Syrie. Un vieil homme seul dans une barque sur un lac artificiel. Sous l’eau, un village englouti lors de la construction d’un barrage en 1973. Toute la vie de Mahmoud Elmachi, grammairien, repose sous cette eau. Alors, il plonge littéralement dans sa vie passée, avant que Hafez-el-Assad ne fasse engloutir le village et avant que Bachar-el-Assad ne détruise la Syrie et ses habitants.
Mahmoud s’adresse à Sarah, sa femme, amoureuse de la poésie. Le récit est construit comme un poème en vers libres. Mahmoud raconte ce qu’est devenu la Syrie, la guerre, la prison.
La vie d’avant, de l’autre côté du miroir de l’eau. C’est très beau, émouvant, parfois éprouvant.
Dans une interview donnée à La Provence en septembre 2021, Antoine Vauters évoque ainsi l’image de la plongée de Mahmoud : « Cette image m’a été donnée par le réalisateur syrien Omar Amiralay, qui a passé sa vie à filmer dans la région du lac el-Assad. Dans l’un de ses films, l’image d’un vieil homme sur une barque au-dessus de son village englouti m’a bouleversé. C’est une image absolue pour raconter le temps qui passe, la manière dont l’eau des souvenirs monte en nous au fur et à mesure que l’on vieillit. On s’éloigne de la rive de l’enfance, de certaines joies que l’on a connues. Tout s’éloigne de nous mais reste disponible. Cela me touchait qu’on voit ça dans l’eau en transparence. »
Le roman vient d’être réédité chez Folio. Antoine Vauters a voulu que l’intégralité des droits perçus au mois de février revienne à une ONG humanitaire présente à la frontière turco-syrienne pour aider les populations touchées par les tremblements de terre survenus au mois de février 2023.
Voici un livre qui nous parle de l’Amérique que nous adorons détester et ressasser les travers en oubliant volontiers que le bon et le mauvais finissent toujours par traverser l’océan.
Je tente un nouveau format à l’occasion d’un essai de matériel : la vidéo. Ce sera peut-être le seul et unique essai. Merci à mes abonnés (et aux autres) de m’écrire pour me dire s’ils arrivent à lire facilement cette vidéo.
Réalisation et montage : Philippe et Nicolas Dixmier
Et pour compléter…
Sur la relation du narrateur avec son passé :
« (…) les habitants de Drysden sont tous doublés de leur passé, l’adolescent escorte l’adulte, la photographie en noir et blanc s’impose à l’image. Je ne peux considérer ce qu’ils sont, je sais trop ce qu’ils ont été, sans doute parce que je n’en suis jamais sorti pu parce que j’ai bâti ma vie contre ce passé, contre les années à Drysden. »
Sur la mise en scène d’un fait divers à l’aide du mélange fiction/réel (on a retrouvé une basket de la victime) :
« La basket de Clara Montes est un effet de réel. En soi, l’événement est insignifiant mais il faut déchaîner les passions de la représentation, relancer encore et toujours la fièvre de l’émotion. Le détail a été soigneusement choisi comme le conseillait le site américain : le corps de Clara Montes désormais enterré, la présence de sa chaussure en est la métonymie et cela à travers le pied, la pantoufle de vair des contes. »
Le récit au temps du coronavirus
Le terme de récit est très régulièrement utilisé dans les médias comme pour nous signifier qu’il peut s’appliquer à n’importe quel événement. « Une relation écrite ou orale (de faits vrais ou imaginaires) » : telle est la définition donnée par le dictionnaire du mot « récit ».
Un exemple avec ce titre lu dans la presse pendant le confinement : « Le récit du pouvoir sur le coronavirus a eu pour fonction de masquer les lacunes de l’Etat ». Ce titre sous-entend donc que le récit est fabriqué avec une intention mais on peut aussi penser que l’article façonne un récit à partir de son opinion sur l’action des pouvoirs publics. Cela me paraît vertigineux et je ne cesse de m’interroger sur l’utilisation de ce mot récit à toutes les sauces.
Pour la première fois, j’ai la chance de parler d’un livre écrit par une amie. Un livre que j’ai aimé. La Grosse : Sylvie me l’avait donné à lire il y a quelque temps déjà. Sur les conseils de Plon, elle a décidé de s’éditer sur une plate-forme dédiée (Librinova). Désolée, mes chers libraires préférés, de faire la promotion d’un livre édité en ligne mais 1) ce n’est pas de ma faute si les éditeurs « papier » tardent à se décider (voir itw de l’auteure) et 2) je tiens à en parler car ce livre m’a émue.
La Grosse : déjà ce titre… à une époque où on ne loue que la minceur… même si le discours autour du corps et de sa perception commence à changer, c’est vrai. Il y a tout d’abord la grosse, qui nous raconte comment elle s’enferme dans son appartement, dans son corps, à travers ses séances chez le psy, ses crises devant le réfrigérateur quand son estomac devient le réceptacle de tout ce qu’il s’y trouve… Ce qu’elle veut c’est faire disparaître ce corps. Est-il si gros ? Est-ce une perception faussée ? Irama est la deuxième voix du livre. Cet homme au prénom si doux est le chauffeur de taxi qui accompagne« la grosse » à ses séances. Il est prévenant, s’intéresse à elle. Irama est pleinement dans la vie. Une relation va naître. Une troisième voix, Jeanne, nous parle de L., une jeune fille charismatique admirée par son groupe d’amis qui, un jour, quitte sa ville pour Paris, happée par une perspective meilleure enviée des autres, et ne donne plus de nouvelles. Qui est cette jeune fille ?
La Grosse est un livre choral, avec une petite musique à la fois grave et délicate qui fait gonfler le cœur. J’ai refermé le livre en ne comprenant pas vraiment L.,mais en aimant le mystère qu’elle laisse après elle.
Interview J’ai profité d’un déjeuner avec Sylvie pour la cuisiner….
Sylvie Philippe
Est-ce un livre sur l’anorexie ? La grosse se croit grosse, se voit grosse. L’anorexie est un sujet angoissant, surtout pour les mères qui ont des filles. J’ai reçu des retours émus de lecteurs, aussi d’hommes, ce qui m’a surprise, je l’avoue, à propos de la façon dont elle se vit comme une personne en surpoids, s’exprime.
Pourquoi le choix d’une construction en chorale ? Mes livres sont souvent construits selon ce principe. Cela me permet de multiplier les types d’écriture, d’enrichir les points de vue.
Le chauffeur de taxi s’appelle Irama. Pourquoi as-tu choisi ce prénom ? Je fais toujours beaucoup de recherches sur les prénoms. Irama est un prénom choisi pour exprimer la différence d’un personnage, refléter sa façon d’être avec la vie… S’il s’appelait Marcel, se comporterait-il ainsi ?
D’où vient ton inspiration ? (Question bateau à laquelle Sylvie a bien voulu répondre. Qu’elle en soit ici remerciée !) Je peux partir d’une expérience vécue, d’un fait divers. Pour La Grosse, le point de départ est un souvenir : celui d’une personne que j’ai bien connue quand j’étais étudiante. Ensuite, les personnages commencent à vivre leur propre vie…
Comment écris-tu ? Je n’ai pas de plan. Les premières phrases arrivent, seules. Et c’est parti ! Je sais rarement ce que je vais écrire. Pour La Grosse, je m’obligeais à 3 000 signes tous les jours, parfois en une heure ou en une journée…
Il est difficile d’être éditée. Est-ce pour cela que tu as choisi de publier La Grosse via une plate-forme ? Mon manuscrit a reçu d’excellents retours de Plon et de Gallimard, mais comme les processus de décision sont longs et complexes, un éditeur m’a facilité l’accès à la plate-forme Librinova. L’avantage de l’édition en ligne est de pouvoir recevoir directement les réactions des lecteurs.
Vincent Almendros : un auteur des éditions de Minuit que je viens de découvrir grâce à Christine (qu’elle en soit ici remerciée). Almendros pratique l’art de la chute avec brio. J’ai lu à la suite Faire Mouche puis Un été, et, à chaque fois, les dernières lignes m’ont surprise et bluffée. Deux courts romans : le premier 127 pages et le second 95. L’auteur est un créateur d’ambiance hors pair, un ciseleur de phrases qui réussit à nous faire accrocher à des détails dont on sent qu’ils sont décisifs.
Dans Faire Mouche, Laurent, le narrateur, revient dans le village de son enfance Saint-Fourneau (ça ne s’invente pas). Il revient pour assister au mariage de sa cousine. Il est accompagné de Claire qu’il présentera à son oncle sous le prénom de Constance : premier moment intrigant, « Je lui désignai Claire de la main. Je te présente Constance, dis-je. » Et à partir de là, l’auteur nous déroule le canevas embrouillé de la vie de Saint-Fourneau : la mère de Laurent, veuve, vit avec son beau-frère Roland, veuf aussi. On ne sait quelle est la nature de leurs relations… »Aujourd’hui, je voyais deux veufs qui s’étaient épaulés » : Laurent reste évasif malgré les questions de Claire/Clémence. Laurent a grandi aux côtés de ses grands-parents à partir du moment où sa mère a tenté de l’empoisonner en lui faisant boire de l’eau de javel : était-ce intentionnel ? La mère est une femme rude, puissante dans sa cuisine où elle cuisine de la langue de boeuf (description écoeurante) quand elle ne dépèce pas un lapin avant de le cuisiner. Sur elle plane toujours un soupçon d’empoisonneuse.
Bref, l’atmosphère est lourde, poisseuse, mystérieuse, emplie de mouches mortes. Et Luc, le frère de Constance qui ne cesse d’appeler Laurent car il n’arrive pas à joindre sa soeur. Mais où est passée Constance et quel rôle joue Claire dans ce faux trio ? Il faut attendre les dernières lignes…
Dans Un été, Vincent Almendros traite aussi d’une histoire familiale qui se déroule dans le huis-clos d’un bateau. Le narrateur, Pierre, est invité par son frère Jean à passer quelques jours en mer. Ils se retrouvent à quatre sur le voilier, vers Capri : Pierre et sa compagne suédoise Lone, Jean et sa compagne Jeanne. Pierre et Jeanne ont été amants…comment se comporter dans l’exiguïté du bateau ? Que ressentent-ils aujourd’hui ? Jeanne est à la fois séduisante et fuyante. Une opportune conjonctivite frappe Lone. Jean l’accompagne à terre pour l’aider à se faire comprendre en italien. Pierre et Jeanne se retrouvent donc seuls…Et là encore le miracle de la chute…dans quel but ces retrouvailles entre Pierre et Jeanne ont-elles été organisées ?