Catégorie : Romans

  • Attentats du 13 novembre 2015 : rendre compte du procès

    Le verdict a été rendu le 29 juin 2022, après un procès qui a duré près de 9 mois. Emmanuel Carrère et Guillaume Auda, font partie des journalistes qui ont suivi ce procès au quotidien. ils en ont tiré chacun un livre paru en 2022. Deux témoignages bouleversants bien sûr, complémentaires et aussi pédagogiques sur notre justice : « V13″, d’Emmanuel Carrère et « Jeunes à crever » de Guilllaume Auda.

    J’ai lu d’abord V13 (P. O. L.), d’Emmanuel Carrère qui a suivi le procès pour Le Nouvel Observateur. Ses chroniques parues dans l’hebdomadaire ont été réunies dans le livre. Et pendant le procès, j’ai lu avec beaucoup d’intérêt les chroniques de Guillaume Auda sur Twitter. Découverts par hasard, ces longs threads remplis d’émotion m’ont captivée. Point commun entre ces deux livres : le souci de restituer l’atmosphère de ce procès qualifié de « hors norme » avec plus de 2 300 victimes constituées en partie civile, 400 ayant témoigné.

    V13 découpe son compte-rendu en suivant le déroulement du procès : les victimes, les accusés, et termine par « La Cour ». E. Carrère s’attache à décrire les relations entre des personnes qui ne se seraient jamais croisées si ce procès n’avait pas eu lieu. Il a choisi des figures représentant l’ensemble des victimes, à la fois singulières et universelles quand elles nous évoquent une personne familière que nous aurions pu croiser, fréquenter…Chaque « histoire » transmet sa souffrance, la réalité d’une vie brisée. Vindicatives, résignées, haineuses, soucieuses de comprendre, toutes les victimes témoignent d’une même réalité : la rupture avec la vie d’avant l’attentat, l’inscription de l’événement dans les têtes et les corps. Oui, elles nous sont proches parce qu’elles nous ressemblent mais au-delà de leurs témoignages elles nous forcent à ressentir le malheur d’une façon plus large. Quel que soit l’endroit du monde, quand on entend le mot attentat, on ne réagit plus de la même façon.

    Le livre de Guillaume Auda, Jeunes à crever (Cherche Midi), est plus centré sur le sens de la procédure et de la défense d’un accusé quel qu’il soit. Il nous ramène aux fondamentaux de notre justice. Le journaliste s’est attaché aux pas de Marie Violleau, l’avocate en charge de la défense de Mohamed Abrini, impliqué » dans la préparations des attentats, l’accusé le plus important (en quelque sorte) après Salah Abdelsam.
    A travers les discussions rapportées entre le journaliste et l’avocate, on se sent très calé en droit pénal, mais surtout on comprend mieux ce que signifie être avocat de la défense dans un procès lié à un événement aussi retentissant pour la société française.
    M. Violleau tient une grande place dans le récit de G. Auda, ce qui m’a parfois agacée. Après avoir refermé le livre, j’ai compris que ces entretiens étaient le fil d’Ariane qui guidait le lecteur dans les méandres du procès : comment le président mène les débats (tout est stratégique, il ne se contente pas de suivre un déroulement écrit d’avance), comment les avocats ajustent leurs interventions selon la façon dont le président organise les débats, etc. Cet attachement au respect des règles de la défense nous apporte non seulement du recul par rapport à nos émotions et notre colère, mais aussi nous rappelle à quel point nous avons de la chance de vivre dans un Etat de droit où le débat contradictoire est une règle de base. M. Violleau exprime clairement son opinion à propos de la perpétuité, « une mort sociale » selon elle.

    Impossible de ne pas éprouver une certaine admiration pour celles et ceux qui ont suivi, organisé, mené au quotidien ces 10 mois de procès. Guillaume Auda décrit très bien la fatigue physique, le besoin de se retrouver entre personnes qui ont vécu ce moment unique, le trop plein de consommation d’alcool pour décompenser après les audiences. Nous ne sommes que des humains.

    Et un jour, dans le train entre Paris et Marseille, j’ai terminé le chapitre 13 novembre avec La Décision de Karine Tuil. Pas vraiment un hasard. Je l’ai acheté à la gare car j’avais terminé Jeunes à crever à l’aller. L’histoire d’Alma, juge d’instruction au parquet anti-terroriste, qui doit rendre une décision à propos d’un homme suspecté d’avoir rejoint les rangs de l’état islamique en Syrie. Doit-elle le libérer ou le mettre en examen compte tenu des éléments à sa disposition et des gages de « bonne foi » livrés par le suspect lors des interrogatoires ? La transcription de ces interrogatoires ponctue le livre en alternance avec des épisodes de la vie d’Alma. En instance de divorce avec Ezra, Alma vit une liaison avec Emmanuel, avocat de terroristes. Tous ces ingrédients produisent une situation addictive, même si les ficelles sont parfois un peu grosses.

    On s’en doute, la décision d’Alma aura de lourdes conséquences pour la société et dans sa vie personnelle. Le roman est très documenté, crédible et lu à la suite des comptes rendus du procès des attentats du 13 novembre, il apporte une vision distanciée : celle de la juge d’instruction. Le pouvoir de la fiction !

  • Ripley Bogle

    roman de Robert McLiam Wilson, traduit de l’anglais par Brice Matthieussent

    Il est toujours difficile de restituer son émotion quand on a eu la sensation de lire un chef d’œuvre. Soulignons déjà la géniale traduction de Brice Matthieussent grâce à qui le sentiment d’être en train de lire un texte traduit ne nous effleure jamais.
    Mon enthousiasme est semblable à celui que j’ai exprimé à la lecture d’Eureka Street, du même auteur.

    Ripley Bogle, jeune irlandais âgé de 22 ans, erre dans les rues de Londres où nous le suivons pendant quatre jours. « Clochard céleste », beau et intellectuellement doué, Ripley Bogle est issu de la banlieue ouest catholique de Belfast, d’une famille nombreuse dirigée par des parents peu aimants. Grâce à ses aptitudes géniales, Ripley est repéré et obtient une bourse d’étude pour Cambridge où il se fera vite remarquer en raison de son comportement anti-conformiste.

    Tout en déambulant dans les rues de Londres, Ripley raconte sa vie. Il n’a qu’un seul ami, un vieux clochard qui lui offre des cigarettes et avec qui il philosophe. Les descriptions de la dégradation d’un corps qui subit la violence de la rue sont terrifiantes. Bogle nous balade au sens propre comme au sens figuré, surtout quand il raconte ses amours avec Laura, rencontrée à Cambridge, issue de la bonne société. Ou encore quand il livre la vérité sur les circonstances de la mort de son ami Maurice (un passage qui m’a autant émue que la mort du Prince André dans Guerre et Paix de Léon Tolstoï, qui est pour moi une expérience littéraire inégalée).

    La tragédie de la jeune vie de Ripley Bogle est nuancée par son sens de l’humour. Il plane sur ce livre l’esprit picaresque de Laurence Sterne (écrivain anglais du XVIIIe) et aussi celui de James Joyce pour le côté irlandais et la structure du récit organisée autour d’une déambulation urbaine.

    Robert McWilson est de son vivant une sorte d’auteur culte mais qui ne sa cache pas (à la différence de Thomas Pynchon ou de Salinger). Il paraît qu’on peut le croiser dans les rues de Paris où il vit. Il pige pour des journaux comme Charlie Hebdo. Je tire ces informations de la lecture de l’excellente revue Sphères (revue trimestrielle de récit long format et de photographies). Robert McWilson produit peu et c’est dommage. Peut-être est-ce le signe de son génie ? Il n’a rien écrit depuis 26 ans.

    « L’emmerdant chez les vieux, c’est qu’ils sont vieux. Ils sont pompeux, intolérants, acariâtres. Ils n’ont ni spontanéité ni vigueur. L’âge les rend très sentimentaux.
    L’emmerdant chez les jeunes, c’est qu’ils sont jeunes. Ils sont têtus, prétentieux, insolents. Nous n’avons ni sagesse ni jugement. La jeunesse nous rend très sentimentaux. »

    Fausse sagesse, vraie dérision…un mélange que j’adore.

  • Irréfutable essai de successologie, de Lydie Salvayre

    Voilà un livre que j’aurais pu m’épargner d’acheter et de lire. Un livre déjà démodé qui donne le sentiment que Lydie Salvayre, auteure et traductrice reconnue, découvre les intrigues propres aux milieux professionnels et intellectuels et qui, de tout temps, ont permis aux ambitieux de réussir. Surtout ce pamphlet dénonce un phénomène qui n’est pas nouveau : celui des influenceurs et influenceuses des réseaux sociaux.

    Ce court essai est écrit à la fois dans le style des moralisateurs du 18e siècle et des livres de développement personnel : reconnaissons que c’est une prouesse de mélanger les deux styles.

    Mais à qui s’adresse Lydie Salvayre ? Telle est la question que j’avais en tête tout au long de ma lecture. Aux personnes qui ont l’habitude de lire et de décoder les propos mais qui n’apprennent rien de cet « irréfutable essai » qui ne m’a jamais tiré un seul sourire ? Par convention littéraire L. Salvayre interpelle une jeune influenceuse vivant à Dubaï à qui elle adresse sans cesse des clins d’oeil pour lui expliquer, non sans une certaine condescendance, des termes que la jeune exilée n’est pas censée comprendre. Pour moi, c’est raté. Ce sont des flèches pour rien qui n’atteindront jamais la cible de Dubaï. Une poignée de personnes risque d’être convaincue : celles qui croient être les seules à penser la médiocrité du monde.

    Au jeu de « qui se cache » derrière les portraits que l’auteure dresse à la manière de La Bruyère, je n’ai même pas essayé de jouer. Je préfère lire d’autres livres de Lydie Salvayre.

  • Aurélien, roman de Louis Aragon

    Voici un ensemble de notes que j’ai rassemblées à la suite de la lecture d’Aurélien. Je ne me souvenais pas de l’avoir lu ou alors il y a très longtemps. J’ai aimé ce livre dans lequel se déploient des caractères complexes. Et j’ai été aussi agacée. Un classique à découvrir ou redécouvrir.

    Dans le Paris de l’entre-deux guerres, Aurélien est un jeune homme issu de la bonne société, oisif car il a hérité de revenus familiaux, et désabusé. Aurélien a combattu dans l’Armée d’Orient où il a contracté la malaria.
    Bérénice est une provinciale. Elle rencontre Aurélien lors d’un séjour à Paris chez son cousin. Son visage est une énigme pour Aurélien. Il évoque le masque d’une femme aux yeux fermés qu’Aurélien possède.
    L’histoire d’Aurélien et Bérénice démarre comme une rencontre arrangée (par le mari de la cousine), un défi lancé à Aurélien de tomber amoureux de Bérénice et finit, après de nombreuses années par le constat d’un malentendu. Entretemps il ne s’est presque rien passé entre eux. Difficile de résumer sans trop révéler comment évolue la relation amoureuse entre Aurélien et Bérénice. Une relation qui restera platonique.

    Un incipit célèbre

    « La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide« . Un incipit célèbre. Ce qui est selon moi franchement laid, c’est l’utilisation de cet adverbe. A toutes les étapes de ma formation, on m’a enseigné la haine de l’adverbe. J’essaie de les chasser autant que possible. de plus, quand on écrit en respectant un calibrage (nombre de caractères) précis, on acquiert le réflexe de les éviter.

    Comme Richard, le héros du « Tour du malheur » de Joseph Kessel, Aurélien, est un ancien combattant. Et comme Richard, Aurélien fréquente régulièrement le Paris nocturne mais ses sorties sont plus mondaines. Dans une préface rédigée 22 ans après la parution du roman, Louis Aragon précise : « Je voulais montrer en Aurélien, par Aurélien, comment un l’homme d’hier, un soldat de l’autre guerre, arrivé à l’âge de la responsabilité, n’a pas reconnu le destin auquel il était à nouveau entraîné. »
    Bérénice est un personnage créé à l’image d’une femme que Louis Aragon a aimée. Une femme qui a le goût de l’absolu.

    L’impossibilité du couple ?

    Aurélien est un roman qui soutient l’idée de l’impossibilité du couple. Est-ce la guerre qui a rendu cet amour impossible ? Bérénice a vécu dans la continuité alors que la vie d’Aurélien a été scindée par l’entracte des tranchées. Tout l’art de Louis Aragon fait que ce ne soit pas pesant, même si les deux personnages sont parfois très agaçants chacun à leur tour !
    Cette impossibilité se concrétise à la fin du roman quand Aurélien et Bérénice se retrouvent par hasard, lors de la Débâcle, un événement révélateur du « divorce de leurs idées« , comme l’affirme Bérénice en avouant à Aurélien qu’elle a hébergé un combattant espagnol et qu’ils n’ont plus rien en commun. « Aurélien c’est celui qu’elle a aimé, et dont l’histoire a fait cet homme qui est étranger à son amour. » Rien dans la psychologie de Bérénice ne laissait soupçonner cet engagement.

    « Aurélien est une situation« 

    Aurélien a été écrit entre 1942 et 1943 et terminé en 1944 avant le Débarquement

    Voici ce qu’écrit Louis Aragon dans la préface, non datée, de l’édition Folio : « Parce que dans ce que j’ai écrit, Aurélien ne soulève pas que la question d’Aurélien et de ses comparses, mais en général la question du roman, de l’invention des personnages, de leur ressemblance avec des modèles multiples, des motifs profonds de l’auteur pour se livrer à ce mélange d’aveux, de portraits, de mensonges et de masques. » Est-ce un portrait de Drieu La Rochelle ? En partie, répond Louis Aragon : « Il va sans dire que bien des traits d’Aurélien viennent de moi car je n’étais pas dans Drieu, et que, quand je mettais Drieu en face de certaines situations, c’était en moi que se trouvait les solutions et les pensées. (…) Aurélien, plus que tel ou tel homme est avant tout une situation, un homme dans une certaine situation. »