Livres en Pile

  • Le Royaume

    de Emmanuel Carrère (P.O.L)

    J’ai donc lu le 500 pages dans lesquelles EC raconte comment il a rencontré puis perdu la foi. Et j’ai appris des faits que je ne connaissais pas sur les apôtres, compris ce que signifiait la métaphore « faire son chemin de Damas », appris qui était Paul (un témoin indirect des actes de Jésus puis un de ses plus fervents adeptes), glané quelques images non conventionnelles sur Jésus (pas toujours facile le bonhomme), réfléchi sur les messages et les paraboles de l’Evangile (qui m’ont toujours ennuyée quand j’allais à la messe)…Bref, loin de me laisser indifférente, ce livre a suscité chez moi des questions sur la foi et l’absence de foi. Un basculement infime, inattendu, peut nous entraîner d’un côté ou de l’autre.

    J’admire le travail d’érudit qu’EC a mené : entre la lecture des textes, les traductions, la compilation des sources…un travail de titan ! Et puis c’est aussi un précis d’histoire romaine qui replace Jésus dans son contexte. EC n’a pas son pareil pour nous embarquer dans ses interrogations personnelles.

    Une seule faute de goût : le passage dans lequel l’auteur raconte ses manies masturbatoires devant les films pornographiques d’amateurs. J’ai trouvé ses tentatives de justification pitoyables : comparer le visage de cette jeune femme (non « professionnelle » et à propos de qui EC se demande pourquoi elle se livre ainsi, publiquement, aux regards de tous sur Internet) aux visages des madones des tableaux italiens !

    Page 68…à propos d’un travail de scénariste qui ennuie EC :

    « Si Dieu me redonne la grâce un jour d’écrire des livres, très bien, cela ne dépend pas de moi. Ce qui dépend de moi, puisqu’il veut que je sois scénariste de télé, c’est d’être un bon scénariste de télé. Quel soulagement. » 

    La simplicité du message divin !

    Page 71…sur le sacrifice :

    « Ce qui nous est demandé, tous les mystiques s’accordent là-dessus, c’est ce que nous désirons le moins donner. Il faut chercher en nous ce qu’il nous serait le plus pénible de sacrifier : c’est ça. Pour Abraham, son fils Isaac. Pour moi, l’oeuvre, la gloire, la rumeur de mon nom dans la conscience d’autrui. Ce pour quoi j’aurais volontiers vendu mon âme au diable, mais le diable n’en a pas voulu et il ne me reste plus qu’à l’offrir gratuitement au Seigneur. Quand même, je renâcle. »

     Tout est dans la grandeur de ce à quoi on renonce !

    Page 190…la laïcité dès l’époque romaine :

    « L’Empire, dans les pays conquis, pratiquait une politique d’exemplaire laïcité. La liberté de pensée et de culte était complète. Ce que les Romains nommaient religio avait peu à voir avec ce que nous nommons religion et n’impliquait ni croyance à professer ni effusion de l’âme, mais une attitude de respect, manifestée par des rites envers les institutions de la cité. La religion au sens où nous l’entendons, nous, avec ses pratiques bizarres et ses ferveurs déplacées, ils l’appelaient dédaigneusement superstitio. C’était une affaire d’orientaux et de Barbares, qu’on laissait libres de s’y adonner à leur guise du moment qu’ils ne troublaient pas l’ordre public. »

    page 354…sur la résurrection :

    « Non,, je ne crois pas que Jésus soit ressuscité. Je ne crois pas qu’un homme soit revenu d’entre les morts. Seulement, qu’on puisse le croire, et de l’avoir cru moi-même, cela m’intrigue, cela me trouble, cela me bouleverse. Je ne sais pas quel verbe convient le mieux. J’écris ce livre pour ne pas me figurer que j’en sais plus long, ne le croyant plus, que ceux qui le croient et que moi-même quand je le croyais. J’écris ce livre pour ne pas abonder dans mon sens. »

     Belle formule !

    page 386…sur le « réalisme » des tableaux italiens du 16e (15e ?) siècle :

    « L’aspiration au réalisme historique n’entrait pas dans leur cadre de pensée (ndlr : les peintres) et je pense qu’au fond ils avaient raison. Ils étaient vraiment réalistes dans la mesure où ce qu’ils représentaient était vraiment réel. C’étaient eux, c’était le monde où ils vivaient. »

    page 487…EC rapporte les propos de son ami Hervé qui lui recommande de se méfier de ses réactions de non-croyant (mais ayant cru) :

    « Tu dis que tu ne crois pas à la résurrection. Mais d’abord tu n’as aucune idée de ce que cela signifie, la résurrection. Et puis, en posant d’entrée cette incroyance, en en faisant un savoir et une supériorité sur les gens dont tu parles, tu t’interdis tout accès à ce qu’ils étaient et croyaient. Méfie-toi de ce savoir là. Ne commence pas par te dire que tu en sais plus qu’eux. Efforce-toi d’apprendre auprès d’eux au lieu de leur faire la leçon. Cela n’a rien à voir avec la contrainte mentale consistant à essayer de croire quelque chose que tu ne crois pas. Ouvre-toi au mystère, au lieu de l’écarter à priori. » 

    Hervé est bouddhiste et parle comme Jésus !

    Très jolie fin page 630 :

    « Le livre que j’achève là, je l’ai écrit de bonne foi (sic), mais ce qu’il tente d’approcher est tellement plus grand que moi que cette bonne foi, je le sais, est dérisoire. Je l’ai écrit encombré de ce que je suis : un intelligent, un riche, un homme d’en haut. Autant de handicaps pour entrer dans le Royaume. Quand même, j’ai essayé. Et ce que je me demande, au moment de le quitter, c’est s’il trahit le jeune homme que j’ai été, et le Seigneur auquel il a cru, ou s’il leur est resté, à sa façon, fidèle. Je ne sais pas. »

    Lu en 2015

  • Le chant d’Achille

    de Madeleine Miller

    Un beau livre sur l’amour entre Patrocle et Achille. Ce dernier n’apparaît pas particulièrement sympathique mais tellement humain ! Comme si l’auteure avait choisi de ne développer que sa dimension humaine : après tout, Achille n’est qu’un demi-dieu !

    Aussi pour ceux qui n’ont pas lu L’Iliade ou pas eu le courage de le faire.

    (Offert par Claire pour Noël 2014)

  • Nouilles froides à Pyongyang

    de Jean-Luc Coatalem (Grasset)

    Le récit d’un séjour en Corée du Nord par un journaliste qui se fait passer pour un tour opérateur pour pouvoir entrer dans le pays. Il est accompagné d’un de ses amis, un dandy esthète en littérature, un géant déconnecté de la réalité qui n’a presque jamais voyagé et arrive en Corée avec, dans ses bagages, les oeuvres de Paul Valéry dans La Pleïade !

    Le narrateur est déplaisant car, d’emblée, il adopte un ton méprisant envers les deux Kim, Kim 1 et Kim 2, les deux guides imposés (Kim 2 étant chargé de surveiller Kim 1). Mais enfin, que comptait trouver J.L. Coatalem dans ce pays, quand toute la planète sait qu’un tyran est en train d’anéantir son peuple en l’affamant et en le coupant de tout contact avec le reste du monde ?

    J’ai retenu une information : en raison de la malnutrition, les Coréens du Nord sont plus petits que la moyenne de la population mondiale. Clorinde, l’ami du narrateur, en impose donc aux rares coréens rencontrés, par sa stature et son style vestimentaire dandy.

    Le récit renvoie une ambiance fantomatique. Les deux compères forment un binôme assez pittoresque. Le narrateur, très agité, est même qualifié de « turbulent » par Kim 1. Il agit parfois de façon irresponsable en déviant des sentiers imposés par le programme officiel, au risque de mettre ses guides en danger. L’épisode du musée dédié à des oeuvres monumentales représentant Kim-sun-il en est une illustration. La placidité de Clorinde, dont on se doute que le comportement détaché serait le même aux USA ou ailleurs, apporte un contrepoint amusant. Mais on ne sait jamais ce qu’il pense vraiment. J’ajoute que je n’ai pas adoré le style : un style qui se regarde écrire.

    Lu en 2013

  • L’immeuble Yacoubian

    de Alaa El Aswany (Actes Sud)

    Une succession de personnages, tous habitants de l’immeuble Yacoubian au Caire, appartenant à des milieux différents. Le livre a été publié en 2002 en Egypte et traduit en français en 2006.

    L’action est contemporaine du régime Moubarak et l’on voit se côtoyer de vieux notables qui ont connu une Egypte cosmopolite aux influences orientales et occidentales, des jeunes qui se tournent vers l’islam radical parce qu’ils sont rejetés par les institutions (Taha dont la candidature est refusée par la police parce que son père est gardien d’immeuble), des jeunes femmes obligées de se laisser tripoter par des vieux pour garder leur emploi, un couple d’homosexuels au destin tragique, etc. Bref, un concentré de la société égyptienne (de cette époque) dans la verticale d’un immeuble (construit par un architecte français).

    Lu en 2013