Auteur : isacosta2013

  • Job – Roman d’un homme simple de Joseph Roth

    nouvelle traduction (2012) de l’allemand par Stéphane Pesnel – Editions du Seuil


    Job, Roman d’un homme simple raconte le destin d’une famille juive qui vit en Galicie, une région d’Europe de l’Est aujourd’hui partagée entre la Pologne et l’Ukraine.
    Mendel Singer est un humble maître d’école qui enseigne les principes de la religion juive à une poignée d’élèves. Job et sa femme, Rebecca,ont quatre enfants : Jonas et Schemargah, les deux fils aînés, une fille, Mirjam et un petit dernier, Menuchim, qui ne sait ni marcher, ni parler, à l’exception d’un seul mot : Maman.

    Il y a de nombreuses années vivait à Zuchnow un homme qui avait pour nom Mendel Singer. Il était pieux, craignait Dieu et n’avait rien d’exceptionnel, c’était un juif tout à fait ordinaire. Il exerçait le modeste métier de maître d’école. Dans sa maison qui se composait uniquement d’une vaste cuisine, il transmettait à des enfants la connaissance de la Bible. Il enseignait avec une ferveur sincère et sans obtenir de résultats spectaculaires. Avant lui, des centaines de milliers d’hommes avaient vécu et enseigné de la même manière que lui.

    Les deux fils aînés de Mendel sont appelés à la guerre (conflit entre le Japon et la Russie) : l’un s’enfuira en Europe puis en Amérique, tandis que l’autre partira au combat.
    Mirjam batifole avec les cosaques, l’école est vide,…Poussé par Déborah, Mendel décide de rejoindre l’Amérique pour retrouver son fils qui maintenant s’appelle Sam. Seul Menuchim n’est pas du voyage, confié à des voisins. Pour Déborah c’est un déchirement. Mendel a l’espoir de réussir à faire venir un jour Menuchim dans le nouveau monde.
    La vie en Amérique est une épreuve pour l’humble Mendel qui finit par se retrouver presque seul, vivant dans un dénuement volontaire. Mais un jour la vie de Mendel va être bouleversée par les nouvelles qu’il reçoit de Menuchim.

    Job dresse aussi le tableau de la façon dont vivaient les communautés juives d’Europe Centrale avant la Première Guerre mondiale. Les Singer ne sont pas aussi pauvres que ceux décrits par Albert Londres dans ses reportages sur les shtetl, réunis sous le titre « Le juif errant est arrivé« , paru en 1929. Des reportages réalisés en Angleterre, en Pologne et à Jérusalem. J’avais été frappée par la misère qu’Albert Londres décrivait, notamment celle des communautés villageoises d’Europe centrale.

    Au-delà du thème de l’exil, de la relation d’un homme avec Dieu (Job est un personnage biblique dont la foi est mise à l’épreuve par Dieu), ce livre nous parle de notre humanité.

    J’ai été très émue par la lecture de ce livre, une sorte de conte porté par l’humilité et l’humanité d’un homme.

    Car il existe toujours un livre à découvrir

  • Madame Hayat d’Ahmet Altan : le récit d’une double initiation amoureuse

    traduit du turc par Julien Laper de Cabanes – Babel

    Un très joli livre que son auteur, Ahmet Altan, a rédigé…en prison.
    Ahmet Altan, journaliste et écrivain turc a été emprisonné arbitrairement pendant 4 ans et demi, en raison de sa participation supposée au putsch de juillet 2015.

    Le livre raconte l’histoire de Fazil, étudiant en lettres et boursier qui, pour gagner sa vie devient figurant dans une émission de télévision. Une drôle d’émission dans laquelle des femmes dansent langoureusement devant un public qui semble endormi.
    Fazil y rencontre Madame Hayat, une femme plus âgée que lui, sensuelle et mystérieuse avec qui l’étudiant va vivre une passion intermittente.
    A l’université Fazil fait la connaissance de Sila, passionnée de littérature comme lui, qui veut quitter le pays dans lequel elle étouffe. Madame Hayat est donc le récit d’une double histoire d’amour.
    Fazil va-t-il rester dans son pays sous la protection de Madame Hayat ou suivre Sila dans son exil canadien ? Madame Hayat est un beau récit d’initiation amoureuse dans un pays où les habitants sont privés de liberté.

    Voici ce qu’écrivait Ahmet Altan en 2019 alors qu’il venait de recevoir le Prix André Malraux pour son livre Je ne reverrai plus le monde.

    « Vivre ne suffit pas pour connaître les hommes et les groupes sociaux auxquels ils appartiennent : ils se cachent, ils se dérobent. Leurs caractéristiques essentielles, celles qui fondent leur existence, nous demeurent invisibles, dissimulées dans une part d’ombre secrète.
    La vie, en ce sens, est mensongère, porteuse d’une fausseté qui nous empêchera toujours de saisir la réalité (…). La littérature est plus réelle que la vie car elle a le pouvoir de révéler les secrets que la vie garde jalousement pour elle. La littérature française est infiniment riche de ces grands écrivains qui ont levé pour nous le voile sur le mystère des hommes et de la société. »

  • Le Magicien : La biographie de Thomas Mann imaginée (revue ?) par Colm Tóibim.

    de Colm Tóibim – Traduit de l’anglais (Irlande) par Anna Gibson

    Je ne m’attendais pas à ce portrait de Thomas Mann. On suit l’écrivain prix Nobel de littérature ,de son enfance à son retour en Allemagne après son exil lors de la Seconde Guerre mondiale. Il est assez fascinant de constater comment Thomas Mann a traversé cette période exceptionnelle de l’histoire européenne : de loin, protégé par son aura de grand écrivain, son travail, l’argent qui lui a permis de vivre son exil dans de très bonnes conditions.
    Thomas Man et sa femme Katia Pringsheim, issue d’une famille juive allemande, ont eu cinq enfants qui ont aussi traversé la guerre en s’éparpillant aux quatre coins du monde. Il est étonnant de réaliser comme certaines personnes pouvaient se déplacer facilement dans une période si difficile.
    Thomas Man écrivain est un peu survolé à mon avis : on le voit au quotidien dans son travail. Ses matinées sont réservés à l’écriture. Toute la famille se plie à son rythme. Colm Tóibim nous emmène dans l’atelier de création des trois œuvres majeures de T. Mann : La Mort à Venise, Les Buddenbrook, La Montagne Magique. On apprend que ce livre lui a été inspiré à la suite d’un séjour de sa femme dans un sanatorium.
    L’homosexualité refoulée de Thomas Man est traitée avec beaucoup de délicatesse par Colm Tóibim. L’identification de Thomas Man au personnage principal de La Mort à Venise n’est pas une découverte, surtout depuis le film de Luchino Visconti (1971), adapté du livre. Les relations entre les époux sont évoquées en faisant ressortir la tendresse et la solidarité entre l’écrivain et sa femme Katia qui l’a toujours soutenu et protégé.

    Pourquoi le magicien ? Ses enfants l’appelaient ainsi en raison des petits tours de magie qu’il réalisait pour amuser ses enfants. Et aussi parce qu’il est un magicien de l’écriture.
    Ses enfants ? Certains l’adorent et d’autres souffrent de son aura internationale et de son absence apparente d’affection. Qu’il est difficile d’être les enfants d’un magicien qui appartient à la postérité !

    Brooklyn : le portrait d’une femme en exil


    Dans la foulée j’ai lu Brooklyn du même auteur publié en 2009 (paru en 2011 pour la traduction par Anna Gibson)n. L’histoire d’Eillis, jeune irlandaise qui, dans les années 50, quitte son Irlande natale pour s’exiler à New York et plus particulièrement à Brooklyn, où elle va vivre et travailler pendant deux ans.
    Pour sa première traversée de l’Atlantique, Eillis va vivre un voyage épouvantable. La description d’une nuit de tempête où tous les passagers sont malades, est particulièrement réussie pour les personnes qui, comme moi, souffrent du mal de mer.
    A New York, l’attendent un travail et une chambre louée dans la pension de Madame Kehoe qui n’accueillent que des jeunes femmes. Eillis commence sa nouvelle vie dans un magasin tenu par une famille italienne. On découvre les règles qui régissent la vie entre les communautés émigrées : les bals organisés par le père Flood (celui grâce à qui Eillis a pu venir aux USA), la communauté italienne à travers la famille de Tony, le jeune homme qu’Ellis rencontre lors d’un bal. Eillis est différente des autres jeunes femmes de la pension : elle est travailleuse (elle suit des cours du soir pour être comptable), peu coquette, elle n’apprécie pas les bals contrairement aux autres jeunes filles exilées qui rêvent d’y rencontrer des fiancés !


    Cependant, à partir du moment où Eillis rencontre Tony, la vie de la jeune femme va être plus facile. Tony est un jeune homme charmant, travailleur (il est plombier comme Mario :)), vient d’une famille soudée.
    Les échanges de lettres sont fréquentes entre Eillis, sa mère et sa soeur Rose, qui est un modèle, une figure d’autorité pour la jeune exilée.
    Deux ans après avoir quitté son pays natal, Eillis y revient en raison d’une tragédie familiale. Tony s »affole à l’idée qu’Ellis ne revienne plus à New-York. L’engagement qu’ils prennent alors sera-t-il assez fort ? Le retour en Irlande est brutal. Eillis a changé et tout son entourage irlandais en est conscient. Les retrouvailles avec ses amis de jeunesse, la joie du retour, la solitude de sa mère amènent Eillis à se poser la question : faut-il rentrer à Brooklyn où Tony l’attend ?

    Brooklyn est un livre dans lequel on se laisse glisser avec fluidité et un grand plaisir. Un livre qui exprime avec justesse ce que peut éprouver toute personne amenée à s’exiler. Un beau portrait de femme et de personnes courageuses dans des contextes où la vie était tellement difficile.

    Long Island, paru en 2024, poursuit l’histoire d’Ellis.

  • Relectures de Paul Auster : La Nuit de l’Oracle


    La Nuit de l’Oracle (2004) traduit de l’américain par Christine Le Bœuf

    Bien sûr on pourrait dire : encore un livre de Paul Auster qui parle d’écriture, encore une série de coïncidences et de rebondissements qui jouent avec notre « »abandon volontaire de l’incrédulité », encore un livre où Paul Auster évoque la paternité, encore Brooklyn, etc.

    Mais la magie Auster a encore fonctionné pour moi, même si j’avais déjà lu le livre en 2004. Car la grande force de cet auteur est de nous raconter des histoires et, quand on aime la littérature on aime qu’on nous raconte des histoires comme quand nous étions enfants.

    Pour résumer le livre : Sydney Orr, écrivain, vit à Brooklyn avec Grace, sa femme. Il se remet d’un grave accident ou d’une maladie qui a provoqué un accident. Un jour, au hasard d’une promenade, il entre dans une papeterie, le Paper Palace, tenue par le mystérieux Monsieur Chang. Et à partir de l’achat de carnets bleus portugais, la vie de Sidney va basculer : il va se remettre à écrire.

    Paul Auster adore jouer sur l’enchâssement des récits. Et une fois de plus le lecteur est servi. Avec toujours cette obsession : « le monde est régi par le hasard ».
    Tout part de la suggestion de John Trause écrivain célèbre, ami de Sydney et Grace. Il conseille à Sydney d’écrire à partir d’un personnage du Faucon Maltais de Dashiell Hammett. Une parabole construite à partir d’un personnage du livre, Flitcraf, dont la vie bascule quand il échappe de peu à la mort alors qu’une poutre manque lui tomber sur la tête. Sidney va transformer Flitcraft en Nick Bowen et écrire une histoire où le hasard et le fait d’échapper à la mort transforment le destin du personnage : telle est la force et le droit du romancier.
    Et à l’intérieur de l’histoire de Nicky Bowen se trouve enchâssée une autre histoire, celle d’un manuscrit remis à Bowen sous le nom de La Nuit de l’Oracle, et attribué à une Sylvia Maxwell auteur célèbre dans les années 1920. On se passionne aussi pour l’histoire de Nick Bowen.

    La vie de Sydney va être bouleversée par sa rencontre avec le mystérieux M. Tchang, ses relations avec John Trause à travers Grace et Jacob le fils maudit de John. On ne s’ennuie jamais : pas le temps. Un rebondissement presque à chaque page et toujours cette mélancolie qui baigne les livres de Paul Auster.