Catégorie : Romans

  • Terreurs adolescentes

    Terreurs adolescentes

    La Nuit Ravagée – Jean-Baptiste Del Amo – Gallimard – 459 p


    Au début de ma lecture j’ai pensé que La Nuit Ravagée risquait d’être une version horrifique de Leurs enfants après eux (de Nicolas Mathieu, prix Goncourt 2018). Une petite ville de province dans les années 90, Saint-Auch en périphérie de Toulouse, un groupe d’adolescents forcément tourmentés (j’ai le défaut de me méfier de la littérature qui met en scène des ados). J’ai vite été détrompée. Tous les tourments de ces adolescents sont aspirés par la maison abandonnée de l’impasse des Ormes où une tragédie familiale s’est déroulée quelques années auparavant. Cette maison est un lieu où chacun vient rencontrer ses fantasmes et ses cauchemars, les combattre pour passer à un autre âge de la vie.

    Gare aux scolopendres !
    Alexandre, Maximilien, Thomas, Mehdi et Léna (qui arrive dans le groupe de garçons déjà constitué) font partie de la classe moyenne, avec quelques variantes vers le haut et vers le bas. L’auteur prend garde de ne pas nous infliger de poncifs sociologiques. Il fait glisser l’intrigue vers une histoire horrifique à la façon d’un Stephen King, avec des références clairement revendiquées vers les classiques du film d’horreur (Freddy and co). Dans cette veine, la scène finale dans laquelle les jeunes se battent, ensemble, pour éradiquer le Mal est exemplaire. Le Mal incarné par une scolopendre géante et meurtrière (et oui le mot est féminin…). Dans un article paru dans Lire (mars 2025) J. B. Del Amo raconte avoir découvert l’existence de cette créature lors d’un stage effectué chez un entomologiste, à l’adolescence : « Encore aujourd’hui c’est le seul animal qui me hérisse le poil », avoue-t-il.
    Pour info (et pour les amateurs), la scolopendre géante mesure 30 cm. Elle appartient à la catégorie des arthropodes et non des insectes !

    « Les histoires intimes de chacun vont littéralement donner forme aux éléments horrifiques. Je voulais que le texte dégage une sorte de mélancolie et que le fantastique vienne peu à peu s’immiscer dans la réalité des personnages, pour que le lecteur fasse aussi l’expérience d’un basculement progressif dans l’horreur.  » C’est réussi.

    Du même auteur j’avais lu Le fils de l’homme (2021), un livre dans lequel la peur – celle qu’un homme inspire à sa femme et son fils – pulse à chaque page.
    Un enfant de 9 ans qui vit seul avec sa mère, voit son père resurgir dans leur vie après 6 ans d’absence . Un des mot-clé de ce livre, selon l’auteur, est la transmission de la violence d’un père à son fils. Le Fils de l’homme baigne dans une ambiance de huis-clos entre trois personnages, avec la montagne pour témoin. Glaçant.

  • Intelligence inhumaine ou intelligence artificielle ?

    Intelligence inhumaine ou intelligence artificielle ?

    MANIAC de Benjamin Labatut – Roman – traduit de l’anglais par David Fauquemberg – Grasset


    Connaissez-vous Paul Ehrenfest, John von Neumann, Lee Sedol ? Les deux premiers sont des scientifiques qui ont pressenti et/ou contribué à l’émergence d’une nouvelle forme d’intelligence ? Le troisième est celui qui s’est confronté à l’intelligence artificielle.

    Pour reprendre les mots de Benjamin Labatut, MANIAC est un livre qui parle de l’intelligence humaine et de l’intelligence artificielle. Tout simplement. « Il parle surtout des délires de la raison, des illusions perdues et de l’intelligence artificielle. Et des choses que la logique peut montrer sur notre humanité. « 

    « L’étrange rationalité nouvelle »
    La première partie est centrée sur Paul Ehrenfest (1880-1933), physicien autrichien, ami d’Albert Einstein, « un homme profondément curieux qui voulait atteindre le coeur des choses« . P. Ehrenfest est l’incarnation du savant humaniste et qui a pressenti les conséquences effrayantes des « nouvelles idées de la physique ». B. Lebatut le décrit comme un homme  » submergé par un sentiment d’impuissance face à l’étrange rationalité nouvelle qui commençait à se profiler autour d’eux, cette forme d’intelligence profondément inhumaine, tout à fait indifférente aux besoins les plus fondamentaux de l’humanité.  » Désespéré par sa situation personnelle et par la montée du nazisme en Europe, P. Ehrenfest se suicide en 1933, après avoir tué son jeune fils lourdement handicapé.

    Le prophète du XXIe siècle ?

    La partie la plus longue du livre est construite autour de John von Neumann (1903-1957), mathématicien et physicien né en Hongrie, puis réfugié aux USA où il prend la nationalité américaine. J. von Neumann est « raconté » par des personnes qui l’ont côtoyé : sa femme, ses collègues, son frère, ses professeurs, etc.
    B. Lebatut le présente comme l’un des hommes les plus intelligents du XXe siècle, un scientifique éloigné de l’humanisme d’Ehrenfest. « Une sorte de prophète du XXIe siècle, décrit B. Lebatut, parce qu’on vit vraiment à l’intérieur de beaucoup de ses créations qu’on le veuille ou non, on vit dans le monde de J. von Neumann. Un homme dont la capacité intellectuelle n’avait pas de limites, responsable de certaines des idées les plus dangereuses mais aussi des plus excitantes. […]Je crois que la raison pour laquelle la réalité devient un cauchemar est sans doute due aux idées de Joseph von Neumann. »
    Pour sa femme Klara Dan, J. von Neumann était un homme « brillant mais puéril, perspicace mais incroyablement superficiel. » Elle affirme que ce sont les USA « qui ont fait ressortir le pire en lui. »
    Avec d’autres scientifiques J. von Neumann a contribué au projet Manhattan lancé en 1942 par les Américains pour développer la bombe atomique, « les grandes technologies de la mort » déplorait Albert Einstein. (Voir le film réalisé par Christopher Nolan en 2023).
    « L’individu qui avait donné le jour à l’ordinateur moderne, jeté les bases mathématiques de la mécanique quantique, écrit les équations ayant mené à l’implosion de la bombe atomique, conçu la théorie des jeux et du comportement économique, annoncé l’avènement de la vie numérique, des machines auto-réplicatives, de l’intelligence artificielle […]« 
    J. von Neumann a aussi perfectionné un énorme calculateur, l’ENIAC (Electronical Numerical Integrator and Computer) un « engin » de 100 m de long, 3 m de haut, 1 m de large et pesant plus de 10 tonnes, pour le transformer en MANIAC (Mathematica Analyser Numerical Integrator et Computer), « le modèle de l’ordinateur moderne, l’ADN de l’univers numérique tout entier » selon John Bigelow (1913-2003), un pionnier de l’informatique. Le MANIAC a aussi été utilisé pour la fabrication de la bombe à hydrogène.
    John von Neumann meurt à 53 ans d’un cancer, après une longue et douloureuse agonie. Le MANIAC a été débranché un an plus tard par Julian Bigelow.

    « Ma défaite n’est pas la défaite de l’humanité »

    La troisième partie est consacrée à Lee Sedol, un joueur de go coréen qui, en 2017, a disputé une partie d’anthologie contre AlphaGo une intelligence artificielle développée par Deepmind et la première machine capable de battre un joueur professionnel. « Quand les futurs historiens se pencheront sur notre époque et s’efforceront de localiser la première lueur d’une authentique intelligence artificielle, ils la trouveront peut-être dans un coup de la deuxième manche, opposant Lee Sedol à AlphaGo, disputée le 10 amas 2017, le 37e. Jamais un ordinateur n’avait fait une chose pareille. » La « machine » a en effet tendu un piège à Seedol au cours d’une partie pleine de rebondissements où elle se comportait parfois comme un être humain déboussolé. Lee Sedol a commenté ainsi ce match légendaire : « Le go est un jeu où l’on s’amuse qu’on soit amateur ou professionnel. Le plaisir est l’essence du jeu de go. Et Alpha Go est très fort, mais ne peut connaître cette essence. Ma défaite n’est pas la défaite de l’humanité. Je crois que ces parties ont clairement révélé mes propres faiblesses, pas celles de l’humanité.« 

    Pourquoi il faut lire MANIAC ?
    – parce qu’il est gorgé d’informations passionnantes sur l’histoire de la science au XXe siècle,
    – parce qu’il se lit comme un roman et que l’auteur affirme une véritable ambition littéraire,
    – parce qu’on aime les génies tourmentés,
    – parce qu’il propose une réflexion profonde sur l’intelligence humaine à l’heure où on ne parle que de l’intelligence artificielle.

    Benjamin Labatut est un auteur chilien, âgé de 45 ans. Il est né à Rotterdam. Il a vécu à La Haye, à Buenos Aires et habite aujourd’hui à Santiago du Chili. Il a écrit 5 livres dont 2 traduits en français (Lumières aveugles, est un un des plus connus). Selon son éditeur dans les livres de Labatut « la littérature rencontre toujours l’histoire des sciences ».

  • Terres promises

    Terres promises

    de Bénédicte Dupré la Tour

    les éditions du Panseur – 2024

    « C’est l’imaginaire tout entier qui est colonisé » affirme Bénédicte Dupré la Tour, se citant elle-même dans la phrase mise en exergue de son très beau livre, Terres promises. Un livre très étonnant que j’ai découvert grâce à La Grande Librairie où Bénédicte Dupré la Tour avait été invitée. C’est son premier roman et c’est une réussite.

    Terres promises est un roman puissant, parfois violent, qui, à travers huit personnages, raconte les rêves et les désillusions de la « ruée vers l’or » dans l’Amérique des pionniers. Ces voix sont celles d’Eleanor, la prostituée qui attend l’heure de sa vengeance ; Kinta, l’indigène qui s’émancipe de son clan ; Morgan l’orpailleur fou qui défend sa concession au péril de sa vie, etc.
    Les parcours des personnages se croisent parfois dans une construction très habile. On croit lire des nouvelles mais on découvre des vies parallèles dans un même univers et d’autres qui se croisent. Le style, très fluide sans trop de lyrisme, est très beau.

    Un sujet tel que la ruée vers l’or n’avait rien pour m’attirer. Les westerns m’ont toujours ennuyée. Je me suis demandé pourquoi B. Dupré la Tour avait choisi cette époque. « Les sujets choisissent leurs auteurs. Celui-ci est sorti tout seul », ose l’auteure dans une interview accordée à la RTB. « Bercée par des histoires de westerns toute ma vie » raconte-t-elle, « mon imaginaire avait été colonisé avec une forme de violence à bas bruit« . Bénédicte Dupré la Tour défend l’idée selon laquelle ce qui lui a été imposé lui appartient, et qu’avec ce livre elle opère une sorte de « réappropriation » culturelle. Mais attention, nous ne sommes pas dans un western, prévient-elle. Les lecteurs sont bien en peine, en effet, de trouver une référence au vocabulaire propre à cet univers dans le texte.
    Je rapporte les propos de l’auteure tels que je les ai entendus dans cette interview. Ma perception du livre a été différente : je n’ai pas saisi la volonté de déconstruction d’un mythe qui nous aurait été imposé mais j’ai beaucoup apprécié cette nouvelle lecture d’un univers supposé familier, vu et revu dans le cinéma et dans la littérature, comme le dit B. Dupré la Tour. Après tout des auteurs et des cinéastes se sont déjà prêtés à l’exercice de déconstruction du western. B. Dupré la Tour le fait avec beaucoup de finesse et un sentiment d’étrangeté nait de la lecture de ce livre. Une auteure à suivre.

  • Les plis de la terre

    Les plis de la terre

    de Anuradha Roy

    Actes Sud – traduit de l’anglais par Myriam Bellehigue

    Le lieu : Ranikhet, une petite ville située sur les contreforts de l’Himalaya.

    Les personnages
    Maya : une jeune veuve venue se réfugier à Ranikhet après la disparition de son mari, Mikael, lors d’un trek.
    En plein deuil, Maya partage la vie d’une famille de paysans. Elle enseigne dans une petite école catholique dirigée par une femme irascible.
    Charu : jeune vachère sauvage, plus à l’aise avec ses animaux qu’avec l’école.
    Ama : la grand-mère de Charu, observatrice acérée de la vie du village.
    Diwan Sahib : le propriétaire de Maya, ancien politicien, qui serait détenteur d’une correspondance secrète entre Edwina Mountbatten et Nehru. Edwina Mountbatten, épouse de Lord Mountbatten et dernière vice-reine des Indes, entretint une relation amoureuse avec Nehru, le leader du parti indépendantiste au congrès. Une relation « scandaleuse » pour l’époque car elle défiait toutes les conventions.
    Cette correspondance intéresse particulièrement Veer, le séduisant et mystérieux (et peut-être dangereux ?) neveu de Diwan.
    Défile dans Les Plis de la terre, toute une galerie de personnages qu’on qualifierait de pittoresques par facilité mais qui constituent une communauté attachante et réconfortante pour Maya, dans un paysage grandiose et dans une partie de l’histoire de l’Inde à l’aube de son indépendance.

    Une histoire simple, douce, tellement dépaysante (on est quand même dans les contreforts de l’Himalaya !) que j’ai eu beaucoup de plaisir à découvrir. Le livre était tapi dans ma bibliothèque depuis longtemps. Il m’attendait. Je l’avais acheté au Salon du livre de Paris.

    Octobre 2013 – 400 pages

    Anuradha Roy est une journaliste, éditrice, écrivaine indienne. Les Plis de la Terre, paru en 2011 est son deuxième roman. Anuradha Roy vit à…Ranikhet.