Carnets du grand chemin de Julien Gracq – Éditions Corti – 1992
Julien Gracq (1910-2007), est un des auteurs les plus secrets de la littérature française. Malgré sa notoriété et la reconnaissance de ses pairs, il a toujours fui les médias et accordait peu d’interviews. On dirait que Gracq se découvre un peu à travers ces Carnets du grand chemin que j’ai eu grand plaisir à lire.
Je n’ai jamais eu autant besoin d’un dictionnaire qu’en lisant ce livre qui m’a permis d’aborder une partie de l’œuvre non romanesque de Julien Gracq .
Au cours de cette lecture, J’ai relevé 34 noms (communs ou noms propres) dont je suis allée rechercher le sens (certains seront utiles pour jouer au Scrabble®). Des noms savants bien sûr, car J. Gracq avait la « passion de la formule exacte » (je reprends l’expression de Pierre Michon citée dans une interview donnée au Magazine littéraire en juin 2007). Ce n’était pas ennuyeux, loin de là. Carnets du grand chemin procède d’une grande érudition géographique : Julien Gracq, était normalien, géographe et enseignant dans sa spécialité. La géographie était alors une discipline toute neuve, raconte-t-il (p. 149) : « Quand je pense à mes années d’étudiant, je me réjouis de la chance qui me fit choisir une discipline toute jeune, et presque à l’état naissant, comme l’était alors la géographie, cependant que tant de mes camarades s’engageaient dans l’ornière sans imprévu et sans horizons de l’épigraphie latine ou de l’archéologie grecque. «
Carnets du grand chemin ne nous emmène pas seulement sur les routes, il nous fait découvrir des pans de la biographie de l’auteur : pendant sa formation, pendant la débâcle, son expérience d’enseignant, etc. On chemine dans la vie de l’auteur, en passant d’une région à l’autre, d’une période à l’autre, d’un sujet à l’autre.
Julien Gracq a enseigné à Quimper de 1937 à 1939 puis à Caen entre 1942 et 1946. Il finit sa carrière au Lycée Claude Bernard, à Paris. Convoquant ses souvenirs d’enseignant à Caen, pendant la guerre, (il parait qu’une seule étudiante assistait à ses cours), Gracq décrit une ville « flottante » dans laquelle les enseignants universitaires viennent passer quelques jours avant de regagner Paris, parfois dans des trains mitraillés par des avions. Une atmosphère très étrange entre deux mondes (p. 169) : « Entre le mercredi midi qui voyait débarquer bruyamment du train une escouade des enseignants parisiens sur leurs semelles de bois et sous leurs sacs à dos vides, et le jeudi soir où les mêmes sacs à dos rembarquaient bourrés de ravitaillement à craquer, la Faculté se remplissait et bouillonnait comme le sas d’une écluse qui s’ouvre ; le reste du temps, dans les rues engourdies, sous le plafond écrasé de ma vaste chambre, je me promenais et je travaillais très seul. »
Les paysages-histoire
Les paysages décrits par J. Gracq mêlent parfois l’histoire, la géographie et la géologie pour devenir des « paysages-histoire » modelés par les événements qui s’y sont déroulés (p. 93) : « J’ai parlé autrefois de l’existence de paysages-histoire, qui ne s’achèvent réellement pour l’oeil, ne s’individualisent, et parfois même ne deviennent distincts, qu’en fonction d’un épisode historique , marquant ou tragique, qui les a singularisés, les faisant sortir une fois pour toutes de l’indistinction, en même temps qu’il les a consacrés. » Il se trouve alors en Ardenne.
On découvre aussi dans ces Carnets du grand chemin, le regard de J. Gracq sur les deux grands courants qui ont influencé les intellectuels de sa génération : le surréalisme et le communisme. Julien Gracq a été militant communiste, « dans une section somnolente du bout de l’Armorique » ironise-t-il : « En dehors de mes heures de service de militant : meetings, collectes, réunions, mises en page du journal, je ne voyais et ne fréquentais que des non-communistes, je ne rêvais que de littérature ; la Révolution restait pour moi un violon d’Ingres, tout juste un peu compromettant. » Il conclut le passage où il décrit le communisme sud-finistérien, composé de rudes marins « laboureurs de la mer », par cette phrase « Le communisme des hommes était un doublet du catholicisme des femmes […].«
André Breton aurait aimé le compter parmi les surréalistes mais Julien Gracq, ne s’est pas laissé embrigader (p. 172) : « Il n’y eut jamais chez moi la moindre velléité de me « mettre en règle » avec le surréalisme (si exclusif) ni dans mes goûts, ni dans mes lectures, ni dans mon comportement, ni dans mes jugements. » Il éprouve cependant une grande estime pour André Breton et considère que le surréalisme a apporté « une ouverture neuve sur la poésie ».
« Laissez-moi tranquille dans mon coin »
On devine à travers ce livre, un caractère peu facile, un soupçon de misanthropie, et une critique féroce de ses pairs en écriture. Des impressions confirmées par des interviews, des témoignages, etc. Rappelons que Julien Gracq a refusé le Prix Goncourt en 1951, pour Le Rivage des Syrtes (sans doute son roman le plus célèbre). Fidèle à sa qualité de géographe, J. Gracq associe son tempérament à ses origines (p. 138) : « J’attribue à cette ascendance vendéenne mon caractère casanier, ma méfiance vis-à-vis des figures inconnues, le conservatisme figé de mes habitudes, le confinement dans un cercle de relations étroit, surtout familial, le goût de dire non ; bref ce « laissez-moi tranquille dans mon coin et passez au large » qui a été – toutes motivations sociales et religieuses mises à part – le vrai ressort caractériel du soulèvement de 1793. Une vie peu aérée, un manque de mobilité physique autant que spirituelle, est le prix que j’ai payé pour la très solide assise sur la terre que m’a rapportée cet enracinement : je n’ai jamais eu que peu à voir avec les espèces de plein vent. «
J’ai découvert quelques passages où l’auteur exprime de la misogynie, du mépris. A propos d’un groupe de touristes bruyants croisés dans un restaurant (p. 98) : […] rien de plus hideux, à la fin d’un banquet bien arrosé que les rires vaginaux de vieillardes émoustillées. » Un regard gênant sur de jeunes anglaises « un de ces anges féminins hésitant sur le seuil qui sépare l’enfance de l’adolescence » (p. 106). Une misogynie que l’on retrouve dans la façon dont il personnifie la ville de Paris (p. 192) : » Au fond, je n’aime pas, je n’ai jamais aimé cette ville femelle, qui prétend exiger si impérieusement qu’on l’aime et dont l’effervescence tient surtout de la mousse de champagne – symbole pour moi de ce qu’il ya de pire, dans le faire-accroire racoleur du caractère français. C’est dommage pour elle, mais jamais – et pourtant l’occasion lui en a été donnée à plus d’une reprise – notre capitale n’a su figurer cet emblème de la résolution nationale qu’ont été le Moscou de 1812, le Londres de 1940, le Léningrad de 1947, le Varsovie de 1943 ; elle n’a été que le symbole, sublime plutôt mal que bien, de nos déchirements. «
J’a beaucoup apprécié la lecture de ce livre au style exigeant.

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