Livres en Pile

  • De l’art d’ennuyer en racontant ses voyages

    Nauplie 15 juillet
    Nauplie 15 juillet 2007

    de Matthias Debureaux, Allary Editions

    Il a dû beaucoup souffrir M. Debureaux en écoutant les récits de voyages de son entourage. Ce petit ouvrage, très drôle, est en quelque sorte un guide de tout ce qu’il faut faire pour ennuyer les autres avec ses souvenirs de voyages. Mais attention, ce n’est pas n’importe quel voyageur que M. Debureaux raille. Il s’en prend tout particulièrement à celui qui se rend là où personne ne va jamais, le voyageur qui rencontre toujours des gens « authentiques » ou encore qui a goûté à des aliments que nul ne savait comestibles avant lui ! Au passage il égratigne un peu l’esprit routard.

    Un essai terriblement documenté et redoutablement bien écrit. Et encore, M. Debureaux n’a sans doute pas connu l’époque des « soirées diapos » (« venez diner et après on vous passera nos 500 diapos »….heureusement c’était dans l’obscurité !).

    Lu en 2016 sur les conseils de Sylvie….

     

     

     

     

  • Le grand marin

    Niolon, août 2016
    Niolon, août 2016

    de Catherine Poulain, Editions de l’Olivier

    Le grand marin ou « Lili femme libre ». Un récit de marin (marine ?) pas ennuyeux (pour moi) et étonnant. Lili a décidé de partager la vie des marins en Alaska. Le grand marin est celui avec qui elle va avoir une aventure. Elle veut être l’égale des hommes sur le bateau (elle est la seule femme à bord), être traitée de la même manière.

    Lili est menue avec de grosses mains abimées et les joues toujours très rouges. Elle vient de France, de Manosque « quelque chose » (c’est moi qui le dis). On ne sait rien de sa vie d’avant. Elle veut aller voir le bout du monde. Elle se blesse avec la nageoire d’un « poisson volant rouge », au risque de mourir, mange crus les foies et les oeufs des poissons qu’elle vient de pêcher.

    Même si le récit est parfois un peu répétitif (la vie de pêcheur est à la fois dangereuse et monotone), j’ai beaucoup apprécié le grand sentiment de liberté qui se dégage de ce livre.

    Lu en 2016

  • Purity

    de Jonathan Franzen, Editions de l’Olivier, traduit de l’anglais par Olivier Deparis

    (La lecture de ce roman m’a confirmée dans ce qui m’attire et m’agace à la fois dans la littérature américaine. Ce qui me plait : la psychologie bien campée des personnages, une excellente maîtrise du déroulement d’une intrigue et de la construction des dialogues. Ce qui m’agace : le côté ratiocineur dans les relations interpersonnelles. Les personnages passent leur temps à s’auto-analyser ou à analyser leurs relations avec les autres (pareil dans les films). Influence des méthodes de la psychanalyse comme dans les films de W. Allen ? La littérature française est souvent plus concise, pratique l’ellipse, le sous-entendu.)

    Malgré ces réserves et remarques générales, Purity est un « bon Franzen », aussi bon que Les Corrections (mon préféré) ou Freedom. Purity est le prénom d’une jeune fille que tout le monde appelle Pip, comme le personnage principal du roman de Charles Dickens, De grandes espérances. La référence est clairement assumée. Ainsi, page 278 : « Pip ! tonna Charles en toisant la fille des pieds à la tête d’une manière ouvertement sexuelle. J’aime beaucoup votre prénom. J’ai de grandes espérances pour vous. Aïe…vous devez entendre ça souvent. » (Allusion réitérée page 733 dans la bouche de la mère de Pip). Ayant lu De grandes espérances il y a fort longtemps, je ne peux qu’émettre des hypothèses sur ce qui relie les deux Pip !

    La Pip de J. Franzen est une jeune fille qui vit dans un squat à Oakland (Californie). Elle exerce un petit boulot sans intérêt, au sein d’une plate-forme téléphonique. Elle s’occupe, dès qu’elle le peut, de sa mère Annabel, qui l’a élevée seule. Pip ne connait pas son père. Annabel n’a jamais voulu lui révéler qui il était. Annabel est une solitaire, qui vit chichement par choix  (alors que, comme l’histoire le révèle plus tard, elle aurait pu avoir une autre vie). Par l’intermédiaire d’Annagret, une colocataire allemande, Pip est mise en relation avec le mystérieux Andreas Wolf, un hacker d’origine est-allemande qui a créé, en Bolivie, un groupe baptisé Sunlight Project. A l’instar de J. Assange (auquel il est fait allusion dans le roman), Sunlight Project a pour ambition la transparence en révélant tout ce qui peut échapper au grand public dans toutes les informations qui submergent le monde.

    J. Frozen fait preuve d’un talent consommé pour bâtir les liens entre tous les personnages. Si Pip a été mise en relation avec A. Wolf est-ce un hasard ? Andreas va envoyer Pip travailler pour le Denver Independant, un site d’informations qui brandit aussi la bannière de la transparence, créé par Tom et Leïla. Au fur et à mesure du récit, apparaissent les fils qui relient Tom et Pip, Tom et Andreas, Tom et la mère de Pip. Qui ment ? Qui manipule les autres ? Est-ce Andreas qui a vécu une drôle de jeunesse en Allemagne de l’Est aux côtés d’un père et d’une mère dignitaires du parti ? Dans le passage où Franzen nous emmène en Allemagne de l’Est, on découvre l’histoire qui relie Andréas et Tom, Andreas et Annagret.

    La transparence et le mensonge (ou plutôt la dissimulation) sont les thèmes qui irriguent le livre. Et aussi le pouvoir que procure la maîtrise de l’information, traité à travers le travail mené par le Sunlight Project et le Denver Independant. Au passage, J. Franzen en profite pour rappeler quelques principes déontologiques du travail journalistique, à travers ce qu’en dit Leïla  (page 275) : « L’ironie d’Internet (…) est que ça a énormément simplifié le travail du journaliste. Tu trouves en cinq minutes ce qui demandait autrefois cinq jours de recherche. Et en même temps, Internet est en train de tuer le journalisme. Rien ne remplace un reporter qui a mené une enquête pendant 20 ans, qui a cultivé ses sources, qui sait voir la différence entre un sujet et un non-sujet. Google et Accurint peuvent te donner l’impression que tu es très intelligente, mais les meilleurs sujets, c’est sur le terrain que tu les trouves. » Un credo qui peut paraître un peu naïf mais qu’il n’est pas inutile de rappeler…

    Et aussi le pouvoir que donne la détention d’un secret dans les relations familiales. Si Annabel révélait à sa fille ses origines familiales, Pip pourrait rembourser le prêt qu’elle a contracté pour financer ses études et dont le remboursement lui plombe la vie ! Et Pip ? Est-elle le seul personnage transparent ? N’a-t-elle pas menti à Leïla et Tom ? J’arrête là sinon je risque d’en révéler trop et ce serait dommage pour celles et ceux qui vont découvrir ce livre…

    Lu en 2016

     

     

     

     

     

     

     

     

  • La montagne en sucre

    de Wallace Stegner, Editions Gallmeister, traduit de l’américain par Eric Chédaille.

    Wallace Stegner (1909-1993) est un auteur américain traduit édité et traduit en français par les éditions Phébus à partir de 1996. Aujourd’hui la jeune maison d’édition Gallmeister, spécialisée dans la littérature américaine, a repris le flambeau.

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    Couverture de l’édition Phébus, 2002
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    Gallmeister, 2016

    Le titre original de ce livre est The Big Rock Candy Mountain, traduit en 2002 (première parution du livre en France) par La bonne grosse montagne en sucre. L’édition de 2016 se contente de « la montagne en sucre ». Il semble que ce soit une de ces expressions idiomatiques difficiles à traduire.

    C’est quoi cette montagne en sucre ? Page 132 : « Il y avait quelque part, pour peu qu’on sût le trouver, un endroit où l’argent se gagnait comme on puise de l’eau au puits, une bonne grosse montagne en sucre où la vie était facile, libre, pleine d’aventure et d’action, où l’on pouvait tout avoir pour rien. » En français, nous dirions « un pays de Cocagne » ? Page 685 : « Il avait sa petite idée quant à l’endroit où il serait chez lui, et son père avec lui : cela se trouvait par-delà l’horizon, sur la bonne grosse montagne en sucre, ce lieu d’une inconcevable beauté qui avait attiré toute la nation vers l’Ouest, cette contrée où une terre grasse laissait sourdre la richesse et où, des cieux, tombait de la citronnade… »

    Bref, c’est un roman de 836 pages qui a du souffle et qui en demande au lecteur (ce long compte-rendu est à la mesure des émotions que j’ai éprouvées en lisant ce livre). Cette montagne en sucre est celle que Bo Mason aimerait bien gravir pour s’en procurer une bonne part, avec sa femme Elsa et leurs deux fils Chet et Bruce. Bo et Elsa se rencontrent au début du 20e siècle dans le Dakota. Elle a fui sa famille – norvégienne et rigoriste – pour s’installer chez son oncle. Bo est un aventurier, une force de la nature, qui tient un saloon quand Elsa le rencontre. A partir de leur mariage, l’histoire les emporte à travers l’Amérique du Nord et le Canada, au gré des désirs aventuriers de Bo. C’est un pionnier du 20e siècle. Il tente tout, parfois au péril de sa vie et de celle de sa famille : l’exploitation agricole, celle d’une mine d’or, le trafic d’alcool (on traverse la prohibition). La famille déménage sans cesse. Bruce résume ainsi leur situation (p. 715) : « Nous n’avons jamais, aux Etats-Unis, vécu plus d’un an dans la même maison. Depuis ma naissance, nous avons habité deux pays, dix Etats, cinquante maisons différentes. » 

    Ce livre est plein de moments magnifiques (et parfois inquiétants) dans lesquels chaque membre de la famille est confronté aux éléments, à la nature. Comme chez de nombreux auteurs américains, on ressent la présence, le poids de cette immense nature. On est épaté par le courage de Bo quand il parcourt des milliers de kilomètres pour… organiser son trafic d’alcool. Tout part d’un « bon sentiment » : une épidémie de grippe sévit et tout le monde semble penser que le whisky peut aider à la prévention ! Bo affronte alors une terrible tempête de neige et va même sauver la vie d’un homme en train de mourir de la grippe, seul, chez lui. Puis c’est Chet, le fils aîné, à peine âgé de 12 ans, qui va se retrouver seul alors que le reste de la famille, touché par la grippe, est mis en quarantaine. Il va tenir tête à des trafiquants qui tente de l’arnaquer. Et le petit Bruce, si poltron qu’il a peur d’aller faire ses besoins dans la nature (la famille Mason n’a pas toujours vécu dans le luxe), va se révéler formidable en chasseur de rongeurs quand son père tente l’aventure de la culture de céréales. Tout l’été, Bruce chasser les gauphres (on peut aussi écrire gaufres) et les martres (très méchantes) qui détruisent les champs. Un chapitre qui a suscité chez moi une sorte de délectation terrifiée vu que je déteste les rongeurs ! Et puis Elsa, toujours formidable et courageuse, qui repart à chaque fois. Elle quittera Bo une seule fois, parce qu’il a maltraité Bruce. Ils se retrouveront.

    La fin d’Elsa est à la fois terrible et très digne. Les derniers chapitres donnent la parole à Bruce. Il y parle durement de son père. On ne peut lui donner tort. Bo n’est pas un personnage sympathique. Il est impressionnant de ténacité et de courage mais il est très dur, il manque d’empathie.Voici ce que dit Bruce de son père (p.652) : « (…) un nombriliste tyrannique qui exige la soumission des membres de sa famille tout en étant complètement dépendant de sa femme, plus forte que lui en tout ce qui requiert patience et endurance. (…) une furieuse opiniâtreté qui lui fait attaquer les obstacles de front et souvent les renverser, une immense énergie (le plus souvent mal dirigée), une générosité foncière généralement étouffée par une âpreté au gain et une pingrerie croissantes. A quoi il convient d’ajouter quelque chose comme une disposition, un certain goût, pour la poésie, … » Une facette inattendue de Bo : son côté poète.

    Ce roman est une épopée familiale qui accompagne l’histoire d’une nation. W. Stegner est un auteur dont l’écriture est unique dans la façon subtile dont il décrit les relations entre les êtres. Il faut absolument lire ses autres romans, Angle d’équilibre, La vie obstinée, Vue cavalière. W. Stegner a l’art de décrire des liens entre les êtres, parfois violents, parfois tendres, tellement différents de ce que l’on peut lire dans certains livres d’aujourd’hui. Ce n’est jamais mièvre, toujours profond et puissant. Et puis La montagne en sucre, nous raconte aussi l’histoire de l’Amérique ) à travers celle des Mason (page 684) : « Pendant trop longtemps, la nation tout entière avait été comme l’oiseau sur la branche ; pour de trop nombreuses générations, l’Eden s’était toujours trouvé de l’autre côté de l’horizon. Pourquoi demeurer sur le même coin de terre sans attrait quand le paradis est à deux pas ? Les habitants de ce pays étaient comme le sapin du conte de fées qui voulait être coupé et décoré de lumières et de guirlandes afin de voir le monde et d’être un arbre de Noël. »

    Un livre remarquable.

    Relu en 2016