Catégorie : Romans

  • Relectures de Paul Auster : La Nuit de l’Oracle


    La Nuit de l’Oracle (2004) traduit de l’américain par Christine Le Bœuf

    Bien sûr on pourrait dire : encore un livre de Paul Auster qui parle d’écriture, encore une série de coïncidences et de rebondissements qui jouent avec notre « »abandon volontaire de l’incrédulité », encore un livre où Paul Auster évoque la paternité, encore Brooklyn, etc.

    Mais la magie Auster a encore fonctionné pour moi, même si j’avais déjà lu le livre en 2004. Car la grande force de cet auteur est de nous raconter des histoires et, quand on aime la littérature on aime qu’on nous raconte des histoires comme quand nous étions enfants.

    Pour résumer le livre : Sydney Orr, écrivain, vit à Brooklyn avec Grace, sa femme. Il se remet d’un grave accident ou d’une maladie qui a provoqué un accident. Un jour, au hasard d’une promenade, il entre dans une papeterie, le Paper Palace, tenue par le mystérieux Monsieur Chang. Et à partir de l’achat de carnets bleus portugais, la vie de Sidney va basculer : il va se remettre à écrire.

    Paul Auster adore jouer sur l’enchâssement des récits. Et une fois de plus le lecteur est servi. Avec toujours cette obsession : « le monde est régi par le hasard ».
    Tout part de la suggestion de John Trause écrivain célèbre, ami de Sydney et Grace. Il conseille à Sydney d’écrire à partir d’un personnage du Faucon Maltais de Dashiell Hammett. Une parabole construite à partir d’un personnage du livre, Flitcraf, dont la vie bascule quand il échappe de peu à la mort alors qu’une poutre manque lui tomber sur la tête. Sidney va transformer Flitcraft en Nick Bowen et écrire une histoire où le hasard et le fait d’échapper à la mort transforment le destin du personnage : telle est la force et le droit du romancier.
    Et à l’intérieur de l’histoire de Nicky Bowen se trouve enchâssée une autre histoire, celle d’un manuscrit remis à Bowen sous le nom de La Nuit de l’Oracle, et attribué à une Sylvia Maxwell auteur célèbre dans les années 1920. On se passionne aussi pour l’histoire de Nick Bowen.

    La vie de Sydney va être bouleversée par sa rencontre avec le mystérieux M. Tchang, ses relations avec John Trause à travers Grace et Jacob le fils maudit de John. On ne s’ennuie jamais : pas le temps. Un rebondissement presque à chaque page et toujours cette mélancolie qui baigne les livres de Paul Auster.

  • Le 1er mai 2024, nous avons appris le décès de Paul Auster. Voici l’article que j’avais publié lors de la sortie d’un de ses derniers livres : 4 3 2 1. Un pavé et une prouesse d’écriture.

    4 3 2 1

    de Paul Auster, traduit de l’américain par Gérald Meudal, Actes Sud

    4321

    1 016 pages qui déroulent 4 vies pour 1 seul personnage : Archie Ferguson. « Raconter l’histoire d’une vie par des voies parallèles », confie Paul Auster dans une interview. Nous suivons les 4 vies parallèles de Ferguson pendant une vingtaine d’années environ. Le livre est structuré en 7 chapitres composé chacun de 4 parties correspondant aux 4 vies de Ferguson.

    Les principaux personnages :

    • Archie Ferguson, joueur de base-ball et apprenti écrivain francophile,
    • Rose, sa mère, photographe
    • Son père, qui vit ou meurt selon les vies de Ferguson
    • Gil, son beau-père
    • Vivian, chez qui Ferguson habite lors de son séjour parisien : « Plus qu’une mère, moins qu’une mère. Son double féminin peut-être. La personne qu’il serait devenue s’il était né fille. »
    • Amy, l’amie/amante de sa vie

    La toile de fond des 4 épisodes de la vie de Ferguson….l’histoire des USA dans les années 60/70 avec :

    • le Civil Rights Bill
    • la guerre au Viet-Nam
    • la marche sur Washington
    • le Black Power,
    • Les émeutes raciales à Newark (la ville de Ferguson) : « Une guerre raciale. Et pas des émeutes raciales comme les journaux le racontaient à tout le monde. Une véritable guerre entre les races. La garde nationale et les troupes de l’Etat du New-Jersey tiraient dans l’intention de tuer, vingt-six morts au cours de ces journées de ravage et de carnage, vingt-quatre d’une même couleur et deux de l’autre, sans parler des centaines si ce n’est des milliers de personnes qui furent battues ou blessées (…). »

    Ce qui arrive à Ferguson et ses avatars :

    • il perd un doigt, le pouce,….difficile ensuite de jouer au base-ball !
    • il meurt…des pages blanches se glissent dans le livre à partir du chapitre 3
    • son père meurt tragiquement
    • ses parents se séparent
    • Ferguson est tenté par la profession de gigolo (pour hommes) à Paris….

    Les raisons de lire 4 3 2 1

    • Pour sa formidable construction qui montre, (et je cite Pierre, mon libraire) que « Paul Auster croit toujours au roman et prouve que le genre n’est pas encore épuisé ». Ce livre est en effet un hommage au roman et à la puissance de l’auteur démiurge : « Par bonheur, il n’était pas au courant du plan cruel que les dieux avaient prévu pour lui. par bonheur il ne savait pas que sa vie était destinée à occuper un paragraphe aussi court dans « le livre de la vie terrestre » et il continua donc à vivre comme s’il avait des milliers de lendemains devant lui et non 304 seulement. » Voilà le lecteur prévenu ! (ça tombe bien, je n’apprécie pas le suspens…)
    • Pour réviser son histoire américaine récente
    • Pour réviser les thèmes chers à Paul Auster : les relations père/fils, la formation d’un écrivain, la place de la poésie, le sport, New-York et Paris,…
    • Pour découvrir Paul Auster si on n’a rien lu de cet auteur (à condition de ne pas redouter la lecture de 1 000 pages !).

    Les raisons de ne pas le lire

    • Si on ne comprend rien au base-ball (mais on peut toujours sauter les pages qui racontent les matches)
    • Si on est rebuté par la perspective d’avaler 1 000 pages

    Conclusion : ce n’est pas un de mes PA préféré mais j’ai apprécié la prouesse littéraire. Je suis tentée par l’idée de le relire en suivant la chronologie de chaque Ferguson : 1.1, 2.1, 3.1, etc. La richesse d’un livre se mesure aussi à sa relecture. « Ferguson comprit que le monde était fait d’histoires, tellement d’histoires différentes que si on les rassemblait toutes pour les mettre dans un livre, celui-ci ferait 900 millions de pages. » Réflexion faite : 1 000 pages, c’est bien.

  • La Maison des Feuilles

    de Mark Z. Danielewski

    Par Zampano, avec une introduction et des notes de Johnny Errand

    Traduit par Claro

    Deuxième édition remastérisée, Monsieur Toussaint Louverture

    Ceci n’est pas un livre mais une expérience de lecture (voilà que je m’exprime comme une spécialiste en marketing !). J’en suis venue à bout malgré quelques tentations d’y renoncer. Difficile à résumer mais essayons : Will et Karen Navidson, un couple new-yorkais, emménagent dans une nouvelle maison en Virginie. Will est un photo-reporter célèbre pour avoir notamment réalisé la photo d’une jeune soudanaise affamée en train de ronger un os sous l’oeil gourmand d’un vautour qui attend son moment. Karen est un ancien mannequin.

    La maison dans laquelle le couple vient d’emménager se révèle plus grande à l’intérieur qu’à l’extérieur. A partir d’un couloir qui mène vers des espaces inconnus, Will va mener de véritables expéditions (le mot est bien approprié) – dont certaines mortelles – pour tenter de découvrir ce qui se cache au bout de ce labyrinthe invisible et sans fin.

    « En leur absence, la demeure des Navidson était devenue quelque chose d’autre, et sans être exactement sinistre ou même menaçant, le changement réduisait néanmoins à néant tout sentiment de sécurité ou de bien-être. »

    La Maison des Feuilles n’est pas un récit linéaire. Plusieurs récits se croisent dans ce livre multi-couches : celui de Zampano qui a rédigé un document thèse à partir du film réalisé par Navidson dans sa maison-labirynthe, et les commentaires de Johnny le tatoueur qui a découvert ce document dans l’appartement de Zampano.
    L’enchevêtrement des récits se concrétise dans la mise en page du livre qui alterne les typographies et les découpages du texte : aucune page ne se ressemble mais on finit par s’y retrouver dans ce labyrinthe où l’auteur plonge son lecteur. On tombe parfois sur des pages où ne figure qu’une phrase, un seul mot. La lecture de ce livre engage aussi le corps du lecteur car il faut parfois le manipuler d’un sens à l’autre pour suivre son récit.

    On peut choisir ses niveaux de lecture : poursuivre le récit d’un des narrateurs de façon linéaire par exemple et revenir en arrière pour les autres récits.


    C’est un livre dans lequel il faut accepter de faire son propre chemin. « Un récit horrifique moderne » (une expression que j’ai trouvée je ne sais plus où). Mais je ne veux pas laisser croire que l’intérêt de La Maison des feuilles ne résiderait que dans sa forme : c’est aussi une histoire mystérieuse, captivante et parfois horrifique.

    Quand je parlais d’expérience de lecture !

    Et surtout ne pas se décourager même si dès la première page l’auteur nous accueille ainsi : « Ceci n’est pas pour vous« .

    Les éditions Monsieur Toussaint Louverture ont réalisé une vidéo formidable sur ce livre. Je vous encourage à y plonger.

  • La Belle Epoque

    Histoire intime de la Ve République – Gallimard

    On ne boude pas son plaisir : pour une fois qu’on peut se marrer à la lecture d’un livre politique ! Tout le contexte politique de mon adolescence et de ma jeunesse a défilé à la lecture de La Belle Epoque : Pompidou, Giscard, Mitterand, …Franz-Olivier Giesbert a ressorti ses carnets pour notre plus grand plaisir.

    Sacrée carrière de journaliste, du Nouvel Obs au Figaro en passant par La Provence. On croit FOG dilettante mais il se révèle mémorialiste de la Ve République. On se demande s’il ne se vante pas un peu de ses relations très proches avec certains politiques, mais FOG est un homme qui sait reconnaître ses erreurs de jugement, une qualité rare parmi les journalistes politiques de sa génération.

    Avec La Belle Epoque on révise avec plaisir une partie de notre histoire politique récente, les institutions de notre République, avec juste la dose de ragots nécessaires pour nous faire passer la pilule des magouilles politiques.

    Ce livre s’appelle aussi Histoire intime de la Ve République, car FOG s’y livre en filigrane. Il évoque ses parents et l’influence de sa mère engagée au Parti socialiste, groupie de Michel Rocard et celle de son père, américain. Au fil des pages, on tombe parfois sur le prénom d’une femme, des allusions à ses enfants.

    F.O. Giesbert maîtrise à merveille l’art du portrait parfois cruel. J. Chirac c’est Gargantua, F. Mitterand, Raminagrobis. A propos de la vie politique, alors que G. Pompidou se meurt : « Elle est dominée par deux personnages hauts en couleur qui semblent sortis de l’ère des Médicis, Pierre Juillet et Marie-France Garaud, deux bourgeois de province aux airs de châtelains conspirateurs. Parlant au nom du maître, ils chassent jour et nuit le Chaban sur lequel ils ont lâché les chiens. L’intrigue est leur métier. Le poignard à la main, ces sicaires pratiquent l’égorgement symbolique à tour de bras, d’un rideau l’autre, sous le regard malicieux de Michel Jobert, le secrétaire général de l’Elysée, leur ennemi juré, un petit corps maigrelet sous une une tête qui vole très haut. »

    J’avoue : j’étais ravie de ses remarques acerbes sur Jean-Paul Sartre, dont la lecture a fait souffrir des générations d’étudiants en lettres (avis personnel). « Quand on compare les destins de Guitry et de Sartre à la Libération, il est clair qu’il vaut mieux dans le monde qui commence être de gauche ou, mieux encore, d’extrême gauche : c’est un passeport pour l’innocence à perpétuité. » Plus loin : « Si j’ai détesté Sartre à ce point, c’est qu’il représente à mes yeux la substantifique moelle de l’esprit du temps : rien. Mauvais dramaturge, mauvais romancier, mauvais camarade, il n’a rien laissé derrière lui en dehors de quelques pastiches d’Heidegger et Les Mots, bien sûr, un chef d’oeuvre, magnifique récit d’enfance. » Cela me venge des heures d’ennui passées à étudier J.P. Sartre. Ce que dit FOG sur Les Mots est très juste mais tout le monde s’accorde sur ce livre comme s’il fallait sauver quelque chose de Jean-Paul Sartre.

    On attend avec impatience la suite des mémoires de FOG (parues depuis l’écriture de ce billet que je n’ai pas publié tout de suite).