Livres en Pile

  • Lectures d’été

    Voici des suggestions de lectures pour l’été (à la demande de Claire). J’ai opéré cette sélection à partir des articles que j’ai déjà publiés et en veillant à ce que les livres soient parus en format poche (les valises !) :

    Chaos Calme,  de Sandro Veronesi (Le Livre de Poche)

    Les braises, de Sandor Marai (Le Livre de Poche)

    L’amie prodigieuse, de Elena Ferrante (Folio)

    Chroniques de l’oiseau à ressort, (10/18, Point)

    Canada de Richard Ford, (Point)

    Si tout n’a pas péri avec mon innocence et Je viens, de Emmanuelle Bayamack-Tam (Folio)

     

     

  • La veuve Basquiat

    de Jennifer Clément, Bourgois Editeur

    veuve Basquiat

    La Fondation Louis Vuitton consacre une grande exposition au peintre Jean-Michel Basquiat. Il paraît qu’elle est magnifique. J’ai lu, en 2016, sur les conseils de mon libraire, La Veuve Basquiat, témoignage de la compagne du peintre. J’avais beaucoup apprécié d’approcher ainsi la personnalité d’un artiste étonnant et que je connaissais mal.

     

    « C’est pour ça que je peins, dit-il. Pour faire entrer les Noirs au musée. » Voilà ce qu’aurait déclaré Jean-Michel Basquiat après avoir visité des musées lors d’un séjour en Italie.

    Ce livre est composé de chapitres qui donnent la parole à Suzanne Mallouk, la compagne de Jean-Michel Basquiat. Elle a vécu avec le peintre dans les années 80, à New-York. A cette époque, New-York était une ville bien plus dure que maintenant, moins touristique, pleine de fureur et de fêtes organisées dans des lieux étonnants.

    J.M. Basquiat et Suzanne étaient de gros consommateurs de drogue ; ils en trouvent partout où qu’ils aillent (même à Venise). Suzanne a débarqué à New-York après voir abandonné le Canada et sa famille. Elle va vivre avec JMB une relation tumultueuse (il n’est pas très fidèle), parfois violente, pleine de séparations et de retours. Mais Suzanne restera la muse du peintre, celle qui le comprend, l’excuse. Tous les personnages sont hors norme. J. Clément décrit un milieu new-yorkais artistique dément, loin du NY aseptisé d’aujourd’hui. Et puis, en touches subtiles, l’auteure livre à travers les propos de Suzanne des indices sur l’oeuvre de Basquiat, notamment sur les mots qui reviennent souvent dans ses tableaux. On y trouve aussi un portrait acide d’Andy Warhol (apparemment très attiré par J.M. Basquiat et qui se serait bien débarrassé de Suzanne). La structure du récit est originale avec les voix de Suzanne et de l’auteure qui alternent. Et puis j’adore le titre, qui exprime d’une façon brute le lien qui unit Suzanne et J.M. Basquiat.

    Aujourd’hui, Suzanne est psychiatre : « Elle soigne les artistes souffrant d’addictions ».

    Page 142. La « prière » de Suzanne lors des funérailles d’un ami.

    « Je ne crois pas en Dieu mais je crois que chacun de nous possède une sorte de dynamique intérieure, dont nous n’avons pas toujours conscience, et qui nous pousse à vivre des choses profondes. Ces choses profondes nous changent pour toujours et nous rapprochent de notre moi ultime. Ma relation avec Jean-Michel Basquiat et la mort de Michael Stewart ont été des expériences de cette nature. »

    Lu en 2016, recommandé par mon libraire Les Arpenteurs

     

  • La Trace

    de Forrest Gander, (Sabine Wespieser Editeur)

    Le livre s’ouvre par une scène – très violente – d’agression dans une salle de bains. Nous sommes au Mexique. Puis nous suivons un couple, Dale et Hoa, dans leur périple à travers le désert de Chihuahua. Dale est professeur d’université ; Hoa est céramiste.

    Dale suit les traces d’Ambrose Bierce, écrivain et journaliste américain, mort mystérieusement dans le désert de Chihuahua, alors qu’il suivait les troupes de la Révolution mexicaine (vers 1914). Apparemment, on n’a jamais retrouvés ses traces.

    Comme le dit justement la 4e de couverture, ce livre est « un road movie mélancolique ». Dale et Hoa ont un fils qui ne leur parle plus depuis un mystérieux accident, sans doute lié au comportement dangereux du garçon (je ne sais pas pourquoi mais j’ai imaginé que c’était un petit garçon pendant une bonne partie du roman). On sent que ce fils est une brûlure, une présence douloureuse dans le couple uni par un amour solide et profond.

    A un moment de leur parcours, ils vont tomber en panne. Dale, blessé, se réfugie dans une grotte. Hoa, courageusement, part chercher du secours. A ce moment, ressurgissent les personnages du premier chapitre, des narco-trafiquants. S’ensuit une scène incroyable, un retournement de situation, qui permettra à Dave et Hoa d’avoir la vie sauve.

    Pour revenir au premier chapitre : âmes sensibles s’abstenir car on y décrit une façon effroyable de recouvrir un ballon de foot avec…la peau d’un visage.

    Certains chapitres sont ouverts par de très beaux poèmes, qui apportent un contrepoint, commentent le récit. Les pages sont remplies de descriptions de la faune, de la flore du désert et de références minérales (Hoa est céramiste).

    Un très beau livre recommandé par mon libraire, Les Arpenteurs.

    Lu en 2016

  • Le retour au pays de Jossel Wassermann

    de Edgar Hilsenrath, Editions Le Tripode

    Un auteur que je regrette de ne pas avoir connu plus tôt. Mais c’est formidable de faire des découvertes en littérature ! E. Hilsenrath est né en Allemagne en 1926. Il a vécu dans un sthetl situé dans le nord-est de la Roumanie, puis il a été déporté, avec sa famille, dans un ghetto dont il est sorti d’abord pour se rendre en Palestine puis à New-York où il a vécu quelques années. Après la France, il est maintenant installé à Berlin.

    Le retour au pays de Jossel Wassermann raconte l’histoire d’une petite communauté juive (shtetl) qui vivait dans le village de Pohodna. Certains habitants s’y étaient réfugiés pour échapper aux pogroms russes mais ils n’échapperont pas au train qui les emmène « vers l’est ». A l’intérieur du train, toute la communauté se retrouve. Le rabbin entame une conversation avec « l’esprit du vent » et dialogue avec des voix qui, sur le toit du wagon, accompagnent le groupe. C’est ainsi que le rabbin se met à raconter l’histoire de J. Wassermann, comment il grandit au village, comment il en partit et comment il laissa un héritage à l’humble porteur d’eau, Jenkl.

    Le livre est composé de récits entremêlés : entre les membres du shtetl dans le wagon, entre le rabbin et les « voix », entre J. Wissermann, son avoué et le notaire chargés de recueillir son testament, entre les voix elles-mêmes. C’est drôle et émouvant, avec cet humour juif plein d’autodérision.

    Au début du livre, le rabbin médite sur le sort de sa communauté : « Les goys sont stupides. En ce moment ils pillent nos maisons (…). Mais ils ne savent pas que nous avons emporté le meilleur. » »Et c’est quoi, le meilleur ? » demanda le vent. Et le rabbin de répondre : « Notre histoire. Elle, nous l’avons emportée avec nous. »

    C’est la grande histoire vue à travers la vie du shtetl, avec une dimension de fable. Ainsi, lors du passage de l’empereur de Prusse dans le village. Il est sauvé de l’étouffement par la grand-mère de J. Wassermann (il a avalé de travers un hareng). L’auteur réécrit l’histoire non sans une certaine ironie. L’empereur s’étonne auprès de son conseiller que les Juifs parlent aussi bien l’allemand. Voici ce que lui répond le conseiller (p.178) « Les Juifs, au contraire des Roumains, des Ruthènes, des Polonais et autres, ont vite compris que le monde ne peut se rétablir qu’au contact de l’âme allemande, une antique sagesse, un cliché peut-être mais une vérité absolue. Les Juifs ont aussi compris que l’esprit allemand signifiait pour eux la fin des pogroms, c’est-à-dire la liberté, le progrès, la fin des persécutions et de la destruction de leurs biens, la justice et le bonheur. »

    On est sans cesse balancés entre l’émotion et le rire. L’image de ce wagon dans lequel se trouve toute la communauté de Pohodna est poignante car on sait ce qui va advenir mais jamais l’auteur n’y fait allusion. Le ton de la fable prédomine tout au long du livre ; il renforce et adoucit les émotions. Je me souviens d’un livre d’Albert Londres qui m’avait beaucoup marquée « Le Juif errant est arrivé », et dans lequel le journaliste décrit les petites communautés juives qu’il a visitées dans les années 20 (je crois) : son récit était glaçant tant il décrivait la pauvreté, la misère, l’abandon de ces communautés. Et le livre d’E. Hilsenrath apporte un contrepoint aux descriptions terrifiantes d’A. Londres avec l’image d’une communauté soudée, vivante, joyeuse.

    A la fin du livre, un dialogue se noue entre un épouvantail et la carotte qui lui sert de nez (et oui, c’est une fable…).

    page 244

    « Ici personne ne me mangera dit la carotte. Je sais comment survivre, exactement comme les Juifs le savent.

    -Mais ils ne le savent plus, dit l’épouvantail. Car ils font tout ce leur ordonnent leur bourreaux et ils se sont dirigés en rangs serrés vers la gare. (…)

    -Les gares sont la porte ouverte sur le monde, dit l’épouvantail. On y arrive de loin. Mais les gens en partent aussi, et si certains reviennent, d’autres ne reviennent jamais. »

    Lu en 2016