L’ Accident – de Jean-Paul Kauffmann – Equateurs littérature – 2025 – 323 p.
Le point de départ de ce livre, est un accident survenu le 2 janvier 1949, à Corps-Nus (Ille-et Vilaine), où J.P. Kauffmann vivait avec ses parents. Ce jour-là, 18 footballeurs issus de ce village, meurent dans un accident de la route. Un drame qui marque à tout jamais la mémoire collective de Corps-Nus et celle de J. P. Kaufffmann alors âgé de 5 ans. L’occasion pour l’auteur de s’interroger sur les effets de distorsion de la mémoire.
Avec L’ Accident J.P. Kauffmann nous fait découvrir pour la première fois son enfance, une partie de sa vie qu’il considère comme un âge d’or et dont le souvenir l’a soutenu pendant sa période de captivité (rappel : J.P. Kauffmann a été retenu en otage au Liban pendant 3 ans, de 1985 à 1988). « J’ai écrit ce livre par gratitude envers cette enfance qui m’a protégé et m’a permis de tenir« , assure-t-il dans une interview.
Une enfance qui se déroule dans ce village de 1 000 habitants, un village de la France rurale de l’immédiate après-guerre. J’ai eu le sentiment que L’Accident faisait suite à La Maison Vide de Laurent Mauvignier (que je venais de lire), en nous dessinant le portrait de la France après la guerre, « Un monde un peu maussade, reconnaît Jean-Paul Kauffmann, mais traversé par un bonheur de vivre« . Et aussi une France où la religion catholique est encore puissante comme en témoignent les passages où J.P. Kauffmann évoque l’abbé Brionne, qui semble terroriser ses paroissiens : « Un curé à l’ancienne d’avant Vatican 2« , décrit J.P. Kauffmann qui s’est déplacé à Rome pour enquêter sur le passé mystérieux de cet abbé « sectaire et clivant« . Autre personnage important dans la jeunesse de l’auteur : le cousin de sa mère, l’abbé Georges Rousseau, connu pour ses idées sociales, qui débarque toujours à l’improviste et dont l’influence sera importante pour le jeune Jean-Paul dans le choix de ses études et ses goûts littéraires.
Bien sûr c’est un livre qui convoque d’abord la mémoire de ses parents dont l’auteur nous dresse de beaux portraits. Son père, boulanger apprécié et affectueux avec ses enfants, « facile à décoder« , s’amuse J.P. Kauffmann. Sa mère devenue une pâtissière reconnue, malgré elle. Une mère toujours sur son quant à soi, « insaisissable » selon son fils et qui révèlera son engagement dans le combat pour faire libérer son fils. « Pas commode la belle-mère » aurait confié François Mitterand à Joëlle Kauffmann après un entretien avec Mme Kauffmann et une rencontre avec le comté de soutien du journaliste.
On découvre aussi la foi qui anime J.P. Kauffmann : « Soyez toujours dans la joie du Seigneur ; je le redis : soyez dans la joie (Philippiens, 4-4). Le christianisme n’est-il pas apparu pour répondre à la tristesse du monde?« , s’interroge-t-il p. 295.
Un rapport névrotique aux livres ?
Son rapport aux livres s’est forgé au Québec où il a effectué son service militaire au titre de la coopération. Il obtient un accès privilégié à la bibliothèque du Parlement, dont le fonds de littérature était « d’une richesse exceptionnelle » se souvient-il avec bonheur : « De là vient peut-être un rapport compliqué et absolu aux livres. Je dirais névrotique. Un besoin constant d’être sécurisé par leur contact. La peur panique d’en manquer. Il se trouve que cette hantise s’est réalisée pendant ma captivité. Ce qui advient nous ressemble. Nos obsessions finissent par nous correspondre. Les livres m’ont cruellement fait défaut pendant trois années. Quelques-uns apportés par mes geôliers, La Guerre et la Paix de Tolstoï, Le Sursis de Sartre m’ont sauvé. » Comme je le comprends.
D’un livre à l’autre, les allusions à sa période de captivité au Liban se répondent. Cet événement a marqué les personnes de ma génération : tous les soirs, le journal de 20 h débutait par un rappel des noms et du nombre de jours de captivité des otages journalistes.
Jean-Paul Kauffmann est un auteur que j’apprécie beaucoup, notamment depuis la lecture de Remonter la Marne (2013) et Venise à double tour (2019), livres dans lesquels le journaliste se livrait déjà avec délicatesse.
A écouter pour en savoir plus : l’interview donnée par Jean-Paul Kauffmann en février 2025 à la librairie Mollat (Bordeaux)
La captivité vue par son fils Grégoire Kauffmann
Grégoire Kauffmann, le fils de Jean-Paul Kauffmann a livré en 2023 sa vision de cette période, dans un livre intitulé L’enlèvement : la captivité de son père vue à travers les yeux de Grégoire enfant. Un témoignage passionnant à plus d’un titre. Par le beau portrait de Joëlle Kauffmann qui, à travers le comité qu’elle avait créé, n’a jamais cessé de remuer ciel et terre pour faire sortir son mari de sa geôle du Liban ; par le tableau de la France de cette époque : les années Mitterand, les coulisses du quai d’Orsay, les lâchetés et les soutiens inconditionnels ; par le portrait souvent amusant que Grégoire Kauffmann peint de son frère et de lui-même. Des gamins qui continuent leur vie mais perturbés par tout ce qui se passe autour d’eux et par leur médiatisation forcée.

Jean-Paul Kauffmann est en arrière-plan, une présence fantomatique qui transmet son affection à travers de très belles lettres qui ont réussi à parvenir à sa femme et ses enfants. Une époque sans les réseaux sociaux…

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