Ma Nuit au Musée est une collection créée par les éditions Stock. Elle propose à des écrivains de passer une nuit entière dans le musée de leur choix. De là naissent des récits originaux parfois surprenants, tels les deux que j’ai lus : La nuit sur commande de Christine Angot et Le buveur de brume de Guillaume Gallienne. Christine Angot a choisi la Bourse de Commerce, Collection Pinault à Paris et Guillaume Gallienne le Musée national de Tbilissi en Géorgie…enfin c’est ce qu’il souhaitait au départ…
La Nuit sur commande – Christine Angot – Stock – 161 pages
Christine Angot nous entraîne de Châteauroux, la ville de son enfance, à Paris où au contact de Sophie Calle (plasticienne, photographe, réalisatrice) ou de Catherine Millet (critique d’art et écrivaine) elle a côtoyé le milieu de l’art contemporain. Un milieu dans lequel l’argent est important comme le souligne Ch. Angot en évoquant, par comparaison, les difficultés, pour un écrivain, à vivre de ses livres. Elle a choisi ce lieu parce qu’elle peut s’y rendre à pied, qu’il expose de l’art contemporain « qui se fait maintenant », parce qu’on y rencontre des personnes de tous âges et parce que les artistes rêvent d’y exposer et aussi parce qu’elle considère que c’est un lieu de pouvoir.
Angot utilise un mélange de naïveté et de rouerie dans sa façon de croquer les artistes connus. Candide au pays des artistes. Christine balance un milieu dans lequel elle ne s’est jamais vraiment sentie à l’aise.
« L’argent tenait une place beaucoup plus importante dans leur milieu que dans celui des écrivains. On vous présentait quelqu’un en mentionnant la maison « sublime » qu’il possédait quelque part, comme si c’était une qualité personnelle et que le critère économique n’existait pas. »( p. 20).
Ce récit est aussi celui d’un témoignage sur son parcours difficile d’écrivain, surtout à ses débuts, en parallèle avec sa relation à l’art
Invitée à une soirée d’anniversaire chez Sophie Calle, elle exprime son malaise :
« Je ne devais pas être très à l’aise, pas trouver vraiment la note. Je devais leur poser des questions et les écouter. ça ne me dérangeait pas. Je trouvais ça logique. Je trouvais normal de ne pas me sentir intégrée. je ne trouvais pas important de l’être. je n’étais pas à la recherche d’une amitié dans ce milieu. Je n’y croyais pas. Je pensais que ce n’était pas possible. Et avais l’habitude de me sentir à côté. » (p.40)
Le principe de passer une nuit entière à la Bourse de Commerce, l’inquiète car elle dort mal. Aussi elle n’y restera pas la nuit complète comme il est convenu au départ. Elle a demandé à sa fille Léonore, férue d’art et diplômée de l’Ecole du Louvre, de l’accompagner. Elle nous livre de jolis dialogues, emplis de complicité.
Christine Angot n’apprécie pas non plus le principe de la commande : « Mon titre, La nuit sur commande, je l’ai trouvé tout de suite. Il établissait un tel lien entre la commande éditoriale de passer une nuit au musée et la commande sexuelle à laquelle je pouvais être confrontée à tout moment de la nuit entre mes treize ans et mes seize ans. » (p. 117). L’auteure fait ici référence aux viols que son père lui a fait subir quand elle était adolescente et qu’elle a dénoncés dans ses livres (L’Inceste, Le voyage dans l’Est).
Le témoignage de l’écrivaine donne envie de visiter la Bourse du Commerce. Elle raconte aussi ses découvertes dans d’autres musées et avoue que si elle devait choisir trois oeuvres d’art ce serait Les heureux hasards de l’escarpolette de Fragonard, l’extase de Sainte-Thérèse par Le Bernin (que l’on peut admirer à Rome dans l’église Santa Maria della Vittoria) et Les Souliers de Van Gogh.
Le buveur de brume – Guillaume Gallienne – Stock – 277 pages
ou tout le monde n’a pas la chance d’avoir une arrière-grand-mère géorgienne…

Guillaume Gallienne nous entraîne à la Galerie nationale de Tbilissi en Géorgie, à la recherche du portrait de son arrière-grand-mère, la princesse Milita Chollokachvili, dite Babou. Au début du 20e siècle Milita était connue une muse de la vie littéraire géorgienne . Nous voici immergés dans une aventure romanesque. Le comédien aurait préféré le Musée national de Tbilissi, où il se rend d’emblée, et d’où il est renvoyé vers la Galerie nationale. Le portrait de son arrière-grand-mère s’y trouve. Un déplacement que G. Gallienne juge indigne et qui nous vaut la description d’une grosse colère.
Je suis venu en Géorgien et ils m’ont traité en touriste. C’est bien fait pour moi. Pour qui je me prends aussi, à débarquer ici en disant « je veux passer la nuit dans le musée où se trouve le portrait de la princesse Mélita Cholokachvili, mon arrière-grand-mère » ? Je l’ai demandé comme un héritier, comme si cela m’était dû. Eh bien ce n’est pas comme cela que ça s’est passé. (p.11)
Sa déception est d’autant plus grande qu’il se réjouissait de découvrir des tableaux appartenant au courant des « ambulants », des peintres réalistes russes du 19e siècle dont le plus connu serait Levitan. La perspective de cette nuit au musée le réjouit et l’inquiète en même temps tant il a conscience de l’importance de l’organisation qui a été nécessaire pour le recevoir. En bon comédien, Guillaume a le trac.
Ce récit est un prétexte pour nous dresser le portrait de la branche géorgienne de la famille de G. Gallienne. Le comédien s’y dévoile sans fard et nous donne un aperçu de son mauvais caractère et de ses colères qu’il explique par un atavisme familial venant de son père et aussi de ses ancêtres géorgiens (du côté sa mère).
Histoire de la peinture géorgienne, de Babou la merveilleuse arrière-grand-mère (« considérée comme un des plus belles femmes de Géorgie ») et de Caï sa fille, la grand-mère de Guillaume, une femme extravagante, belle et cultivée qui a initié son petit-fils à la culture, à l’humour et aux bonnes manières : Guillaume Gallienne est très attaché à sa famille. L’éloignement géographique n’est pas un éloignement du coeur. On se souvient bien sûr de son film, Les garçons et Guillaume à table, mais là son récit est plus intime il me semble, comme s’il avait plus d’espace pour le dérouler.
Un passage m’a particulièrement touchée : celui où Guillaume Gallienne parle de la transmission et de ce que nous devons aux morts, à ceux avec qui nous nous sommes construits. Tout part d’un verbe, « obliger », dans son sens « assujettir par une obligation d’ordre moral » :
Je me suis toujours senti par un devoir de tenue, comme la moindre des politesses que je devais à la chance qui m’a fait naître en bonne santé et dans un monde privilégié, et grandir parmi les personnalités fascinantes qui l’ont composé. Porté que j’ai été par toutes celles et ceux qui m’ont précédé, mes morts sont devenus mon devoir de mémoire et de transmission. (p. 191)
Heureusement, il n’y a pas que les morts qui m’obligent. Les vivants me maintiennent et me font avancer, surtout les jeunes. J’aime transmettre. C’est le sens de ma vie, mon devoir. Je me considère comme un relais de mémoire, celle de ma famille et aussi celle des textes, des anciens…(p.192)
Le buveur de brume est un récit souvent émouvant, drôle (Guillaume Gallienne manie parfaitement l’auto-dérision), riche de références culturelles. En le lisant, j’avais dans l’oreille la voix du comédien et sa merveilleuse diction. On y trouve aussi des idées pratiques, et excellentes, sur la façon d’occuper les enfants lors d’une visite au musée.
Et le portrait de la princesse Milita ? G. Gallienne reconnaît que finalement il ne l’aime pas car l’artiste lui a donné un air hautain qui ne ressemblait pas à Babou.
Pourquoi ce titre Le buveur de brume ? (je m’intéresse toujours aux titres et parfois ils restent une énigme pour moi quand je n’arrive pas à trouver le lien avec le contenu d’un livre). Sortant d’un restaurant avec ses cousins, lors d’une nuit fraîche et brumeuse à Tbilissi , le comédien raconte comment ils sont saisis par « un courant froid et humide » qui recouvre leurs visages « de minuscules particules d’eau ». Un phénomène qui lui donne « envie de boire la brume comme de boire cette nuit qui m’attendait.«
