Étiquette : Littérature italienne

  • « Un air de famille » : rencontre entre deux orphelins

    « Un air de famille » : rencontre entre deux orphelins

    Un air de famille – Alessandro Piperno – 2024 – Liana Levi piccolo – traduit de l’italien par Jean-Luc Defromont


    Le professeur Alessandro Sacerdoti est viré brutalement de l’université romaine où il enseigne la littérature française. Spécialiste de Flaubert, il a osé citer des propos misogynes de l’auteur de Madame Bovary. Une cabale menée par une ancienne étudiante s’ensuit, avec bannissement de sa maison d’édition, du journal où il tenait une chronique, arrêt de ses conférences, etc. Sacerdoti qui est aussi jusqu’à présent un romancier à succès traverse une sale période. Jusque là…une situation devenue presque banale par les temps qui courent dans un contexte déjà évoqué dans La Tache de Philip Roth (2000) et plus récemment dans Hystérie collective (2026) de Lionel Shriver.
    Le décor de Un air de famille est ainsi planté avec un professeur Sacerdoti qui, à 50 ans se réfugie dans sa « tanière d’Alceste » (titre de la deuxième partie) d’où son amie avocate, Valentina, vient le tirer en lui annonçant qu’il est désormais le tuteur d’un lointain petit cousin, Noah, anglo-italien, âgé de 8 ans et dont les parents viennent de mourir dans un accident de randonnée. Sacerdoti a toujours estimé que les enfants étaient « embarrassants »…Les relations entre le quinquagénaire célibataire et l’orphelin sont évidemment compliquées. Noah a du mal à se séparer de sa baby-sitter, Mary. Contrairement à son « oncle » Alessandro, il suit strictement les rites du judaïsme.

    Avec l’arrivée de Noah dans sa vie, on en apprend un plus sur Alessandro Sacerdoti : il vient d’une famille juive italienne, il a été élevé par un oncle fortuné, dans un grand appartement de Rome. Il est orphelin de mère et son père était en prison à cette époque (on l’apprend seulement page 337 !) et on ne sait pas pourquoi. Est-ce statut d’orphelins qui donnent à Noah et Alessandro cet « air de famille » ?

    Sacerdoti se révèle un bon tuteur pour Noah. Il fait beaucoup d’efforts pour lui rendre la vie plus douce, lui fait faire du sport, l’emmène au cinéma…ils partagent de bons moments ensemble. En grandissant Noah se dévoile comme un adolescent intelligent, séduisant, doué.

    Quand Sacerdoti est convoqué à Londres pour l’ouverture du testament du richissime grand-père de Noah, leur vie va de nouveau changer. Le tuteur va prendre une décision pour Noah qu’il regrettera par la suite. Il essaiera de s’en expliquer des années plus tard.

    J’ai beaucoup aimé ce livre qui illustre la rencontre entre deux êtres que rien ne destinait à vivre ensemble. La rencontre de deux orphelins. Alessandro Piperno aborde avec subtilité la façon dont chacun, l’adulte et l’enfant, vivent leur relation avec la religion. Sacerdoti est touchant : c’est un homme tolérant et qui ne se bat pas contre les épreuves de la vie. Il les subit.

    Alessandro Piperno, l’auteur, est chercheur et enseignant en littérature française à l’université de Rome. Il est souvent appelé comme « l’enfant terrible des lettres italiennes » en raison de ses livres qui décrivent des relations familiales toxiques. Il avoue une relation « profonde et contrastée » avec la France. Pour en savoir plus sur ses relations avec l’écriture, la France, le judaïsme, il faut regarder l’interview qu’il a donnée à Pierre Assouline, le 17 avril 2026, au Musée d’Art et d’Histoire du judaïsme.

  • « Si peu » : elle l’aime mais il ne la voit pas

    « Si peu » : elle l’aime mais il ne la voit pas

    Si peu – Marco Lodoli – P.O.L. – 2024 – traduit de l’italien par Louise Boudonnat


    L’histoire d’un amour impossible entre une femme solitaire, concierge d’une école, et un jeune professeur lunaire qui connaîtra son heure de gloire comme auteur. Quand elle le voit pour la première fois, elle le prend d’abord pour un élève et en tombe amoureuse immédiatement. Il ne la voit pas ; elle l’aime en secret.

    Cette femme, dont on ne connait pas le prénom, est la narratrice d’une histoire d’amour ratée qui va durer 40 ans. Sa vie est triste, brutalisée par un viol, un avortement, une idylle sordide avec un élève. Elle raconte ses visions, celle d’un nain démoniaque comme surgi d’un cirque, celle du prix Nobel de littérature attribuée à Mattéo…Lui se marie, a des enfants, et tombe ensuite dans une sorte de déchéance. Un seul jour elle (gênant de ne pas pouvoir nommer un personnage) aura l’occasion de s’occuper de Mattéo alors qu’il est au plus mal.

    Si peu, est une fable triste. L’auteur, Marco Lodoli (que j’ai découvert lors du festival littéraire marseillais Oh les beaux jours!), considère que ces personnages sont deux archétypes : « Mattéo est dans le temps de la vie, la concierge est immobile, elle ne veut rien, c’est une personne très simple.  » Mattéo de son côté a des ambitions littéraires. Il cherche le succès et la lumière.

    « J’ai besoin d’histoires qui passent à travers des âmes pauvres », soutient l’écrivain italien qui avoue préférer les fables aux romans et à « leurs digressions sociologiques ou psychologiques ». Il raconte que Si peu est le plus autobiographique de ses livres. Pendant le confinement, quand il se rendait à l’école pour y chercher des documents, il y croisait la concierge qui lui offrait un café. Tous deux travaillaient dans la même école depuis 30 ans !

    C’est toujours un bonheur de découvrir un écrivain. Marco Lodoli reconnaît qu’aujourd’hui les écrivains sont « un peu différents de ceux d’avant« . Et Lodoli n’est pas un écrivain comme Mattéo.

  • Écrire pour se venger du réel?

    Écrire pour se venger du réel?

    Dans L’Anniversaire d’Andrea Bajani et dans Porca Miseria de Tonino Benacquista, deux histoires familiales, les pères, fragiles et tyranniques, occupent une position centrale et la famille est un lieu de tension. La fuir ou la regarder de loin avec mélancolie et tendresse ? Ces deux livres sont parus à quatre ans d’intervalle. Mes hasards de lecture les ont rapprochés.

    L ‘Anniversaire – Andrea Bajani – Gallimard – traduit de l’italien par Nathalie Bauer – 153 pages – 2026


    Un livre qui m’a secouée, bouleversée. Le narrateur n’a pas revu ses parents depuis 10 ans. « Tu reviendras nous voir ? », l’interroge sa mère dans la scène inaugurale du livre. Comme si elle pressentait qu’elle ne reverrait pas son fils de sitôt.
    A partir de là, nous entrons dans l’espace clos, étouffant, d’une famille italienne. Le père, autoritaire, tient sa femme et ses enfants sous son emprise. On sent de la violence. La mère ? On a du mal à saisir sa personnalité. Elle est floue comme absente à la réalité. La soeur est peu évoquée : on dirait qu’elle s’est enfuie à temps pour échapper au guet-apens familial.

    page 23 : « Désincorporer ma mère de mon père signifie, littéralement, la soustraire à l’invasion par laquelle la figure de mon père s’est systématiquement imposée à notre imaginaire, nous brûlant la rétine, telle la flamme oxhydrique de l’affirmation victimaire de soi, et endommageant irrémédiablement notre vision. Mieux, laissant dans l’obscurité tout ce qu’il n’était pas, lui. En premier lieu ma mère, déjà prête à disparaître. « 

    Le tyran domestique est décrit comme un lâche à l’extérieur de sa famille. Une scène le révèle : il s’est battu dans le magasin où il travaille et se cache ensuite. Possédé par l’esprit de vengeance, il est persuadé de détenir le pouvoir de provoquer des cancers chez les personnes qu’il déteste et notamment les amies de sa femme ! Il réussit à faire le vide autour de sa famille.

    page 25 : « En l’absence de la silhouette de mon père, le monde est grand : il y a de la place pour les petits immeubles, pour le ciel et pour ma mère. »

    Le téléphone est un objet qui tient une place essentielle dans le dysfonctionnement de cette famille. L’été la mère emmène ses enfants au bord de la mer. Le père travaille et doit les rejoindre plus tard. Pour prévenir sa femme de son arrivée, il l’appelle via le téléphone du bar de la plage, ce qui scotche la mère sur le sable de peur de manquer l’appel.

    page 29 : « Lorsque je revois cette course – ma soeur et moi nous moquions d’elle avec une espèce de gêne -, il m’est difficile d’éluder son visage, qui trahissait la volonté d’atteindre le téléphone à temps pour ne pas décevoir mon père, mêlée à une sorte de présage que l’attente était terminée, à une sorte de soulagement : bientôt elle pourrait de nouveau disparaître, regagner les coulisses du théâtre familial. »


    Les enfants détournent l’interdit du téléphone en usant de codes avec leurs amis : deux sonneries, trois sonneries,…Car, pour le père, le téléphone est un instrument diabolique qui relie trop sa famille avec le monde extérieur. Un détail qui en dit long : le téléphone fixe est installé dans la maison alors qu’apparaissent les premiers mobiles !

    Bajani décrit avec précision comment l’angoisse du fils naît avant d’appeler ses parents, elle se traduit par des maux de ventre qui précèdent et poursuivent ces moments qui le torturent. L’auteur fouille dans la psyché des personnages, avec une langue parfois complexe qui oblige à revenir sur le texte.

    L’Anniversaire n’est pas un livre de plus sur les violences familiales, c’est un livre qui déplie, décortique le mécanisme d’un esprit malveillant. Quand la famille est un espace dont il faut sortir sans se retourner.

    Porca miseria – Tonino Benacquista – Folio – 2022 – 222 pages


    « Pour la première fois je voulais raconter une histoire vraie, la mienne, celle de mes parents, de leur venue en France », avoue l’auteur de Porca miseria. « Un titre qui claque« , reconnaît-il et une injure très partagée par les Italiens et qui signifierait « chienne de vie » (j’ai consulté deux applis de traduction. L’une m’annonce « Bon sang ! et l’autre P…de m…Faisons-donc confiance à Tonino Benacquista).

    Porca miseria est un livre grinçant dans lequel l’auteur n’est pas tendre pour ses parents. La famille de Tonino Benacquista est arrivée en France en 1954. Et cela ne s’est pas très bien passé, surtout pour le père de l’auteur : « Mon père préfère endosser la posture du désespéré, ma mère celle de la vulnérable. » Le père est alcoolique et la mère dépressive. L’histoire de ce couple repose sur l’asymétrie entre la famille paternelle et la famille maternelle, « Benacquista versus Polsinelli » pour reprendre le titre du chapitre savoureux que l’auteur consacre à la description de ces deux familles :

    « Les Benacquista sont des cafoni, des paysans têtus et endurcis. Les Polsinelli, issus de la petite bourgeoisie, ont des manières et de l’éducation. les Benacquista labourent et récoltent leurs terres. Les Polsinelli piquent et brodent dans leur atelier de couture. […]Les Benacquista sont orgueilleux et déterminés. Les Polsinelli sont dépressifs. Les Benacquista envoient leurs fils chercher ailleurs. Les Polsinelli craignent de faire un pas hors de leur bonbonnière. » p.126.

    En bon écrivain, T. Benacquista s’offre le plaisir de réécrire l’histoire de son père sous la forme de nouvelles esquissées au coeur du livre : et s’il avait émigré en Amérique ? et s’il était resté en Italie ?
    Porca miseria est un livre très personnel bien sûr et déroutant.
    Je m’attendais (à tort) à un récit folklorique sur les Italiens, un témoignage sur la xénophobie qu’ils ont subie, le sauvetage par l’école de la République. Tout l’art de Benacquista réside dans sa façon de déjouer ces thèmes attendus et de livrer un livre très beau et très amer. Son point de vue est particulièrement intéressant car il est le seul des cinq enfants Benacquista à être né en France. La conquête de la langue française n’était pas une évidence car les parents ont toujours parlé l’Italien à la maison. Très tôt, il apprivoise le français par l’écriture plutôt que par la lecture, poussé par un besoin de fiction et de raconter des histoires. Un talent que Benacquista exploitera plus tard avec succès dans ses scénarios (Sur mes lèvres, De battre mon coeur s’est arrêté) comme dans ses romans (Saga, Quelqu’un d’autre, Nos gloires secrètes). Et dans Porca miseria l’auteur montre l’étendue de son talent en nous racontant une histoire réelle, la sienne, tout en utilisant les formes de la fiction : ici une page de scénario, là des nouvelles, ou encore de l’uchronie.
    Les pages consacrées à son agoraphobie ou à sa relation avec l’alcool sont pudiques et touchantes : « Pendant vingt ans, j’ai soigné la pathologie de ma mère, par l’addiction de mon père. Une façon comme il en est peu, de les réunir. Et de ne plus les oublier. »

    L’Anniversaire et Porca miseria, sont deux livres que l’on quitte le coeur lourd et mélancolique. Deux livres qui confirment le pouvoir et la beauté de la littérature. « Ecrire c’est parfois se venger du réel quand il pose problème« . (j’ai trouvé cette phrase dans mes notes et je crois qu’elle est de Tonino Benacqjuista).

  • La loi de la mer

    de Davide Enia, traduit de l’italien par Françoise Brun

    Lampedusa, une île au large de la Sicile dont le nom évoque pour nous tous le malheur de ces milliers de personnes qui viennent s’y réfugier ou qui meurent au large de ses côtes. Davide Enia, écrivain et dramaturge italien, s’est rendu à plusieurs reprises sur l’île de Lampedusa pour y rencontrer des habitants, des rescapés, des secouristes, des amis, tous témoins de ces tragédies qui durent depuis plus de 20 ans. La loi de la mer est un récit (c’est présenté ainsi) qui prend parfois des airs de roman.

    « En mer, pas d’alternative, chaque vie est sacrée et on aide ceux qui en ont besoin. Point », telle est la loi de la mer que décrit un plongeur de l’île, devenu secouriste sous l’effet des circonstances. Enoncée d’un ton bourru, cette loi si humaine s’applique aussi sur l’île, quand les habitants sont confrontés à l’arrivée massive de personnes, rescapées des eaux. Certaines y posent un pied juste pour y mourir.

    Davide Enia se rend souvent sur l’île chez ses amis Paolo et Melo qui lui racontent comment les habitants de l’île, une fois passé le premier réflexe de peur, sont devenus des secouristes, sont allés au-devant des migrants. En parallèle du récit, D. Enia livre une partie de son histoire familiale. Il a demandé à son père de l’accompagner sur l’île. Cardiologue en retraite, photographe amateur, ce père laisse toujours une « distance clinique » entre ses proches et lui, entre ce qu’il photographie et lui. A la différence de son fils et de ceux qui sont au contact direct de la souffrance. En témoigne ce qu’il décrit après avoir assisté à une scène de débarquement : « Assister, même de loin, au débarquement, c’était intéressant…non « intéressant » c’est trop limité. C’était une expérience très forte, mais vécue de l’extérieur, de l’autre côté de la grille. Physiquement, j’étais loin. »

    « Cinq pierres tombèrent dans le lac de mon coeur… »

    Nous emmener de l’autre côté de la grille, voilà justement ce que veut faire Davide Enia, en nous décrivant des scènes bouleversantes à hauteur de femmes et d’hommes. Et notamment ces jeunes filles qui s’évanouissent, sous l’effet de la déshydratation, à peine ont-elles posé le pied sur la terre ferme : « Ces évanouissements survenaient en silence. Il y en eut un troisième, un quatrième et un cinquième. On installa les cinq jeunes filles dans l’ambulance. Cinq pierres tombèrent dans le lac de mon coeur, qui devait absorber cette douleur comme l’eau les engloutirait. » Parfois ils s’évanouissent tous, raconte Paola.

    « L’épaisseur de l’histoire individuelle »

    Les témoignages sont multiples, ils proviennent des médecins, des humanitaires, des habitants. Bien sûr, nous les avons déjà lus, nous avons déjà vu des images de Lampedusa, une île qui a accueilli jusqu’à 10 000 personnes alors qu’elle compte à peine 5 000 habitants. Mais là nous sommes loin des règlements européens et des prises de position. D. Enia s’efforce de nous rendre compte de cette lueur d’humanité qui peut toujours naître, à l’image de ce Kurde qui raconte une histoire drôle de son pays : l’histoire d’un Kurde mort qui pleure car il ne veut ni l’enfer ni le paradis et quand Dieu lui demande où il veut aller, il répond « En Allemagne ». « Avant, dit Paola, j’avais tendance à voir leurs souffrances, les corps amaigris, les bleus, les cicatrices, leur regard effrayé. Je les regardais du haut de mon piédestal, tu comprends ? D’une position qui, puisqu’on les aide, les rend redevables à jamais. Et cette histoire drôle m’a fait prendre conscience de l’épaisseur de l’histoire individuelle de chacun. Je ne pouvais pas comprendre la douleur des expériences qu’ils ont vécues, mais je réalisais tout à coup que c’était une erreur gigantesque de les traiter avec ce paternalisme absurde. Il n’y a pas que le désespoir. Il y a le besoin de réussir, de devenir meilleur, il y a les chansons et les jeux, l’envie de goûter certains plats ou de plaisanter avec les autres. »

    La lumière et la résistance

    Et puis je ne peux pas finir sans mentionner Beppe, l’oncle de Davide et le frère du « cardiologue photographe ». Beppe et Davide sont très proches et le neveu tente de réactiver le lien qui semble distendu entre son père et son oncle. C’est Beppe qui conseille à Davide de conclure son livre « avec la lumière et la résistance », faisant ainsi référence au double sens possible du mot Lampedusa : « Lampedusa, de lepas, l’écueil qui écorche, érodé par la fureur des éléments, et qui résiste et confirme sa présence dans la vastitude infinie du grand large. Ou bien Lampedusa de lampas, flambeau qui brille dans le noir, lumière qui défie l’obscurité. »

    Encore une lecture estampillée Les Arpenteurs.