Livres en Pile

  • Le nommé Jeudi

    sous-titre : Un cauchemar

    de Gilbert Keith Chesterton (Gallimard)

    G.K. Chesterton est un auteur anglais né en 1874 et mort en 1936. Il est notamment l’auteur de livres dont le héros est un prêtre détective, le Père Brown. Le nommé Jeudi est un livre déroutant, intrigant, entre la parabole et le roman picaresque (ou presque).

    Pour résumer (si c’est possible) : Syme est un policier infiltré dans un groupe anarchiste anglais (l’action se passe à Londres au début du 20e siècle) dont le conseil dirigeant est constitué de 7 membres portant chacun comme pseudonyme le nom d’un jour de la semaine. Le conseil est dirigé par Dimanche, personnage protéiforme caractérisé par sa taille et son embonpoint. Il apparaît tel un géant, un dieu…

    Syme découvre progressivement que chaque membre du conseil est, comme lui, un agent infiltré. Et, chaque fois, au terme de péripéties qui font penser aux épreuves subies par des héros de romans picaresques. Le clou du livre est une poursuite qui se termine en une mêlée gigantesque, dans la campagne puis dans les rues de Londres. On ne sait plus qui sont les anarchistes et qui sont les policiers. Avec Dimanche qui parcourt les rues de Londres à dos d’éléphant puis s’enfuit en ballon.

    Jusqu’au bout, on ne sait pas où veut nous emmener G.K. Chesterton. Puis les évidences s’imposent : les noms des membres du conseil sont une référence au Livre de la Genèse et le sous-titre du livre (Un cauchemar) laisse augurer de la chute de l’histoire.

    Lu en 2013

  • Journal volubile

    Enrique Vila-Matas (Bourgois)

    E. Vila-Matas est un écrivain journaliste critique espagnol que j’ai découvert par ce livre. Journal volubile mêle des réflexions sur la littérature (et les auteurs favoris d’EVM), des notes de voyage et des réflexions générales sur la société.

    Un bonheur total. J’ai découvert Bartleby de Melville grâce à E. Vila-Matas. La lecture de ce journal a été jubilatoire (j’adore cet adjectif). Il n’y a qu’à voir tous les marque-pages que j’y ai laissés.

    (A noter : EVM est un merveilleux chroniqueur mais un ennuyeux romancier. Je n’ai jamais réussi à entrer dans ses romans).

    Quelques extraits.

    p.74, ou les complications insoupçonnées auxquelles s’expose l’auteur quand il offre des livres : « Avoir à offrir quelque chose nous met parfois au bord de l’abîme, nous complique la vie à un point insoupçonné. Le geste témoigne, bien sûr, d’un art particulièrement élégant, mais on ne doit pas oublier qu’il a son côté sauvage. Comme tout le monde le sait parfaitement, on ne peut pas offrir quelque chose qui nous plaît beaucoup, car si, par hasard, on tombe sur un objet merveilleux, notre première impulsion est de le garder, de se l’approprier, il n’arrive jamais à la personne à qui on pensait l’offrir. Dans mon cas, les cadeaux les plus dangereux ont toujours été les livres, j’en sais long sur la question ! Même si je suis tout à fait conscient que je peux acheter deux livres et supprimer ainsi le problème, je finis par n’en acheter qu’un pour moi, car je trouve immoral d’acheter deux livres et d’en offrir un. En effet, pour moi, ce n’est pas penser à l’autre, parce que je sais qu’offrir, c’est cesser tout à coup de vivre pour soi-même et penser à la personne à qui on va faire un cadeau, penser vraiment très fortement à elle et l’aimer vraiment, l’aimer énormément. L’aimer vraiment exige qu’on lui offre le livre et qu’on soit patient pendant quelques heures et quelques jours, jusqu’au moment où on lui remettra le cadeau. Puis le cadeau fait, acheter tranquillement son exemplaire en faisant une tête d’idiot, oui, la tête des vrais paniers percés qui offrent toujours ce dont ils ont le plus besoin. »

    J’adore ce passage qui dramatise un acte qui paraît si simple et qui retombe sur un achat trivial avec « une tête d’idiot ». Je n’avais jamais réfléchi à cette question car, quand j’offre un livre, je choisis un titre que n’ai pas encore lu et je demande au destinataire de me le prêter plus tard. Simple, non ?

    p.83 Des propos inattendus sur un sujet rebattu : la mauvaise humeur générale. « La recherche quotidienne de personnes aimables, bien élevées, au caractère agréable, me fatigue. Je me sens de plus en plus las de tous ces êtres qui nous maltraitent tant. La mauvaise humeur générale, l’impolitesse régnante sont insupportables. Plus nous progressons dans le bien-être, plus les gens sont horribles et d’humeur maussade. Peut-être est-ce la conséquence des luttes sanglantes menées pour accéder à ce bien-être. Il n’empêche que le bon caractère est, de toutes les qualités morales celles dont notre monde a le plus besoin et il est sûrement la conséquence de la tranquillité et non de progrès insensés. »

    On dirait les propos d’un moraliste du 17e siècle.

    p. 252, réflexions désabusées sur l’amitié : « L’ami qui est de retour après un an d’absence. Il téléphone à la maison uniquement pour saluer, sans quasiment dissimuler qu’il le fait par pur formalisme. Il est plus calculateur que jamais. Et moi, pour une raison ou une autre, je n’entre pas dans le champ de ses intérêts. Il semble qu’il ne veut rien de moi. Qu’est-ce qui a pu se passer ? N’est-ce pas un mot dit quelque part arrivé déformé aux oreilles de quelqu’un qui l’a répété à un autre, et ainsi de suite ? Non, non, ce n’est rien de tout cela. Il a simplement une certaine affection pour moi, mais je ne l’intéresse pas et il est fort probable que je ne l’aie, en fait, jamais intéressé. Peut-être se sent-il mieux avec des gens qui l’admirent ou tout simplement avec d’autres. Ce n’est rien, me dis-je. Je ne vois pas pour quelle raison les amitiés devraient durer plus que les passions. »

    Cette chute est terrible.

    Lu en 2009

  • Le studio de l’inutilité

    Simon Leys (Flammarion)

    Simon Leys m’enchante autant qu’Enrique Vila-Matas. J’adore ces livres qui parlent de littérature et d’auteurs. S. Leys parle évidemment de Chine dont il est un spécialiste.

    Incroyable personne qui, née belge, a vécu en Chine et maintenant en Australie. Il est en quelque sorte de nulle part : la littérature semble son pays.

    Incroyable cette histoire arrivée aux jumeaux de S. Leys : ils se retrouvent apatrides à cause d’une bourde de l’administration belge !

    Michaux, Orwell, Chesterton, S. Weil, Le Prince de Ligne…voilà les auteurs dont S. Leys nous parle. Aucun ne m’est familier mais j’ai la chance d’avoir une grande bibliothèque et d’y avoir trouvé du Michaux et même un un livre de G.K. Chesterton (La clairvoyance du Père Brown) que j’avais sauvé de la bibliothèque de mon amie Gene, un jour de grand ménage…

    J’ai eu une vraie révélation en lisant 1984 de G. Orwell et j’ai découvert un auteur à la personnalité admirable.

    Ce que j’aime dans un livre comme Le studio de l’inutilité, c’est l’intelligence et le don que nous fait S. Leys de ses pensées subtiles. Et voilà un moment que j’apprécie : quand j’enchaîne les lectures à la suite, par associations de livres. Ici, le lien se fait naturellement en suivant les suggestions de S. Leys.

    Lu en 2012

  • Le musée de l’innocence

    Orhan Pamuk (Gallimard)

    Un sacré morceau ce livre du prix Nobel de littérature, Ohran Pamuk, auteur turc dont je n’avais jamais rien lu.

    Un grand roman d’amour dont les héros, Kemal et Füsun, m’ont souvent agacée. Ils sont presqu’aussi agaçants de préciosité que Solal et Ariane.

    Nous sommes à Istambul dans les années 70. Kemal est un fils de famille de la bonne bourgeoisie de la ville. Il est fiancé à Sebel qui, comme lui, appartient à la classe occidentalisée. Avant ses fiançailles avec Sebel, Kemal croise dans une boutique Füsun, une vague parente qu’il n’a pas revue depuis des années. De cette rencontre date l’obsession de Kemal pour Füsun. Pendant quelques semaines avant les fiançailles, Kemal et Füsun vont se retrouver régulièrement dans un appartement inoccupé dont la mère de Kemal est propriétaire. Elle y entasse des vêtements qu’elle ne porte plus, des objets dont elle ne veut plus. C’est le début du Musée, car Kemal contracte lui aussi cette « collectionite » et commence à récupérer des objets qui ont un lien avec son amour pour Füsun : une tasse dans laquelle Füsun a bu, une boucle d’oreille qu’elle a perdue dans le lit, etc.

    La scène des fiançailles (et oui, il se fiance quand même avec Sebel) marque une rupture dans le livre et dans les relations entre Füsun et Kemal….et Sebel bien sûr. Après ses fiançailles, Kebel attendra vainement Füsun à l’immeuble Mehramet. Il commence à dépérir, à présenter tous les signes de la dépression amoureuse. Au point que Sebel s’en aperçoit et l’emmène passer quelque temps avec elle dans une de ces résidences traditionnelles qui bordent le Bosphore, et qui sont des lieux de villégiature pour les stambouliotes. Sebel, personnage particulièrement intéressant par ses capacités de compréhension et sa gentillesse, finira par se lasser, surtout après que Kemal lui ait avoué son amour pour Füsun.

    Kemal retrouve Füsun quelques mois plus tard. Et à partir de là, vont se dérouler neuf années incroyables au cours desquelles Kemal va dîner tous les soirs chez les parents de Füsun…qui est maintenant mariée. Pendant 9 ans, il va côtoyer tous les soirs l’amour de sa vie et son mari, pour qui il va monter une maison de production (cinéma) pour que Füsun devienne un jour une star.

    Et chaque soir, Kemal volera quelque chose chez les parents de Füsun pour enrichir son musée de l’innocence. Pourquoi l’innocence ? Sans doute fait-il référence à l’innocence de leur amour lors de leur rencontre.

    Bon ! Mais ça ne s’arrête pas là. Inutile de révéler la fin (tragique). Il y a du Proust, du Nabokov et du Gide dans la façon dont le narrateur interpelle l’auteur à la fin du livre, pour qu’il raconte l’histoire de Kemal et Füsun.

    Dans le décor du livre, surgissent des bribes de la société stambouliote des années 70, avec cette jeunesse qui aspire à sortir, à être libre et à boire du soda (très important le soda comme marqueur social) comme partout ailleurs dans le monde.

    La religion est peu présente, simple élément qui caractérise cette société mais il est souvent question de la virginité des filles. Et les changements politiques – coups d’Etat, couvre-feu – sont autant d’éléments qui contribuent, à peine, à apporter quelques péripéties aux trajets quotidiens de Kamel, dans sa voiture avec chauffeur.

    Kamel est un personnage obsessionnel dont le rapport au temps est difficilement compatible avec un mode de vie standard.

    Lu en 2012