Étiquette : Litt. anglaise

  • « Leçons » de Ian McEwan : peut-on tirer des leçons de sa vie ?

    « Leçons » de Ian McEwan : peut-on tirer des leçons de sa vie ?

    Leçons – Ian McEwan – folio – 628 pages


    Vers l’âge de 8 ans, Roland Baines quitte la Lybie où son père est militaire, pour suivre sa scolarité dans un pensionnat anglais. Nous sommes dans les années 60. Première crise dans la vie de Roland.
    Il rencontre à cette époque Miriam Cornell, professeur de piano, avec qui il va vivre une expérience sexuelle précoce alors qu’il n’est âgé que de 14 ans et elle de 25 ans. Miriam ira jusqu’à le séquestrer. Elle a même prévu de l’épouser. Roland réussit à s’enfuir. L’épisode est assez glaçant. 

    Autre crise dans la vie de Roland alors âgé de 36 ans : sa femme Alissa l’abandonne, le laissant seul avec leur fils, Lawrence, bébé de quelques mois. Roland vit de petits boulots : professeur de tennis, pianiste dans les bars, poète, …Roland a rencontré Alissa en Allemagne où il se rend fréquemment. L’histoire de la famille d’Alissa est complexe, imbriquée dans le contexte de la seconde Guerre mondiale.
    Roland retrouvera la trace d’Alissa des années plus tard en Allemagne : elle est devenue un écrivain mondialement connue, comme pour prendre une revanche sur la carrière d’écrivain que sa mère n’a pu accomplir. Mais elle vit seule et malade dans une banlieue moche. Roland, lui, a reconstitué pendant quelques années, une vie de famille chaleureuse avec Delphine et ses enfants, et son fils Lawrence.

    Et Miriam Cornell ? Quelle trace a-t-elle imprimée dans la vie de Roland ? Des années plus tard, Roland est contacté par les services de police, qui semblent informés des agissements de l’enseignante abusive (on ne sait pas trop comment ?) Peut-être des plaintes ont été déposées. Roland la retrouve pour une ultime explication au cours de laquelle elle tente de justifier l’injustifiable. 

    Le roman est bâti sur des allers-retours entre deux époques : l’adolescence de Roland et sa vie d’adulte. L’existence de Roland est traversée par des événements mondiaux, Tchernobyl (1986), la chute du mur de Berlin (1989), l’attentat du 11 septembre 2001. Des événements qui, selon Ian McEwan ont « une incidence sur notre vie privée » qu’on s’y intéresse ou pas.

    Pourquoi avoir intitulé ce livre Leçons ? Selon Ian McEwan, la plupart des gens, ne sont pas capables d’expliquer quelle leçon tirer de leur vie. L’ambition de McEwan est de proposer au lecteur de passer en revue une vie entière. La « leçon » à tirer de la vie de Roland Baines ?  « de nombreux problèmes ne peuvent être résolus et doivent devenir une partie intégrante du bagage qu’on traîne tout au long de notre existence. »


    Mélancolique, parfois tragique et dérangeant, avec des situations cocasses que seul un auteur anglais peut se permettre (je pense notamment à la dispersion des cendres de Daphné), Leçons est un bon Ian Mc Ewan (je n’en connais pas de mauvais). 

    Je recommande également : Amsterdam, Expiation, Solaire, L’intérêt de l’enfant.

    « Elle aussi s’est trompée en se mariant. Elle vous prenait pour quelqu’un de génial et de bohême. Votre talent de pianiste la séduisait. De la même façon que j’avais pensé qu’Heinrich avait été un héros de la résistance et continuerait à l’être. Vous l’aviez trompé sur la marchandise.  » C’est un dilettante, Mutti, il ne se tient à rien. Il y a dans son passé des problèmes qu’il ne veut même pas affronter. Il n’arrive à rien. Et moi non plus. Ensemble on sombrait. Puis il y a eu le bébé et on a sombré plus vite.« 
    p.299 : Jane, la mère d’Alissa, tente d’expliquer à Roland pourquoi sa fille l’a quitté.

  • Avez-vous lu Doris Lessing ?

    La Marche dans l’Ombre – Autobiographie 1949-1962
    Livre de Poche – Traduit de l’Anglais par Anne Rabinovitch

    Doris Lessing était un écrivain prolifique. Je ne sais pas si elle aurait apprécié que je la qualifie d’écrivain (j’emploie volontairement le genre neutre) car on peut la ranger dans la catégorie des « féministes sans le savoir ». Elle ne s’est jamais revendiquée comme telle mais toute son oeuvre témoigne de son statut de femme libre et indépendante.

    Son livre le plus connu est Le Carnet d’Or qui est, selon moi, aussi important, pour les femmes de ma génération que Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir ou l’oeuvre de Virginia Woolf (Une chambre à soi).

    Quelques éléments biographiques : Doris Lessing a grandi en Rhodésie du Sud (actuel Zimbabwe). Elle a obtenu le Prix Nobel de Littérature en 2007, à 88 ans. Elle est morte en 2013 à 94 ans.

    La Marche dans l’Ombre, paru en 1997, est une partie de son autobiographie et couvre la période de 1949 à 1962. Une période pendant laquelle D. Lessing vit seule à Londres avec son fils Peter. Elle nous décrit une ville meurtrie d’après-guerre dans laquelle il n’est pas facile de vivre. Un des problèmes les plus graves est celui du logement, bien sûr. D. Lessing partage d’ailleurs son récit en fonction des adresses où elle a vécu, chacune représentant un pas supplémentaire vers plus de confort. Malgré une vie difficile, l’auteure n’exprime jamais de plainte ni se s’apitoie : elle décrit. Et en lisant ce récit je pensais que les gens étaient assez courageux à cette époque (même réflexion en lisant la biographie de Tolstoï ou encore le livre de W. Stegner, Angle d’équilibre….comptes rendus à venir).

    Avec La Marche dans l’Ombre, nous traversons une période marquée par la reconstruction, le développement de l’idéologie communiste hors de l’URSS (D. Lessing a adhéré quelques années au PC anglais), l’évolution du statut des femmes, la fin des empires coloniaux, etc. Pour qui s’intéresse au communisme, D. Lessing dresse une typologie des différents types de communiste selon le pays dont ils sont issus… Amusant.
    Ce livre est parfois déroutant car le récit est hétérogène, le style manque de fluidité mais c’est passionnant. Surtout car on y découvre des constats intemporels qui battent en brèche ceux des tenants du « c’était mieux avant ». Il se dégage de ce livre un grand sentiment de liberté (liberté de penser) et de découverte, insufflée par une plume souvent ironique et toujours très lucide.

    Quand j’ai refermé le livre, j’ai constaté que je l’avais rempli de stickers pour retrouver des passages qui m’avaient fait réagir par leur pertinence. Une remarque cependant : il s’agit du témoignage d’une femme qui a du recul par rapport à cette période de sa vie (le livre est paru en 1997). Elle est d’ailleurs très critique sur son engagement au PC et raconte les réticences qu’elle a vécues lors d’un voyage en URSS avec d’autres intellectuels (le voyage incontournable à cette époque).

    Quelques extraits

    Sur l’engagement politique
    « Mais je parle d’une génération, et nous nous inscrivions dans une sorte de psychose sociale, ou d’autohypnose de masse. Je n’essaie pas de le justifier quand je dis croire à présent que tous les mouvements de masse – religieux, politiques – sont une espèce d’hystérie collective, et qu’environ une génération plus tard les gens peuvent demander Comment pouviez-vous croire – peu importe quoi ? »

    Sur le « romantisme » supposé de la gauche
    « Je commençais à me sentir préoccupée par le romantisme, pour ne pas dire la sensiblerie, nullement limité au communisme, qui en fait imprègne la gauche. C’est le sentimentalisme qui accompagne si souvent les extrêmes de la brutalité, ou peut y conduire. Le style affecté. Le drapeau rouge hissé sur les hauteurs assiégées par des héros mourants. La prise de la Bastille, la prise du Palais d’Hiver…toutes deux entrées dans la mythologie hors de toute ressemblance avec la vérité.  »
    Sur le même sujet, Doris Lossing se montre très critique envers Nelson Algren à qui elle fait visiter Londres.

    N. Algren est un écrivain américain connu notamment pour L’Homme aux bras d’or et pour sa liaison avec S. de Beauvoir. La correspondance entre ces deux amoureux transatlantiques a été publiée. Elle est magnifique.

    « A Londres il (ndlr : N. Algren) il était en quête d’une pauvreté de type romantique, car il avait l’intention d’écrire sur ce sujet. (…) Il voulait retrouver le taudis du Londres de Dickens. »
    D. Lessing lui explique qu’à Londres la pauvreté est souvent cachée et rappelle à cette occasion que le célèbre brouillard de la ville, qui fait partie de ses clichés, a été éradiqué par la « loi sur la pureté de l’air » (comme quoi les préoccupations écologiques…). Les deux auteurs, l’anglaise et l’américain, s’opposent sur leur vision de la pauvreté : « J’en étais arrivée à penser que le parti pris de romancer la pauvreté – présenté souvent comme un style – était très irritant et puéril. Cela se produit sans arrêt. Les classes moyennes ont toujours adoré le sordide – La Bohème par exemple. » Les classes moyennes fans d’opéra apprécieront… Une amie m’a fait remarquer un jour que c’est Victor Hugo qui nous a imprégnés de cette vision « romantique » de la misère.

    Enfin sur le Carnet d’Or et la création littéraire
    Interrogée par des lecteurs curieux de savoir si Doris Lessing se cachait derrière Molly, le personnage principal du Carnet d’Or : « Virginia Woolf dit avec raison que sur 100 lecteurs d’un roman, un seul se souciera réellement du travail d’imagination effectué par l’auteur. »

  • L’île des chasseurs d’oiseaux

    De Peter May

    traduit de l’anglais par Jean-René Dastugue, Babel

    L'île des chasseurs d'oiseauxChaque été, un petit groupe d’hommes de l’île de Lewis, au Nord de l’Ecosse, va chasser le « guga » sur l’île de Sula Sgeir. Cette île inhospitalière et difficile d’accès, est occupée par une colonie de Fous de Bassan, une des plus importantes du monde paraît-il. Les gugas ? Ce sont les jeunes Fous de Bassan dont la chair est très prisée.

    Cette chasse aux gugas est au centre du livre. Fin Macleod, inspecteur de police revenu dans son île après 18 ans d’absence, y a participé quand il était adolescent et dans des conditions tragiques. C’est un rite initiatique réservé aux hommes de l’île de Lewis, of course ! (aucune femme sensée n’irait se prêter à une telle boucherie dans un lieu aussi peu accueillant !).

    Fin revient pour enquêter sur un meurtre commis sur l’île, avec une mise en scène semblable à celui sur lequel il enquête à Edimbourg. Le retour sur l’île est évidemment le moment de se confronter au passé, de retrouver les amis d’enfance figés dans cette île où rien ne semble bouger. La chasse aux gugas est au centre de l’intrigue et donne lieu à des pages dantesques. Il faut vraiment que la chair de ces oiseaux soit exceptionnelle pour se donner tant de mal au milieu des tonnes de guano, du vacarme des oiseaux, sans un brin de végétation ni un bout de terrain plat pour s’abriter. Tout n’est que pics, arêtes, angles, bruit sur cette minuscule île où les hommes vont se confronter, depuis toujours, aux éléments et parfois au péril de leur vie.

    Une lecture passionnante avec des personnages aussi rudes que leur environnement, une intrigue bien tournée, une ambiance rugueuse. « L’île des chasseurs d’oiseaux » fait partie du trilogie avec « L’homme de Lewis » et « Le braconnier du lac perdu ».

    A visionner pour avoir un aperçu de l’ambiance, la bande-annonce d’un documentaire réalisé par la BBC « The Guga Hunters of Ness« .

  • Le maître des apparences

    de Jane Gardam, Editions JC Lattès, traduit de l’anglais (GB) par Françoise Adelstain

    C’est toujours un grand plaisir de découvrir un auteur. Jane Gardam est une des « grandes dames de la littérature anglaise », prévient la 4e de couverture.  Âgée de 89 ans, elle a écrit de nombreux livres dont 8 traduits en français.

    J’ai été très touchée par Filth – ce personnage âgé, « véritable légende de la justice britannique » – que le livre nous présente dans la dernière étape de sa vie. Filth (Sir Edward Feathers) est ce qu’on appelait « un orphelin du Raj britannique » (régime colonial britannique que connaît le sous-continent indien de 1858 à 1947). Il est né en Malaisie, dans la province de Kotakinakulu, dont son père est chef de district. La mère de Fitlth meurt en couches et l’enfant, délaissé affectivement par son père, vit ses premières années dans une famille villageoise.

     

     

    « Les premières années du garçon se déroulèrent donc dans la Long House parmi des peaux brunes, des yeux bruns, des bouts de tissus colorés, au son de la langue malaise ; dormant souvent, parfois chantant, passant le temps à rêver cependant que grondaient le fleuve et la pluie » (p.44)

    A 4 ans, Filth est arraché à ce petit paradis par une « Tante May » qui, à la demande de son père, l’emmène en Angleterre pour le placer dans une pension où vivent d’autres orphelins du Raj. Un endroit où les enfants sont maltraités mais une période au cours de laquelle Filth nouera une amitié solide avec Babs, qui, de près ou de loin, l’accompagnera toute sa vie.

    Toute sa jeunesse, sera veillée, de loin, par une bande de « Tantes May », qui s’occupent plus ou moins bien de son confort matériel mais jamais de son bonheur. Filth sera « sauvé », à l’adolescence, par sa rencontre avec un professeur, exigeant et bienveillant. Et aussi par sa rencontre avec une famille – celle d’un ami du collège – qui l’accueille comme un fils. Ensuite, Filth accomplira une brillante carrière de juge à Hong-Kong (retour aux sources) avant de se retirer en Angleterre avec Betty, sa femme.

    La construction du livre est bâtie autour d’allers retours dans la vie de Filth et d’une alternance de moments forts (tel celui où Filth manque mourir en entreprenant un dangereux voyage de retour vers l’Asie) avec les méditations du vieil homme, seul après la mort de Betty. J’ai été particulièrement sensible à la façon dont J. Gardam nous montre comment un homme peut se construire malgré des parents défaillants et un contexte géopolitique complexe. Et surtout dans une conception si britannique de l’éducation à cette époque : une éducation dans laquelle les liens parents enfants ne sont pas si empreints d’affection et d’attachement fusionnel comme nous les vivons aujourd’hui, mais placés sous le signe au mieux du devoir, au pire de l’indifférence.

    « Filth vit dans la défection de Loss la métaphore de sa vie. Son destin le condamnait à être celui qu’on quitte et qu’on oublie. D’ailleurs, ils étaient tous partis maintenant. Hors d’atteinte. Pour la première fois, il se retrouvait totalement seul. » (p.285).

    Enfin, un mystère plane autour des relations de Filth avec Betty et avec ce nouveau voisin…On découvre que cet homme, retiré lui aussi en Angleterre, est un des anciens collègue et rival de Filth à Hong-Kong. Le Maître des apparences est le début d’une trilogie (Le choix de Betty, L’éternel rival) dont la lecture sera sans doute le moment de découvrir quel est ce mystère….

    Lu en 2017