle de livre.

  • Écrire pour se venger du réel?

    Écrire pour se venger du réel?

    Dans L’Anniversaire d’Andrea Bajani et dans Porca Miseria de Tonino Benacquista, deux histoires familiales, les pères, fragiles et tyranniques, occupent une position centrale et la famille est un lieu de tension. La fuir ou la regarder de loin avec mélancolie et tendresse ? Ces deux livres sont parus à quatre ans d’intervalle. Mes hasards de lecture les ont rapprochés.

    L ‘Anniversaire – Andrea Bajani – Gallimard – traduit de l’italien par Nathalie Bauer – 153 pages – 2026


    Un livre qui m’a secouée, bouleversée. Le narrateur n’a pas revu ses parents depuis 10 ans. « Tu reviendras nous voir ? », l’interroge sa mère dans la scène inaugurale du livre. Comme si elle pressentait qu’elle ne reverrait pas son fils de sitôt.
    A partir de là, nous entrons dans l’espace clos, étouffant, d’une famille italienne. Le père, autoritaire, tient sa femme et ses enfants sous son emprise. On sent de la violence. La mère ? On a du mal à saisir sa personnalité. Elle est floue comme absente à la réalité. La soeur est peu évoquée : on dirait qu’elle s’est enfuie à temps pour échapper au guet-apens familial.

    page 23 : « Désincorporer ma mère de mon père signifie, littéralement, la soustraire à l’invasion par laquelle la figure de mon père s’est systématiquement imposée à notre imaginaire, nous brûlant la rétine, telle la flamme oxhydrique de l’affirmation victimaire de soi, et endommageant irrémédiablement notre vision. Mieux, laissant dans l’obscurité tout ce qu’il n’était pas, lui. En premier lieu ma mère, déjà prête à disparaître. « 

    Le tyran domestique est décrit comme un lâche à l’extérieur de sa famille. Une scène le révèle : il s’est battu dans le magasin où il travaille et se cache ensuite. Possédé par l’esprit de vengeance, il est persuadé de détenir le pouvoir de provoquer des cancers chez les personnes qu’il déteste et notamment les amies de sa femme ! Il réussit à faire le vide autour de sa famille.

    page 25 : « En l’absence de la silhouette de mon père, le monde est grand : il y a de la place pour les petits immeubles, pour le ciel et pour ma mère. »

    Le téléphone est un objet qui tient une place essentielle dans le dysfonctionnement de cette famille. L’été la mère emmène ses enfants au bord de la mer. Le père travaille et doit les rejoindre plus tard. Pour prévenir sa femme de son arrivée, il l’appelle via le téléphone du bar de la plage, ce qui scotche la mère sur le sable de peur de manquer l’appel.

    page 29 : « Lorsque je revois cette course – ma soeur et moi nous moquions d’elle avec une espèce de gêne -, il m’est difficile d’éluder son visage, qui trahissait la volonté d’atteindre le téléphone à temps pour ne pas décevoir mon père, mêlée à une sorte de présage que l’attente était terminée, à une sorte de soulagement : bientôt elle pourrait de nouveau disparaître, regagner les coulisses du théâtre familial. »


    Les enfants détournent l’interdit du téléphone en usant de codes avec leurs amis : deux sonneries, trois sonneries,…Car, pour le père, le téléphone est un instrument diabolique qui relie trop sa famille avec le monde extérieur. Un détail qui en dit long : le téléphone fixe est installé dans la maison alors qu’apparaissent les premiers mobiles !

    Bajani décrit avec précision comment l’angoisse du fils naît avant d’appeler ses parents, elle se traduit par des maux de ventre qui précèdent et poursuivent ces moments qui le torturent. L’auteur fouille dans la psyché des personnages, avec une langue parfois complexe qui oblige à revenir sur le texte.

    L’Anniversaire n’est pas un livre de plus sur les violences familiales, c’est un livre qui déplie, décortique le mécanisme d’un esprit malveillant. Quand la famille est un espace dont il faut sortir sans se retourner.

    Porca miseria – Tonino Benacquista – Folio – 2022 – 222 pages


    « Pour la première fois je voulais raconter une histoire vraie, la mienne, celle de mes parents, de leur venue en France », avoue l’auteur de Porca miseria. « Un titre qui claque« , reconnaît-il et une injure très partagée par les Italiens et qui signifierait « chienne de vie » (j’ai consulté deux applis de traduction. L’une m’annonce « Bon sang ! et l’autre P…de m…Faisons-donc confiance à Tonino Benacquista).

    Porca miseria est un livre grinçant dans lequel l’auteur n’est pas tendre pour ses parents. La famille de Tonino Benacquista est arrivée en France en 1954. Et cela ne s’est pas très bien passé, surtout pour le père de l’auteur : « Mon père préfère endosser la posture du désespéré, ma mère celle de la vulnérable. » Le père est alcoolique et la mère dépressive. L’histoire de ce couple repose sur l’asymétrie entre la famille paternelle et la famille maternelle, « Benacquista versus Polsinelli » pour reprendre le titre du chapitre savoureux que l’auteur consacre à la description de ces deux familles :

    « Les Benacquista sont des cafoni, des paysans têtus et endurcis. Les Polsinelli, issus de la petite bourgeoisie, ont des manières et de l’éducation. les Benacquista labourent et récoltent leurs terres. Les Polsinelli piquent et brodent dans leur atelier de couture. […]Les Benacquista sont orgueilleux et déterminés. Les Polsinelli sont dépressifs. Les Benacquista envoient leurs fils chercher ailleurs. Les Polsinelli craignent de faire un pas hors de leur bonbonnière. » p.126.

    En bon écrivain, T. Benacquista s’offre le plaisir de réécrire l’histoire de son père sous la forme de nouvelles esquissées au coeur du livre : et s’il avait émigré en Amérique ? et s’il était resté en Italie ?
    Porca miseria est un livre très personnel bien sûr et déroutant.
    Je m’attendais (à tort) à un récit folklorique sur les Italiens, un témoignage sur la xénophobie qu’ils ont subie, le sauvetage par l’école de la République. Tout l’art de Benacquista réside dans sa façon de déjouer ces thèmes attendus et de livrer un livre très beau et très amer. Son point de vue est particulièrement intéressant car il est le seul des cinq enfants Benacquista à être né en France. La conquête de la langue française n’était pas une évidence car les parents ont toujours parlé l’Italien à la maison. Très tôt, il apprivoise le français par l’écriture plutôt que par la lecture, poussé par un besoin de fiction et de raconter des histoires. Un talent que Benacquista exploitera plus tard avec succès dans ses scénarios (Sur mes lèvres, De battre mon coeur s’est arrêté) comme dans ses romans (Saga, Quelqu’un d’autre, Nos gloires secrètes). Et dans Porca miseria l’auteur montre l’étendue de son talent en nous racontant une histoire réelle, la sienne, tout en utilisant les formes de la fiction : ici une page de scénario, là des nouvelles, ou encore de l’uchronie.
    Les pages consacrées à son agoraphobie ou à sa relation avec l’alcool sont pudiques et touchantes : « Pendant vingt ans, j’ai soigné la pathologie de ma mère, par l’addiction de mon père. Une façon comme il en est peu, de les réunir. Et de ne plus les oublier. »

    L’Anniversaire et Porca miseria, sont deux livres que l’on quitte le coeur lourd et mélancolique. Deux livres qui confirment le pouvoir et la beauté de la littérature. « Ecrire c’est parfois se venger du réel quand il pose problème« . (j’ai trouvé cette phrase dans mes notes et je crois qu’elle est de Tonino Benacqjuista).

  • « Une amie de la famille »: en mémoire d’une soeur morte à 20 ans

    « Une amie de la famille »: en mémoire d’une soeur morte à 20 ans

    Une amie de la famille – Jean-Marie Laclavetine – Folio – 2019 – 219 pages


    Cette « amie de la famille » c’est Annie, la soeur de Jean-Marie Laclavetine morte à l’âge de 20 ans, emportée par une vague alors qu’elle se promenait, avec ses frères et son ami Gilles, sur les rochers qui surplombent la Chambre d’Amour, à Biarritz. Une morte dont on ne parle pas dans la famille, à tel point qu’un jour, interrogé par des amis à propos d’une photo d’Annie, Dominique (le petit frère) répond qu’il s’agit…d’une amie de la famille. « Il ne fait pas bon être mort chez nous, ironise l’auteur. Nous sommes très forts en effacement : une famille de gommes« . Jusqu’au moment où Jean-Marie, décide , 50 ans plus tard d’écrire ce livre sur sa soeur. Jean-Marie Laclavetine avait 15 ans au moment du drame.

    Annie : libre et tourmentée
    Qui était Annie ? Son frère décrit une jeune fille attachante, révoltée, tourmentée. Une personne très libre qui n’hésite pas à partir au Mexique dans des conditions douteuses qui transformeront le voyage en fiasco. Une jeune femme de son temps (elle est morte en novembre 1968) qui se sentait entravée par son corps comme en témoignent ses périodes d’anorexie.

    Pour écrire ce livre, J.M. Laclavetine s’est plongé dans la mémoire familiale en citant fréquemment la correspondance entre ses parents qui se sont adorés jusqu’à leur dernier moment. Le père était cheminot, se déplaçait beaucoup et la correspondance tenait une grande place dans la vie du couple.
    Il a également sollicité la mémoire de ses deux frères Dominique et Bernard qui était présent au moment de l’accident. Et il a retrouvé Gilles, le fiancé d’Annie et Lydie la meilleure amie. « Annie a emporté notre enfance » déplore encore Lydie des décennies plus tard.

    La littérature ne répare pas
    Ce que j’ai apprécié dans ce livre ce sont ses multiples entrées. Un livre sur ce que peut l’écriture face au deuil « Je ne crois pas à la vertu réparatrice de l’écriture. La littérature ne répare pas, elle rend possible une autre vie, elle permet aux flux vitaux confinés dans l’obscurité de recommencer à circuler, de passer d’un corps à l’autre, d’un coeur à l’autre. Elle est la vie, le sang qui court, elle n’évite pas les manies ni les contagions, ni les douleurs. » Un livre qui révèle aussi les distorsions de la mémoire (comme dans le livre de Jean-Paul Kauffmann, L’Accident (j’adore les correspondances entre mes lectures)). C’est aussi le portrait d’une époque, notamment celle qui a suivi la guerre, décrite à travers la correspondance des parents : « La guerre a laissé d’affreuses cicatrices, mais aussi une faim de justice, de fraternité, un désir de construire un monde nouveau, qui doit traverser et secouer tout le corps social. »

    Avec Une amie de la famille, Jean-Marie Laclavetine nous propose une autre face du silence familial, qui n’est pas forcément négatif pour l’auteur. « Le silence n’est pas seulement une pierre tombale. Il permet d’autres naissances« , confie-t-il. Dans Une amie de la Famille, il fait sortir Annie de son tombeau de silence et entraîne le lecteur dans une histoire familiale vivante.

    Pour compléter cette note de lecture, je conseille de visionner l’entretien que J.M. Laclavetine a accordé en avril 2019 à la librairie Mollat (Bordeaux).

  • Trois titres de la rentrée littéraire 2025

    Trois titres de la rentrée littéraire 2025

    Feux Sacrés – Cécile Guilbert – Grasset – 388 pages.


    J’aime beaucoup les livres de Cécile Guilbert et sa personnalité : sa liberté de ton et son érudition. Chacun de ses livres m’a fait découvrir de nouvelles références littéraires, philosophiques, etc. Je crois l’avoir découverte par la préface qu’elle avait rédigée à l’édition d’un recueil de conférences de Vladimir Nabokov (Littératures, Bouquins, 2009).
    Cécile Guilbert m’a intriguée avec son essai sur Tristram Shandy de Sterne (L’Ecrivain le plus libre, 2004) et son dictionnaire Ecrits stupéfiants, drogues et littératures de Homère à Will Self, 2019) ; elle m’a émue avec Réanimation (2012) le récit de l’hospitalisation de son mari plongé dans le coma ; m’a amusée avec Les Républicains (2017), …bref je suis fan.

    Avec Feux Sacrés, Cécile Guilbert a failli vaincre mes réticences et me convaincre de visiter l’Inde ! Feux Sacrés est un récit familial et initiatique dans lequel, l’auteur raconte son éveil spirituel à l’occasion de plusieurs voyages en Inde. Légèrement indifférente au départ, bien qu’appartenant à une famille très ouverte à la spiritualité indienne, C. Guilbert accepte de s’y rendre pour suivre son oncle qu’elle estime et affectionne. Cet oncle, malade, se rend fréquemment dans un ashram où il finira sa vie.
    Dans un ashram du Kérala, C. Guilbert va donc rencontrer « le grand maître » qui a initié son oncle et d’autres membres de sa famille.

    Feux Sacrés raconte comment l’Inde a fissuré la « boîte noire » que C. Guilbert avait construite à travers ses lectures – Nietzsche, Rimbaud, Artaud et les autres, « ses feux sacrés ». Comment son « éveil » a été stimulé par des épreuves douloureuses liées à une succession de deuils : le suicide d’un cousin, l’agonie d’une Grand-mère, la mort de son oncle et celle, tragique, de son jeune frère.

    Feux Sacrés est un récit très personnel, un récit de voyage avec des descriptions brutales des bûchers de Bénarés, « feux sacrés » allumés depuis des millénaires, une description frontale de la mort.

    La Maison Vide – Laurent Mauvignier – Minuit – 744 pages – Prix Goncourt 2025


    Vous avez déjà lu ou entendu de nombreux commentaires sur ce livre. Souvent, j’éprouve une réticence à donner mon avis sur un livre qui vient de sortir, dont tout le monde parle. J’enfreins mes habitudes.

    Faut-il résumer ces 744 pages ? Laurent Mauvignier y livre l’histoire de son arrière-grand-mère, Marie-Ernestine, de sa fille Marguerite et de ceux qui ont gravité autour d’elles. Le livre embrasse le début du 20e siècle, de la Première Guerre mondiale au moment où l’auteur découvre « la maison vide », celle de Marie-Ernestine , une maison dans laquelle ne restent qu’un piano, une commode et quelques photos.

    Est-ce la réalité, de la fiction, un récit reconstitué ? Peu importe. L. Mauvignier nous entraîne dans une histoire familiale qu’il invente peut-être à partir de cette maison et des bribes entendues dans sa famille. Le tout forme un récit à la langue fluide, parfois un peu maniérée cependant.

    Marie-Ernestine est la fille de Firmin, notable de La Bassée, à la tête d’une scierie et propriétaire de fermes, et de Jeanne-Marie. Enfant, Marie-Ernestine est scolarisée dans un couvent où elle apprend le piano, un instrument dans lequel elle excelle selon les témoignages. Firmin adore sa fille qu’il surnomme Boule d’or. la mère semble plus effacée. Le mépris dont elle fait l’objet de la part de sa fille traverse les années et se traduit par un qualificatif méprisant. Elle est souvent désignée comme « la préposée aux confitures et aux chaussettes à repriser ». Cela m’a gênée, même si le personnage manifeste une mentalité étriquée. Elle révélera une personnalité plus finaude qu’on ne croit par la suite.

    Marie-Ernestine n’aime pas le mari qu’on lui impose, Jules. Toujours qualifié de « lourd », référence à son physique et son esprit, comme il est suggéré. Lui aussi se révèlera différent : un héros, lucide sur la façon dont cette guerre transforme les hommes. Les pages sur les combats dans les tranchées, racontées du point de vue de Jules, sont bouleversantes. L. Mauvignier fait preuve d’un grand talent ici pour nous émouvoir. Jules, révélé par la guerre, est d’ailleurs le seul personnage attachant de ce livre.

    Le récit se poursuit avec Marguerite, la fille mal aimée de Marie-Ernestine et de Jules. Délaissée par sa mère, mise en apprentissage chez des commerçants, elle apprendra la débauche et connaîtra l’oubli dans l’alcool en côtoyant Paulette, la vendeuse avec qui elle partage un logement. Des femmes au destin tragique : à travers son récit familial, Laurent Mauvignier les magnifie et les individualise. Avec subtilité, il décrit comment le statut des femmes a basculé avec la Première guerre mondiale et comment l’activité a pu continuer, grâce à elles, dans les champs et les ateliers.

    Une histoire familiale (une de plus regrettent certains) dans laquelle l’auteur ne s’appesantit pas sur les conséquences subies par les générations suivantes. A peine évoque-t-il le suicide de son père et la folie de son grand-père André. Peu importe, à mon avis, que cette histoire soit vraie ou pas. Tout l’art de l’écrivain réside dans cette ambiguïté.

    Jacky – Anthony Passeron – Grasset – 199 pages


    « Un roman d’apprentissage en trois consoles, de la tendresse de l’enfance aux désillusions de l’adolescence. », cette phrase qui clôt la quatrième de couverture est un joli résumé de ce livre.
    Jacky raconte l’histoire de la destruction progressive d’une famille et une histoire de transmission à travers le jeu vidéo.

    Atari, Nintendo, Sega : les trois consoles de jeu dont l’apparition ont rythmé l’enfance et l’adolescence d’Anthony, le narrateur, et de son frère jumeau, et influencé les relations père-fils . « Mon père a disparu en l’espace de trois consoles de jeu » : ce père se nomme Jacky. Il initie ses deux fils aux jeux vidéo, et, un jour, il se sentira dépassé.
    Inutile d’être un geek pour apprécier cette chronique d’une génération, vivant entre les années 80 et 90 dans une vallée de l’arrière-pays niçois, un décor omniprésent qui enferme les personnages selon l’auteur.

    Anthony Passeron utilise un procédé similaire à celui de son livre précédent « Les enfants endormis » qui racontait le séisme provoqué dans sa famille par la mort de son oncle atteint du sida. Les deux livres sont en effet composés d’une alternance entre les passages dédiés à la chronique familiale et ceux consacrés au contexte de l’époque (les avancées dans le traitement contre le VIH dans Les enfants endormis et l’histoire des grands créateurs de jeux vidéo dans Jacky).

    En refermant le livre on se demande si la colère et le départ de Jacky ne sont pas liés à la disparition de son frère. Un livre qui laisse un goût de tristesse.