Livres en Pile

  • L’Amérique

    Joan Didion (Grasset)

    J’avais lu, non sans être déroutée, L’année de la pensée magique, qui m’avait fait découvrir Joan Didion.

    L’Amérique est un recueil de reportages que J.D. a réalisés dans les années 60 aux USA : de John Wayne aux assassins de Sharon Stone en passant par les premiers groupes hippies.

    L’écriture est parfois déroutante. J’ai souvent le sentiment que c’est un problème de traduction. En même temps je me demande si ce n’est pas une question de style, typiquement américain, à mi-chemin de l’écriture journalistique et du style littéraire.

    Ce qui est touchant c’est aussi la façon dont JD se raconte à travers ses « reportages » (appelons-les ainsi). Elle a une façon particulière d’être à la fois présente et absente à ce qu’elle vit. Avec le recul, je pense que j’avais éprouvé ce même sentiment en lisant L’année de la pensée magique, dans lequel JD racontait le double deuil, précédé d’une double agonie, qu’elle venait de subir : la mort de son mari puis celle de sa fille. (Le mari dont elle parle dans L’Amérique est-il celui de L’année de la pensée magique ?).

    JD est californienne avant d’être américaine. Son « exil » à New-York semble avoir été douloureux. Elle a semble-t-il passé la majeure partie de sa vie en Californie. J’ai été frappée par sa capacité à faire comprendre à quel point ce pays est grand et qu’on peut y être étranger en étant né américain.

    Lu en 2009

  • L’année de la pensée magique

    Joan Didion (Grasset)

    Il est rare que je colle des articles critiques au lieu d’écrire moi-même sur un livre (référence à un article paru dans Le Journal du Dimanche, le 23/09/07, Une année à l’attendre). Je le fais pour la première fois et pour plusieurs raisons.

    1. Par fainéantise. Je trouve l’exercice des notes de lecture de plus en plus difficile et je me contente, parfois (trop souvent ?) d’un « j’aime… » ou « je n’aime pas… », « je me suis arrêtée à… ».

    2. ce livre m’a laissé une impression étrange. Cliché que de dire « il décrit le deuil avec une précision d’entomologiste ». Mais, pour une fois, le cliché décrit bien la réalité. J. Didion alterne les passages dans lesquels elle analyse ses réactions après la mort de son mari (brutale, le nez dans son assiette), avec des passages décrivant la maladie à l’aide de termes médicaux puisés auprès des médecins et dont elle est allée chercher l’explication, ou la confirmation, dans des revues spécialisées.

    3. la photo du JDD m’a subjuguée car je n’avais vu que des photos récentes de J.D. : une femme âgée, marquée par la souffrance qui s’inscrit sur son visage comme une maladie, très maigre et dont on ne peut imaginer le visage jeune. Sur cette photo familiale (celle du JDD), sans doute celle des jours heureux, on voit une femme ravissante qui couve sa fille du regard tout en étant à distance du « couple » formé par son mari et sa fille.

    Je ne sais pas pourquoi je m’étais imaginé que Quintana (étrange prénom) était une fille adoptive (une allusion, un mot mal interprété ?). Dans le livre on ne la découvre que malade. C’est terrible (le mot est très faible) de perdre son mari et sa fille à quelques semaines d’intervalle. On a le sentiment que J.D. n’arrive pas à se repérer dans ces deux disparitions. Dans le récit, Quintana n’est pas encore morte. Elle assiste aux obsèques de son père à peine sortie de l’hôpital.

    Peut-être que JD écrira un autre livre de deuil, celui de sa fille. En même temps y-a-t-il assez de place dans un seul coeur pour accueillir tant de souffrance ?

    Lu en 2007

  • Dire son nom

    Francisco Goldman (Bourgois)

    Le livre de deuil est, paraît-il, un véritable genre littéraire aux Etats-Unis. Voilà ce que j’ai appris en regardant une interview de F. Goldman (FG) sur Youtube.

    Dire son nom est donc le livre de deuil de FG qui a perdu sa jeune femme Aura, frappée puis emportée par une énorme vague sur une plage mexicaine (ce pays est décidément très dangereux). (Sur le même principe, lire L’année de la pensée magique de Joan Didion). Ce livre est cependant construit comme un roman : de la rencontre d’Aura et Francisco à après…quand Francisco se retrouve seul et comment il survit à la perte de sa femme.

    Incroyable ! Même si je savais qu’Aura allait mourir, j’avais toujours le secret espoir qu’elle échappe à la mort (j’ai toujours réagi ainsi même avec les morts historiques célèbres ou les mythes : d’Iphigénie à Jean Moulin en passant par Jeanne d’Arc). Ce qu’il y a de formidable, c’est à quel point Francisco et Aura sont vivants : pas d’embellissement post mortem mais sûrement un immense chant d’amour. J’ai même ressenti un certain agacement pour Aura en me disant que je n’aimerais pas avoir une amie comme elle !

    Lu en 2012

  • Ian McEwan

    Amsterdam, Expiation, Solaire (Gallimard)

    Quel plaisir de découvrir un auteur. Ce n’est pas un jeunot Ian McEwan et quel talent ! J’ai lu trois de ses livres à la suite, ce qui m’arrive rarement (par crainte d’être déçue). Quelle diversité aussi !

    Cynique, diabolique, inattendu…

    J’ai peut-être un petit faible pour Amsterdam, un livre cynique, d’une construction diabolique et à la fin inattendue.

    Clive et Vermen apparaissent dès le début du livre lors de l’enterrement de leur amie/amante Molly. Tous deux détestent le mari de Molly et un certain Garmony, ancien amant de Molly et actuel ministre des Affaires Etrangères. Clive est compositeur ; Vernon, directeur d’un journal.

    Il serait facile de dire que le roman est construit comme la symphonie de Clive qui doit être jouée à Amsterdam pour le millénaire (de ?).

    Clive et Vernon ont tous deux quelque chose à se reprocher. Clive a assisté, involontairement,  à une scène conjugale violente lors d’une promenade dans la campagne écossaise. Au lieu de porter secours à la femme, il préférera continuer à composer sa symphonie. Vernon, contre l’avis de toute sa rédaction, publiera des photos compromettantes de Garmony.

    La tension monte jusqu’au point final à Amsterdam avec un dénouement complètement inattendu.

    Expiation : une splendide construction

    Expiation est celui des trois dans lequel j’ai eu le plus de mal à entrer. Mais quel livre magnifique ! Je ne regrette pas d’avoir persisté. Encore une splendide construction narrative. Une longue exposition prépare le drame et se déroule en quelques jours racontés par Briony, une très jeune fille âgée de 12 ans, apprentie romancière. Briony va surprendre Cécilia, sa soeur, et Robbie, le fils d’une domestique, dans une situation « fâcheuse », point de départ du drame.

    Tout le monde est réuni dans la grande maison familiale durant cet été de l’année 1935, frappé de canicule. Briony et Cecilia ont un frère, Léon, qui vient de rentrer de l’université en compagnie de quelques amis. Robbie aussi va à l’université – c’est un étudiant brillant – grâce à la générosité du père de Briony qui lui paie ses études. S’ajoutent au tableau les cousins de Briony, Lola et ses deux frères jumeaux, que la séparation de leurs parents ont fait échouer chez leur tante.

    Les vies de Cecilia, Robbie et Briony vont basculer quand Lola est « agressée » alors qu’elle était partie à la recherche de ses  frères fugueurs. Toute cette partie – la recherche des enfants – est racontée du point de vue de Briony. Et je suis toujours bluffée par la capacité de certains auteurs masculins – ayant dépassé la cinquantaine dans le cas de McEwann – à se mettre en empathie avec une gamine de 12 ans qui se pique d’être un auteur de théâtre.

    On retrouve ces trois personnages quelques années plus tard en pleine guerre. Robbie a fait de la prison puis la guerre en France. Il fait partie de ces soldats britanniques qui ont été obligés de battre piteusement en retraite pendant la débâcle et d’attendre que leur flotte vienne les récupérer. Ce sont des pages superbes. Cecilia a quitté sa famille. Elle est infirmière. Briony  aussi mais les deux soeurs ne se voient plus.

    Le point d’orgue du livre est la rencontre entre les trois personnages quand Briony, repentante, viendra tenter de rattraper, peut-être, l’irréparable.

    Dans la dernière partie du livre, une Briony âgée revient fêter son anniversaire dans la grande maison qui a servi de décor au début du roman. Une Briony entourée et auteur reconnu à qui les enfants de la famille ont fait la surprise de jouer sa pièce « Les tribulations d’Arabella ». Une pièce écrite à l’âge de 12 ans et que Briony voulait faire interpréter par Lola et les jumeaux.

    Solaire : le triomphe d’un héros chauve et bedonnant

    Un livre dont le héros est un Prix Nobel de Physique, quinquagénaire, chauve, gros, qui collectionne les femmes et les conférences bien rétribuées.

    Cinq fois marié, Beard vit l’enfer avec sa dernière épouse en date qui le trompe ouvertement avec un maçon violent.

    Après une expérience écologique en compagnie d’autres savants sur la banquise, Beard revient chez lui et tombe sur un de ses collègues du centre de recherche, confortablement installé dans son canapé et dans son peignoir.

    La suite est une incroyable succession de rebondissements qui vont amener Beard à devenir père de famille puis à monter un projet de centrale énergétique par photosynthèse grâce aux travaux de celui qui lui avait emprunté son peignoir et…sa femme.

    Ce livre est jubilatoire. L’écologie n’est qu’un prétexte à se moquer gentiment de certains milieux scientifiques et surtout Ian Mc Ewann réalise une prouesse en faisant de ce personnage si peu glamour un véritable héros.

    Lus en 2012