Auteur : isacosta2013

  • Désorientale

    de Négar Djavadi, Edition Liana Lévi

    On laisse tomber les prix littéraires pour les reprendre plus tard, on oublie les débats de la primaire de la droite pour reprendre son souffle avant ceux de la gauche, et on se précipite sur ce livre dont je m’étonne qu’il n’ait pas eu plus d’écho dans la presse.

    Kimiâ Sadr arrive en France avec sa famille à l’âge de 10 ans. Opposés au shah, puis aux mollahs (double peine pour les Iraniens), Darius et Sara, les parents, se réfugient à Paris. Darius est le premier à partir après avoir subi la prison et la torture. Sara le rejoint ensuite avec leurs trois filles.

    C’est un livre formidable sur l’exil, le rapport au pays natal, la double culture, la famille, plein d’humour, de mélancolie et sans pathos (les Iraniens semblent garder leur sens de l’humour quelle que soit la situation).

    Kimiâ, la narratrice, est ce qu’on appelle « un garçon manqué » (garçon manqué = fille réussie, ironisaient les féministes dans les années 70), fort différente de ces deux soeurs plus conformes au modèle oriental de la féminité. Elle explique (page 219) : « Le terme garçon manqué n’existe pas ; ni aucun terme, aucun autre mot qui reconnaitrait un tant soit peu cette différence. On est garçon ou fille et ça s’arrête là. » Tout au long du récit, elle intercale l’histoire de sa famille avec des épisodes racontant ses visites à l’hôpital Cochin dans le service de procréation médicale assistée. Progressivement, on découvre pourquoi Kimiâ est la marginale de la famille : « Vous me direz : c’est cliché l’histoire de cette fille dont le père veut un fils, qui vire garçon manqué et finit lesbienne. » (page 218)

    Le départ clandestin de Sara et de ses trois filles, de l’Iran vers la France, provoque une émotion similaire à celle que l’on ressent en lisant les témoignages recueillis auprès des migrants qui arrivent en ce moment en Europe (voir Kotchot, sur la route avec les migrants). Elles vont traverser les montagnes du Kurdistan, la Turquie, le détroit du Bosphore puis Istambul ! Evidemment, l’arrivée à Paris est un choc par rapport à l’image idéalisée de la France (toute la famille est francophone et francophile). « Le déracinement avait fait de nous non seulement des étrangers chez les autres, mais des étrangers les uns pour les autres. On croit communément que les grandes douleurs resserrent les liens. Ce n’est pas vrai de l’exil. La survie est une affaire personnelle. » (page 273). C’est vraiment ce que l’on ressent : chaque membre de la famille est enfermé dans la douleur de l’exil, chacun essaie de s’en sortir à sa manière : les soeurs de Kimiâ en poursuivant des études et en créant une famille.

    Mais ce n’est pas du tout un livre triste, malgré les fins tragiques de Darius et Sara. L’humour est sans cesse présent avec des personnages familiaux pittoresques, attachants : les grands-mères, les oncles n°1, n°2, etc (ils ont quelque chose des « valeureux » d’A. Cohen et sont tellement nombreux que les nièces leur donnent des numéros pour les nommer). Et puis l’auteure en profite pour nous donner un cours de géopolitique et se moquer des réactions ignares auxquelles sa famille a été confrontée : « A vrai dire, aujourd’hui encore, il m’arrive d’être confrontée à ce genre de réactions, obligée de faire un cours sur l’histoire contemporaine de l’Iran pour faire comprendre dans quel camp nous nous trouvons. Près de 35 ans plus tard, un fait me surprend toujours : la rapidité avec laquelle la France a évincé de sa mémoire le fait d’avoir accueilli Khomeiny, passant sous silence sa responsabilité dans les événements qui suivirent. » (page 272)

    Kimiâ va progressivement s’éloigner de sa famille après une adolescence très difficile. Partie vivre à Londres, elle réalise à quel point elle avait besoin de cet éloignement :« Le bien-être acquis en m’éloignant de ma famille me retenait fermement au-delà des frontières. Elevée dans une culture où la communauté prime sur l’individu, jamais auparavant je n’avais ressenti de façon aussi tangible que j’existais. » (pages 310/311).

    Voilà un livre qui m’a beaucoup émue, fait rire parfois, et qui m’a beaucoup apporté pour comprendre l’Iran, le traumatisme de l’exil et le prix à payer pour s’en sortir.

    Lu en 2016

     

     

     

  • La succession

    de Jean-Paul Dubois, Editions de l’Olivier

    Paul Katrakilis, le héros de ce livre, est un drôle de personnage. Médecin, français, il vit à Miami où il joue en professionnel dans une équipe de…pelote basque ! (le Jaï-alaï de Miami). Peut-être que des Basques ont un jour émigré en Floride ?

    Paul K. est heureux en Floride. Plus heureux que dans sa drôle de famille. Trois générations de médecin. Le grand-père, Spyridon, était un Grec exilé en URSS. Proche du pouvoir, il fût un des médecins ayant procédé à l’autopsie de Staline. Il rapportera de son expérience soviétique une lamelle contenant….un morceau du cerveau de Staline ! Une relique que la famille Katrakilis conservera jusqu’à Paul. Le père de Paul, Adrian, médecin également, est aussi étrange que le grand-père. Il reçoit ses patients en caleçon et entretient des rapports distants avec son fils. La mère, Anna, a un frère dont elle est très proche…à tel point qu’il vit avec la famille Katrakilis. C’est lui qui fera découvrir la côte basque à son neveu. Une famille étrange dans laquelle on se suicide de génération en génération.

    Paul est obligé de rentrer en France pour la succession de son père. Seul dans la maison familiale, il va découvrir des secrets de famille et notamment ceux de son père dans sa façon « d’aider » ses patients. Pendant quelque temps Paul reprendra le cabinet médical, en alternance avec des séjours à Miami où il garde un ami fidèle et entretient un amour secret pour une femme plus âgée que lui, une déesse nordique qui règne sur un restaurant.

    Ce qui est étonnant dans ce livre, c’est la confrontation entre la gravité de Paul, sa solitude et les situations parfois burlesques auxquelles il est confronté en raison de l’originalité de sa famille. La confrontation entre l’univers de Miami et la pelote basque est également étonnante. Jean-Paul Dubois sait parfaitement créer des personnages décalés, très humains, légèrement marginaux et très attachants.

    Lu en 2016

  • L’attentat

    de Harry Mulisch

    (Harry Mulisch est un romancier néerlandais né en 1927. Il paraît qu’il est très populaire aux Pays-Bas)

    La vie du jeune Anton Steenwijk est bouleversée un soir de janvier 1945. Anton vit à Haarlem avec ses parents et son frère Peter. Les Pays-Bas sont occupés par les Allemands. Ce soir-là, un policier collaborateur est abattu devant la maison des voisins des Steenwijk. Et ces voisins vont déplacer le cadavre devant la maison d’Anton, entraînant ainsi des représailles dramatiques sur sa famille.

    Le livre est divisé en 5 épisodes de la vie d’Anton, de 1945 à 1981. Des épisodes au cours desquels Anton va remonter progressivement le cours de sa mémoire et reconstruire, même s’il n’en a pas envie, le fil des événements et comprendre ce qui s’est réellement passé.

    A la suite du drame, Anton est recueilli par son oncle et sa tante. Il poursuit des études de médecine, devient anesthésiste, se marie deux fois.

    Une belle scène lorsque Anton se retrouve quelques heures en prison avec une jeune femme qui a participé à l’attentat. Ils sont dans le noir total et Anton ne voit pas le visage de la jeune femme. Il le découvrira quelques années plus tard sur une photo, à l’occasion d’un dîner chez un inconnu dont il apprendra, par hasard, qu’il a participé à l’attentat.

    Même s’il semble ne pas en avoir envie, Anton est confronté sans cesse à un retour sur la vérité de cette soirée de janvier 1945. Un beau roman sur la mémoire, sur la construction d’un homme à partir d’un traumatisme dont il ne veut jamais exploiter les conséquences ou les utiliser pour expliquer qui il est.

    Recommandé et prêté par Bernadette, lu en 2016

  • Première personne du singulier

    de Patrice Franceschi, Points

    Un recueil de nouvelles avec de beaux personnages courageux qui doivent affronter des dilemmes mettant leur vie ou celle d’un proche en danger.

    On lit ces quatre nouvelles avec plaisir. Elles sont de construction classique, rappellent l’ambiance des livres de Conrad. Il est question de courage, des responsabilité, d’affrontement avec la mort.

    Patrice Franceschi a de multiples talents : c’est un marin et un écrivain. Il soutient les Kurdes qui se battent contre Daesch et a rapporté de ses voyages auprès d’eux un très beau récit, Mourir pour Konabé.

    Lu en 2016