Auteur : isacosta2013

  • Leurs enfants après eux

    de Nicolas Mathieu, Actes Sud

    Remettons les événements à leur place : avant d’être le prix Goncourt 2018, ce livre est LA découverte de ma libraire, Valérie, qui l’avait repéré, défendu, recommandé bien avant tout le monde. Ce livre a donc reçu le label Les Arpenteurs.

    Sans vouloir faire de récupération opportuniste, j’estime que ce prix Goncourt dessine bien la France périphérique, péri-urbaine, péri-rurale,….bref celle qu’essaient de nous faire voir les gilets jaunes. Pour avoir vécu quelques années dans l’Est de la France, à la même époque (années 90), j’y ai bien retrouvé cette ambiance caractérisée à la fois par l’espace et l’enfermement : on ne peut rien y faire sans voiture.

    « On allait au bahut, chez ses potes, en ville, à la plage, fumer un pet’ derrière la piscine, retrouver quelqu’un dans le petit parc. On rentrait, on repartait, pareil pour les adultes, le boulot, les courses, la nounou, la révision chez Midas, le ciné. Chaque désir induisait une distance, chaque plaisir nécessitait un carburant. A force on en venait à penser comme une carte routière. »

    Le livre est découpé en quatre étés, de 1992 à 1998, autour d’Anthony, son cousin, Hacine, Stéphanie et Clémence. On les rencontre adolescents et le livre se termine avec de jeunes adultes. Le vol de la moto d’Anthony est le déclencheur d’événements décisifs dans les vies d’Anthony et Hacine. Au départ, Anthony brise un tabou en empruntant cette moto à son père sans son autorisation pour une virée avec son cousin. L’engin dort sous une bâche depuis longtemps et un interdit pèse sur elle. Le père d’Anthony est un homme colérique, violent, alcoolique : Anthony et sa mère craignent ses réactions. C’est Hacine, le jeune de la cité, qui est soupçonné du vol. L’histoire de ces deux garçons se scelle en parallèle autour de cette moto.

    Photo Alexa Brunet

    Des hommes fragiles

    Le père d’Anthony est un homme aux colères imprévisibles : sa femme finira par le quitter. A la fin du livre, ce père est devenu un homme seul et pathétique que son ex-femme prend en pitié. Le père d’Hacine est un concentré de la détresse de ces hommes venus de l’autre côté de la Méditerranée et qui ont perdu leur autorité en la traversant :

    « Car ces pères restaient suspendus, entre deux rives, mal payés, pas considérés, déracinés, sans héritage à transmettre. Leurs fils en concevaient un incurable dépit. Dès lors, pour eux, bien bosser à l’école, réussir, faire carrière, jouer le jeu, devenait presque impossible. »

    Et des femmes fortes

    Par contraste, les femmes paraissent plus fortes, résistantes. Hélène, la mère d’Anthony n’est pas une victime : elle quitte son mari pour assumer sa vie, seule. Stéphanie et Clémence, les deux petites « bourgeoises », s’amusent avec Anthony et son cousin : eux les désirent et les redoutent ; elles sont attirées sexuellement par leur côté bad boy. Mais Stéphanie comme Clémence savent où elles vont :

    « Pour briguer les bonnes places, et mener plus tard des vies trépidantes et respectées, porter des tailleurs couture et des talons qui coûtent un bras, il ne suffisait pas d’être cool et bien nées. Il fallait faire ses devoirs. »

    On quitte Anthony en 1998 au son de I will survive (la bande son de l’été 1998) et après la victoire de l’équipe de France au mondial. Contrairement à son cousin et à Hacine, il ne s’est pas « casé » : sa vision de la famille est définitivement pessimiste : « Anthony détestait la famille. Elle ne promettait rien qu’un enfer de reconduction sans but ni fin. » D’où ce titre magnifique extrait d’un des livres de l’Ancien Testament, cité en exergue du roman : 

    « Il en est dont il n’y a plus de souvenir, 
    Ils ont péri comme s’ils n’avaient jamais existé,
    Ils sont devenus comme s’ils n’étaient jamais nés,
    Et, de même, leurs enfants après eux. »

    Le prix Goncourt 2018 reprend, selon moi, la tradition du roman social. Quand les romans de Gérard Mordillat (voir Les vivants et les morts, 2005) nous racontent l’histoire d’ouvrier(e)s qui luttent contre la fermeture de leur usine, Leurs enfants après eux, dessine la construction de jeunes adultes dans un univers semblable mais résigné.

     Plongez-vous dans ce prix Goncourt mérité qui nous tend un miroir d’une partie de la France des années 90, sans mépris ni exagération.

  • La chorale des maîtres bouchers

    de Louise Erdrich, traduit de l’américain par Isabelle Reinharez

    Un des meilleurs livres lus récemment (mais traduit et paru en 2005 en France). Avec des personnages non conventionnels qui nous racontent une partie de l’histoire de l’Amérique de 1920 à 1950 environ. A commencer par Fidélis, le boucher qui aime chanter (d’où le titre), débarqué aux Etats-Unis après la première guerre mondiale deux valises à la main, l’une pleine de ses couteaux de boucher, l’autre de saucisses dont la vente lui permettra de financer son voyage jusqu’à Argus, Dakota du Nord. Avant de quitter l’Europe, Fidélis a épousé Eva, l’ex-fiancée de Johannes, le meilleur ami du boucher mort au combat : une promesse faite à un mourant.

    LCMBArgus est le lieu où les vies de Fidélis et Eva vont croiser celles de Delphine et Cyprian, couple improbable. Delphine revient dans sa ville pour se rapprocher de son père, Roy, vieil alcoolique incapable de se rappeler qui est la mère de Delphine mais capable de rédemption. Pour gagner leur vie, Cyprian et Delphine ont monté un numéro d’équilibristes et se produisent dans les rues au gré de leurs déplacements. Cyprian lui aussi revient d’Europe où il a fait la guerre. Les rapports entre Delphine et Cyprian sont amoureux et fraternels, rarement charnels : Cyprian n’est pas attiré par les femmes mais il aime Delphine.

    Ce qui est admirable dans ce livre ce sont les incroyables liens entre les personnages. L’amitié entre Delphine et Eva se noue quand la première commence à travailler à la boucherie. Le travail n’est pas facile pour Delphine mais la difficulté est compensée par la bienveillance et l’amitié d’Eva. Delphine l’accompagnera dans sa maladie, tentera de soulager ses souffrances jusqu’au bout. Après la mort d’Eva, Delphine restera s »occuper des enfants de Fidélis avec qui, progressivement, les rapports vont se transformer. Entre Fidélis et Cyprian les rapports sont tendus. Ils ont participé à la guerre dans des camps opposés et se soupçonnent d’avoir été dans le viseur de l’autre. Pourtant, c’est bien Cyprian qui, grâce à sa souplesse d’acrobate, ira sauver un des fils de Fidélis, enfoui sous la boue.

    On ne peut pas occulter les personnages secondaires dont Clarisse, la mystérieuse amie d’enfance de Delphine, une jeune femme libre et séduisante qui a repris l’entreprise familiale de pompes funèbres. Clarisse est harcelée par le shérif local qui la poursuit depuis toujours de son amour. Il mourra de son acharnement en enquêtant sur la découverte des cadavres d’une famille entière dans le sous-sol de la maison de Roy (le père de Delphine). La découverte d’une perle ayant appartenu à une robe portée par Clarisse  et coincée dans les lattes du plancher redouble le mystère…

    Je n’en finirais pas de tout raconter tant ce livre est foisonnant. Cette époque, entre les deux guerres mondiale, et ce pays dans lequel des émigrants venaient encore tenter leur chance, est un creuset romanesque inépuisable. Le talent de Louise Erdrich est aussi d’enrober cette trame dans une langue d’une grande beauté (bravo à la traductrice) avec, en prime, un souffle de mystère.

     

  • Une chronique familiale et un roman sur la violence envers les femmes.

    Judas, Astrid Holleeder, traduit du néerlandais par Brigitte Zwerver-Berret et Yvonne Pétrequin, Editions du sous-sol

    Deux femmes, Martina Cole, traduit de l’Anglais par Catherine Cheval et Marie Ploux, Fayard

    les halles 3 mai 2017
    Paris, Les Halles, mai 2017

    Je n’ai pas publié de compte-rendu depuis quelque temps, même si la pile « livres lus » monte, monte… Je n’aurais pas forcément écrit sur ces deux livres si l’actualité ne m’avait pas rattrapée. J’en parle en parallèle parce qu’ils traitent tous deux de l’oppression masculine exercée sur les femmes dans le cadre familial. Deux livres qui se déroulent à la même époque – la décennie 1970/1980 – l’un aux Pays-Bas, l’autre en Angleterre. Ces deux livres ne sont pas d’une grande valeur littéraire. Judas est un témoignage, « une chronique familiale » ; Deux femmes relèvent plutôt du roman sociologique. Cependant, tous les deux m’ont secouée.

    « Une femme meurt tous les trois jours en France sous les coups de son conjoint », Le Journal du Dimanche, 22/23 septembre 2018

     

    Judas est un témoignage terrifiant sur la façon dont un homme peut exercer le pouvoir de la peur sur toute une famille, par la menace physique permanente. Judas, c’est Astrid Hoelleeder (et sa soeur) qui vont finir par dénoncer leur frère Willem, un des pires criminels des Pays-Bas, paraît-il. Il s’est fait connaître en 1983 pour avoir enlevé le patron de Heineken et son chauffeur. Willem est un mafieux, une terreur : libre ou emprisonné, il sait tout, voit tout et menace sa famille en permanence. Il va jusqu’à faire assassiner son meilleur ami (et beau-frère), Cor.  La violence ne date pas d’hier dans cette famille. Déjà, le père, contremaître chez Heineken, en apparence inoffensif et incolore, était un alcoolique frustré qui frappait femme et enfants et savait aussi manier la violence verbale.

    « Certains pères utilisent la violence contre leur compagne, leurs enfants pour maintenir leur pouvoir. Cette formulation « utiliser la violence », est pour moi très importante, car plusieurs des hommes qui frappent leur femme ou qui sont autoritaires ne sont pas des hommes réputés pour leur violence dans la vie de tous les jours. Ils sont votre voisin de bureau, des gens autour de vous. Ils peuvent être des gens aimables en d’autres circonstances. Mais ils font le choix d’utiliser la violence avec leur famille pour maintenir leur pouvoir et leurs privilèges. » Michael Kaufman, écrivain canadien, interrogé dans Le Monde du 20/07/18 à propos de la fin du patriarcat.

    A partir du moment où Willem se sent traqué, la vie de ses deux soeurs, Sonja et Astrid, devient un enfer. Il les convoque sans cesse pour des conversations dans la rue (peur des écoutes), au cours desquelles il alterne les caresses – en faisant appel à leur « esprit de famille » – et les menaces physiques sur ses soeurs et leurs enfants. Willem est tordu et malin à la fois : il possède un instinct infaillible pour sentir la peur et le mensonge. Astrid est avocate. On se demande comment elle a réussi à mener ses études dans une telle ambiance familiale. Son lien de parenté avec Willem pèse lourd dans sa vie professionnelle.  Pourtant, c’est d’Astrid que Willem se sent le plus proche même s’il s’en méfie. Sonja, l’autre soeur, est une bimbo mariée à Cor (que Willem fera assassiner). Je me suis sentie soulagée quand les deux soeurs décident d’aller parler à la police.

    Judas est un témoignage aussi effrayant que monotone, scandé par ces rendez-vous quotidiens entre Willem et Astrid, puis les rencontres avec la procureure. Astrid use de toute son intelligence et de son énergie pour ne pas énerver son frère ou se trahir. C’est épuisant, pour elle comme pour le lecteur. Je crois que les soeurs sont toujours protégées par la police et Willem en prison.

    Changement de pays mais pas de thématique avec Deux femmes. Je ne sais plus pourquoi j’ai acheté ce livre qui attendait dans ma bibliothèque depuis quelque temps. Paru en 1999, Deux femmes ne brille pas par ses qualités littéraires et pâtit d’une traduction remplie de coquilles. Martina Cole, l’auteure, est une auteure de best-seller très appréciée Outre-Manche. Elle nous introduit dans une banlieue déprimée, l’East End londonien, avec l’histoire de Susan qui subit doublement la violence masculine : celle de son père, le caïd du quartier, puis celle de son mari, Barry, qu’elle épouse à l’âge de 16 ans pour échapper aux agressions sexuelles de son père. Quelle erreur : elle en bavera tout autant, voire plus, et devra son incroyable survie à l’amour qu’elle porte à ses quatre enfants. Avant un drôle de happy end, Susan va passer par la case prison après avoir tué Barry ou du moins s’en accuser pour sauver sa fille aînée. En prison, elle partagera la cellule d’une femme perverse, accusée d’avoir tué son mari parce qu’il la maltraitait (mais cette version n’était pas la bonne…).

    Bref ce livre est très violent, complaisant dans les scènes d’agression. A tel point que, plus d’une fois, j’ai eu envie de m’arrêter. Pourquoi s’infliger une telle lecture ? Parce que, au-delà de la violence, je me suis sentie à la fois happée et tétanisée par l’histoire de Susan. En arrière-plan on apprécie la solidarité entre femmes, les voisines/amies toujours présentes pour récupérer les enfants quand Susan est hospitalisée. Toutes ne sont pas des victimes. La mère de Susan, par exemple, a choisi son camp : celui de sa survie au détriment de ses enfants et surtout de sa fille Susan. Le tableau sociologique est intéressant. Nous sommes dans les années Thatcher (que ces femmes admirent car « elle a des c…. » et en remontre aux hommes). Dans le milieu décrit par M. Cole, les femmes ne travaillent pas et les hommes n’ont que des activités illégales. Les femmes font des enfants et s’occupent de leurs maisons. Elles achètent leur ‘tranquillité’ au prix des liaisons extra-conjugales de leurs maris, sur lesquelles elles ferment les yeux mais à condition que l’argent rentre toujours dans le foyer (Susan et Roselle, la maîtresse de Barry sont liées par une grande amitié dès leur rencontre, et Roselle va soutenir Susan jusqu’au bout). La violence est un élément accepté, qui fait partie de la vie.

    En 2018, qu’est-ce qui a changé ? En France, la violence envers les femmes est un sujet dont on parle maintenant sans tabou, des chiffres sont publiés, des politiques publiques mises en place. Il paraît que l’Espagne est très avancée dans la lutte contre les violences conjugales. Et ailleurs ? Cet été, le journal Le Monde proposait un tour du monde « des nouveaux codes amoureux ». Le reportage consacré à l’Afrique du Sud s’intitulait « Les femmes blessées d’Afrique du Sud » (11/08/2018). et sous nos yeux effarés, on pouvait lire que « parler d’amour avec des Sud-Africaines est impossible sans aborder la violence domestique et la brutalité des hommes du pays ». Et plus loin : « Selon une étude de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) de 2012, 65% des femmes du pays avaient subi des violences dans leur foyer au cours des 12 derniers mois. » Difficile de terminer cette chronique sur une note d’optimisme…

     

  • Tropique de la violence

    de Nathacha Appanah, folio

    Chaque année, 20 000 personnes fuient les Comores pour rejoindre clandestinement Mayotte, 101e département de France, situé à 70 kms des côtes comoriennes. Parmi elles, des femmes qui viennent y accoucher pour que leurs enfants puissent bénéficier de la nationalité française.

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    La mère de Moïse, le héros du roman de Nathacha Appanah, est une de ces femmes, mais elle est venue à Mayotte pour abandonner son fils dont les yeux vairons sont la marque du diable selon certaines croyances. Cet enfant est recueilli puis adopté par Marie, une infirmière, qui lui donnera le prénom de Moïse.

    Marie a quitté sa région natale pour suivre Chamsidine, son mari, à Mayotte : il la quittera sous prétexte que Marie ne peut pas avoir d’enfant. L’arrivée de Moïse dans la vie de Marie est une heureuse parenthèse : ensemble, la mère et l’enfant, vont vivre quelques années de douceur avec les chansons de Barbara en fond sonore et la lecture obsédante de L’Enfant et la Rivière, d’Henri Bosco, un livre qui hantera et soutiendra Moïse pendant sa courte vie.

    Mayotte, « l’île aux parfums, l’île au lagon » : une dénomination paradisiaque pour un lieu qui va transformer la vie de Moïse en enfer comme si la malédiction de ses yeux vairons était inévitable. L’histoire de Moïse est racontée à travers cinq voix, dont certaines issues de l’au-delà : Moïse, Marie, Bruce, le chef de bande du bidonville « Gaza », cruel, violent et l’instigateur de la chute de Moïse, Olivier, le policier qui tentera d’empêcher le lynchage de Moïse, et Stéphane, l’humanitaire fraîchement débarqué à Mayotte et qui, lui aussi tendra la main à Moïse. Stéphane porte un regard grinçant sur les motivations des humanitaires, une façon de nous dire à quel point Mayotte est un territoire oublié : « J’avais 27 ans et nous n’étions que deux à être volontaires pour venir ici. Mayotte c’est la France et ça n’intéresse personne. Les autres voulaient aller en Haïti, au Sri Lanka, à Madagascar, en Ethiopie. Ils voulaient de la « vraie misère », de la misère centenaire ancrée comme une mauvaise racine, des pays « où c’est chaud », des endroits où les tempêtes succèdent aux guerres, où les tremblements de terre suivent les sécheresses. Le nec plus ultra, celui qui en jette sur le CV, restait Gaza, le vrai Gaza en Palestine je veux dire, mais c’était réservé aux plus expérimentés. Moi je voulais juste partir et j’ai donc signé pour Mayotte. » 

    A travers le destin de Moïse, tout le tragique de Mayotte nous saute aux yeux même si, pour peu qu’on suive l’actualité, nous ne pouvons ignorer les problèmes de cet archipel de l’Océan indien. On ne peut s’empêcher d’éprouver des sentiments de découragement et de désespoir à la lecture de ce conte tragique au terme duquel Moïse ne sera pas sauvé.

    Nathacha Appanah est une auteure que j’ai découverte grâce à un joli livre, mélancolique et mystérieux, En attendant demain