Auteur : isacosta2013

  • Les garçons de l’été

    de Rebecca Lighieri, folio

    Voici un livre qui cache bien son jeu, du moins si on se fie à son titre (tendance lecture estivale), à sa photo de couverture (un magnifique dos de surfeur musclé sur fond d’océan) et au nom de l’auteur qui fleure bon l’Italie. Mais Rebecca Lighieri est un autre nom d’écriture d’Emmanuelle Bayamack-Tam dont j’avais beaucoup apprécié Si tout n’a pas péri avec mon innocence.

    G01246_Les_garcons_de_l_ete.inddDans Les garçons de l’été, l’auteure ne nous laisse pas de répit pour comprendre que nous sommes bien dans une tragédie familiale. Zachée et Thadée deux frères dont l’existence semble jusque là bénie des dieux : beaux, brillants étudiants, surfeurs doués et adulés par leur mère Mylène. L’île de La Réunion, où se trouvent des « spots » appréciés des surfeurs, est le lieu de la tragédie celui où Thadée va perdre sa jambe, arrachée par un requin. A partir de là, l’image lisse, enviable et respectable de la famille Chastaing va se fracasser. Mylène, la mère, dont la vie est vouée à l’adoration de ses deux garçons (surtout de Thadée) – au point qu’on se demande quelle place occupe Ysé, la petite dernière de la famille – se précipite au chevet de son fils Thadée dont la colère monte contre le sort qui l’empêchera de surfer à jamais. Les circonstances obligent Mylène à vivre quelques jours dans le camp de surfeurs où logent ses fils, ce qui nous vaut des scènes bien croquées sur l’inaptitude bourgeoise de Mylène à partager la vie au grand air et l’esprit cool du surf !

    Progressivement, la tension monte autour de Thadée qui n’accepte pas son statut de mutilé, manifeste sa colère par un grand laisser-aller. Etait-il vraiment cet étudiant brillant qui allait intégrer Polytechnique et formait un couple parfait avec Jasmine ? Zachée, étudiant en médecine, choisit ce moment critique pour aller tester les spots réputés du Portugal, avec son amie Cyndy, comme pour lancer un défi à ce frère aîné et rival. Il va ainsi enflammer la colère de Thadée qui sait qu’il ne pourra plus affronter de telles vagues, une colère qui sera fatale à Zachée. La folie s’empare alors de Mylène, dont l’orgueil de mère a été punie : elle va devenir une présente/absente alternant les séjours en hôpital psychiatrique et les retours chez elle, errant tel un spectre.

    Dans cette tragédie, le personnage de la petite soeur Ysé est très intéressant : obervatrice, commentatrice des événements, un peu magicienne, voilà longtemps qu’elle a percé la vraie personnalité de Thadée. Elle est étrange cette petite Ysé : elle dessine beaucoup et fabrique pour son frère Zachée des talismans bizarres, à partir de peaux de lézard séché…Ysé risque de payer cher son don de voyance quand Thadée va essayer de la terroriser par des apparitions effrayantes et clownesques. Mais la vengeance va s’abattre sur Thadée par les mains de deux femmes : Cindy, l’amie de Zachée et Anouk que Thadée avait agressée à La Réunion.

    Et puis il y a le père, pharmacien, qui mène une double vie en poursuivant une liaison avec Maud, une ex-fiancée qu’il devait épouser à la place de Mylène…Il est complètement absent de cette tragédie qu’il semble regarder de loin. Il a abandonné Ysé, toujours seule chez elle.

    Inutile de souligner le propos grinçant qui décrit une décomposition familiale. Et comme dans les tragédies classiques, l’ubris des hommes et des femmes est punie. On lit ce livre avec un grand plaisir tant l’intrigue est bien agencée autour des récits croisés des protagonistes.

    Et pour information : Zachée et Thadée sont deux prénoms bibliques. Zachée, le juste et Thadée est, paraît-il, l’autre prénom de Judas…

  • Eureka Street

    De Robert McLiam Wilson, traduit de l’anglais (Irlande) par Brice Matthieusent, Christian Bourgois Editeur

    Trois personnages principaux dans ce livre formidable dont l’action se déroule à Belfast à l’époque où les bombes scandaient la vie des habitants.

    IMG_0655Jake, le catholique qui vit de petits boulots. Son amie Sarah vient de le quitter : une anglaise qui en avait marre de Belfast : « Elle désirait retourner dans un lieu où la politique signifiait discussions fiscales, débats sur la santé, taxes foncières, mais pas les bombes, les blessés, les assassinats, ni la peur. » Jake vient de Belfast Ouest, a quitté Eureka Street pour vivre avec Sarah dans un quartier bourgeois. Il travaille dans « la récupération de marchandises impayées » c’est-à-dire pour des organismes de crédit qui reprennent à de pauvres gens des équipements qu’ils n’auraient pas dû se payer. L’auteur en profite pour nous proposer une saisissante vision de la misère dans ces quartiers avec des scènes d’un réalisme qui ne ment pas, notamment celle où le trio formé par Jake et ses deux acolytes (de véritables Pieds nickelés) s’empare du lit médicalisé d’une femme mourante…une faute que Jake voudra réparer par la suite. Notre « héros » accumule les échecs avec les filles depuis sa rupture. Le soir, il rejoint sa bande dans les bars de Belfast dont les rues sont emplies de « foules délirantes, (…) avec leurs hurlements, leurs vomissements et leurs bagarres. »

    Chuckie, le protestant à la lourde silhouette qui vit avec sa mère et semble complètement inapte au travail. Contre toute attente, Chuckie va réussir à gagner beaucoup d’argent en magouillant sur les failles du capitalisme et en jouant sur la culpabilité des Anglais qui accordent des subventions à tout projet social visant à la réconciliation. Chuckie est tout aussi surprenant quand il réussit à séduire Max, une américaine à l’histoire tourmentée, débarquée récemment à Belfast.

    Belfast…traitée comme le troisième personnage de ce roman, une ville dans laquelle « les hélicoptères vrombissaient confortablement au-dessus de tous les catholiques des quartiers ouest. » Au milieu du roman, l’auteur nous saisit avec une description cinématographique et crue d’un attentat et de ses conséquences : la scène démarre avec le geste banal d’une jeune fille sans histoire dont la vie va s’arrêter brutalement au moment où elle ouvre, comme chaque jour, la porte d’un magasin. La mère de Chuckie est présente sur les lieux de l’attentat : même si elle n’est pas blessée, l’événement va provoquer un tel choc sur son état mental que sa vie va en être bouleversée et pas forcément pour le pire…

    Les conflits en Irlande du Nord m’ont toujours paru très confus : à la dimension religieuse se colle la politique. Parmi les catholiques qui vivent en Irlande du Nord certains acceptent la mainmise des Anglais, d’autres non et considèrent les premiers comme des traîtres. La confusion est totale. Les murs de Belfast sont zébrés de graffitis dont un mystérieux sigle qui va apparaître sur les murs provoquant l’interrogation et parfois la peur. Toute cette confusion est magnifiquement entretenue dans Eureka Street.

    Il faut aussi parler des personnages secondaires. Aoirghe, l’amie de Max au nom imprononçable même pour un Irlandais, très engagée politiquement et qui entretient avec Jake des relations d’attraction/répulsion. Et Roche, le Gavroche de Belfast qui vit dans la rue et sur lequel Jake tente de veiller tant bien que mal.

    Un grand livre paru en 1996 et que je viens seulement de découvrir mais avec quel bonheur !

  • Vincent Almendros ou l’art de la chute

    Vincent Almendros : un auteur des éditions de Minuit que je viens de découvrir grâce à Christine (qu’elle en soit ici remerciée). Almendros pratique l’art de la chute avec brio. J’ai lu à la suite Faire Mouche puis Un été, et, à chaque fois, les dernières lignes m’ont surprise et bluffée. Deux courts romans : le premier 127 pages et le second 95. L’auteur est un créateur d’ambiance hors pair, un ciseleur de phrases qui réussit à nous faire accrocher à des détails dont on sent qu’ils sont décisifs.

    IMG_0640Dans Faire Mouche, Laurent, le narrateur, revient dans le village de son enfance Saint-Fourneau (ça ne s’invente pas). Il revient pour assister au mariage de sa cousine. Il est accompagné de Claire qu’il présentera à son oncle sous le prénom de Constance : premier moment intrigant, « Je lui désignai Claire de la main. Je te présente Constance, dis-je. » Et à partir de là, l’auteur nous déroule le canevas embrouillé de la vie de Saint-Fourneau : la mère de Laurent, veuve, vit avec son beau-frère Roland, veuf aussi. On ne sait quelle est la nature de leurs relations… »Aujourd’hui, je voyais deux veufs qui s’étaient épaulés » : Laurent reste évasif malgré les questions de Claire/Clémence. Laurent a grandi aux côtés de ses grands-parents à partir du moment où sa mère a tenté de l’empoisonner en lui faisant boire de l’eau de javel : était-ce intentionnel ? La mère est une femme rude, puissante dans sa cuisine où elle cuisine de la langue de boeuf (description écoeurante) quand elle ne dépèce pas un lapin avant de le cuisiner. Sur elle plane toujours un soupçon d’empoisonneuse.

    Bref, l’atmosphère est lourde, poisseuse, mystérieuse, emplie de mouches mortes. Et Luc, le frère de Constance qui ne cesse d’appeler Laurent car il n’arrive pas à joindre sa soeur. Mais où est passée Constance et quel rôle joue Claire dans ce faux trio ? Il faut attendre les dernières lignes…

    Dans Un été, Vincent Almendros traite aussi d’une histoire familiale qui se déroule dans le huis-clos d’un bateau. Le narrateur, Pierre,  est invité par son frère Jean à passer quelques jours en mer. Ils se retrouvent à quatre sur le voilier, vers Capri : Pierre et sa compagne suédoise Lone, Jean et sa compagne Jeanne. Pierre et Jeanne ont été amants…comment se comporter dans l’exiguïté du bateau ? Que ressentent-ils aujourd’hui ? Jeanne est à la fois séduisante et fuyante. Une opportune conjonctivite frappe Lone. Jean l’accompagne à terre pour l’aider à se faire comprendre en italien. Pierre et Jeanne se retrouvent donc seuls…Et là encore le miracle de la chute…dans quel but ces retrouvailles entre Pierre et Jeanne ont-elles été organisées ?

  • Lire Karl Ove Knausgaard sur la plage ou ailleurs…

    Je vais sacrifier au rituel des « conseils de lecture pour l’été », même si je désapprouve l’idée que durant la période estivale, une littérature spéciale s’impose (ceci est un autre débat).

    Pour les lecteurs/lectrices qui apprécient l’esprit saga ou qui aiment enchaîner les livres d’un même auteur, foncez sur le cycle autobiographique du norvégien Karl Ove Knausgaard (ne m’en veuillez pas de le désigner désormais sous les initiales K.O.K, tant je redoute la faute de frappe !). Six tomes, soit 3 000 pages, on été publiés en deux ans. Quatre tomes de ce cycle, intitulé du nom provocateur « Min Kamp » (Mon Combat), sont parus en français dont trois en poche (Folio) : La mort d’un père, Un homme amoureux, Jeune Homme (les 3 que j’ai lus). Le titre du cycle a provoqué, paraît-il, un beau scandale en Norvège.

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    Ces livres relèvent à la fois de l’autobiographie et de la littérature du réel (expression que j’ai piquée dans une question posée par une journaliste à B. Lemaire dans le JDD du 15/07/18). K.O.K. raconte sa vie depuis l’enfance, son quotidien, sa famille, ce qui n’a pas été sans créer quelques remous auprès des proches paraît-il…

    On se souvient de la première phrase des Confessions de Jean-Jacques Rousseau : « Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple, et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature, et cet homme ce sera moi. » Et voilà Knausgaard qui, lui aussi, ose se présenter sans fard et entraîne sa famille dans l’aventure (le style de J.J.R. en moins). Attention, ces livres provoquent une addiction même si les descriptions du quotidien sont parfois triviales : changer les couches de son bébé, accompagner sa fille à un goûter d’anniversaire rencontrer d’autres parents qui s’ennuient en échangeant des banalités, faire preuve de patience envers son enfant qui veut porter des chaussures de princesse, se ravise, puis les remet et pour finir les oublier chez sa copine….Du vécu ou comment créer de l’universel à partir du quotidien.

    K.O. Knausgaard a construit son cycle de façon non chronologique et c’est cela aussi qui rend le lecteur accro. On commence par « La mort du père« , avec un récit tendu à l’image de la terreur que ce père maltraitant fait régner sur ses deux garçons. Pas de scènes insoutenables de violence mais une menace permanente qui pèse surtout sur Karl Ove, toujours en train d’anticiper sur les réactions malheureusement imprévisibles de son père. Celui-ci finira dans une déchéance terrible avant une mort violente, que Karl Ove et son frère découvriront dans le Tome 1.

    Les parents se séparent et les deux garçons, adolescents, se retrouvent seuls avec leur père : une époque à la fois de grande liberté (ils entrent et sortent comme ils veulent) et de grande sévérité (les règles de conduite à table, par exemple). On a le sentiment que la rudesse de leur éducation est en accord avec la rudesse du climat. Dans Jeune Homme (Tome 3), Karl Ove revient sur son adolescence et dresse un portrait plus précis de son père, un enseignant respecté et impliqué dans la vie politique locale, un contrepoint à l’être déchu décrit dans le Tome 1.A46812_Un_homme_amoureux.indd

    Parfois on s’interroge : mais que fait la mère pour protéger ses enfants ? Karl Ove nous répond dans Jeune homme : « C’est pourtant elle qui m’a sauvé. Si elle n’avait pas été là, j’aurais grandi uniquement avec papa, et alors là, d’une façon ou d’une autre, j’aurais mis fin à mes jours. Mais sa présence contrebalançait la noirceur de papa, Aujourd’hui, je suis en vie, et le fait que ce soit sans joie n’a rien à voir avec l’équilibre de mon enfance. Je vis. J’ai moi-même des enfants et la seule chose que j’ai vraiment essayé de réussir avec eux, c’est qu’ils n’aient pas peur de leur père. J’ai réussi, Je le sais. » Terrible.

    Selon une étude du World Hapiness Report, la Norvège se classe en deuxième position derrière la Finlande pour « le bien-être ressenti » par ses habitants. Pas évident de confirmer ce sentiment à la lecture du cycle de K.O.K. Et puis, il tombe amoureux d’une Suédoise, s’installe à Stockholm et se trouve confronté à des relations humaines différentes (moins rudes que chez les Norvégiens) à propos desquelles il aime bien disserter. Nous, on ne peut que s’incliner devant ses Suédoises qui ont réussi à refiler toutes les corvées ménagères à leurs conjoints !

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    Je le répète, la lecture du cycle de K.O. Knausgaard provoque une addiction quel que soit l’endroit : sur la plage ou au coin du feu pendant un week-end de novembre. Le quatrième tome, Aux confins du monde, est paru en français.

     

     

    Prochain épisode des « lectures de l’été » : 2 livres représentant un total de 221 pages (la sobriété française), à glisser dans les sacs et à déguster.