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  • Trois titres de la rentrée littéraire 2025

    Trois titres de la rentrée littéraire 2025

    Feux Sacrés – Cécile Guilbert – Grasset – 388 pages.


    J’aime beaucoup les livres de Cécile Guilbert et sa personnalité : sa liberté de ton et son érudition. Chacun de ses livres m’a fait découvrir de nouvelles références littéraires, philosophiques, etc. Je crois l’avoir découverte par la préface qu’elle avait rédigée à l’édition d’un recueil de conférences de Vladimir Nabokov (Littératures, Bouquins, 2009).
    Cécile Guilbert m’a intriguée avec son essai sur Tristram Shandy de Sterne (L’Ecrivain le plus libre, 2004) et son dictionnaire Ecrits stupéfiants, drogues et littératures de Homère à Will Self, 2019) ; elle m’a émue avec Réanimation (2012) le récit de l’hospitalisation de son mari plongé dans le coma ; m’a amusée avec Les Républicains (2017), …bref je suis fan.

    Avec Feux Sacrés, Cécile Guilbert a failli vaincre mes réticences et me convaincre de visiter l’Inde ! Feux Sacrés est un récit familial et initiatique dans lequel, l’auteur raconte son éveil spirituel à l’occasion de plusieurs voyages en Inde. Légèrement indifférente au départ, bien qu’appartenant à une famille très ouverte à la spiritualité indienne, C. Guilbert accepte de s’y rendre pour suivre son oncle qu’elle estime et affectionne. Cet oncle, malade, se rend fréquemment dans un ashram où il finira sa vie.
    Dans un ashram du Kérala, C. Guilbert va donc rencontrer « le grand maître » qui a initié son oncle et d’autres membres de sa famille.

    Feux Sacrés raconte comment l’Inde a fissuré la « boîte noire » que C. Guilbert avait construite à travers ses lectures – Nietzsche, Rimbaud, Artaud et les autres, « ses feux sacrés ». Comment son « éveil » a été stimulé par des épreuves douloureuses liées à une succession de deuils : le suicide d’un cousin, l’agonie d’une Grand-mère, la mort de son oncle et celle, tragique, de son jeune frère.

    Feux Sacrés est un récit très personnel, un récit de voyage avec des descriptions brutales des bûchers de Bénarés, « feux sacrés » allumés depuis des millénaires, une description frontale de la mort.

    La Maison Vide – Laurent Mauvignier – Minuit – 744 pages – Prix Goncourt 2025


    Vous avez déjà lu ou entendu de nombreux commentaires sur ce livre. Souvent, j’éprouve une réticence à donner mon avis sur un livre qui vient de sortir, dont tout le monde parle. J’enfreins mes habitudes.

    Faut-il résumer ces 744 pages ? Laurent Mauvignier y livre l’histoire de son arrière-grand-mère, Marie-Ernestine, de sa fille Marguerite et de ceux qui ont gravité autour d’elles. Le livre embrasse le début du 20e siècle, de la Première Guerre mondiale au moment où l’auteur découvre « la maison vide », celle de Marie-Ernestine , une maison dans laquelle ne restent qu’un piano, une commode et quelques photos.

    Est-ce la réalité, de la fiction, un récit reconstitué ? Peu importe. L. Mauvignier nous entraîne dans une histoire familiale qu’il invente peut-être à partir de cette maison et des bribes entendues dans sa famille. Le tout forme un récit à la langue fluide, parfois un peu maniérée cependant.

    Marie-Ernestine est la fille de Firmin, notable de La Bassée, à la tête d’une scierie et propriétaire de fermes, et de Jeanne-Marie. Enfant, Marie-Ernestine est scolarisée dans un couvent où elle apprend le piano, un instrument dans lequel elle excelle selon les témoignages. Firmin adore sa fille qu’il surnomme Boule d’or. la mère semble plus effacée. Le mépris dont elle fait l’objet de la part de sa fille traverse les années et se traduit par un qualificatif méprisant. Elle est souvent désignée comme « la préposée aux confitures et aux chaussettes à repriser ». Cela m’a gênée, même si le personnage manifeste une mentalité étriquée. Elle révélera une personnalité plus finaude qu’on ne croit par la suite.

    Marie-Ernestine n’aime pas le mari qu’on lui impose, Jules. Toujours qualifié de « lourd », référence à son physique et son esprit, comme il est suggéré. Lui aussi se révèlera différent : un héros, lucide sur la façon dont cette guerre transforme les hommes. Les pages sur les combats dans les tranchées, racontées du point de vue de Jules, sont bouleversantes. L. Mauvignier fait preuve d’un grand talent ici pour nous émouvoir. Jules, révélé par la guerre, est d’ailleurs le seul personnage attachant de ce livre.

    Le récit se poursuit avec Marguerite, la fille mal aimée de Marie-Ernestine et de Jules. Délaissée par sa mère, mise en apprentissage chez des commerçants, elle apprendra la débauche et connaîtra l’oubli dans l’alcool en côtoyant Paulette, la vendeuse avec qui elle partage un logement. Des femmes au destin tragique : à travers son récit familial, Laurent Mauvignier les magnifie et les individualise. Avec subtilité, il décrit comment le statut des femmes a basculé avec la Première guerre mondiale et comment l’activité a pu continuer, grâce à elles, dans les champs et les ateliers.

    Une histoire familiale (une de plus regrettent certains) dans laquelle l’auteur ne s’appesantit pas sur les conséquences subies par les générations suivantes. A peine évoque-t-il le suicide de son père et la folie de son grand-père André. Peu importe, à mon avis, que cette histoire soit vraie ou pas. Tout l’art de l’écrivain réside dans cette ambiguïté.

    Jacky – Anthony Passeron – Grasset – 199 pages


    « Un roman d’apprentissage en trois consoles, de la tendresse de l’enfance aux désillusions de l’adolescence. », cette phrase qui clôt la quatrième de couverture est un joli résumé de ce livre.
    Jacky raconte l’histoire de la destruction progressive d’une famille et une histoire de transmission à travers le jeu vidéo.

    Atari, Nintendo, Sega : les trois consoles de jeu dont l’apparition ont rythmé l’enfance et l’adolescence d’Anthony, le narrateur, et de son frère jumeau, et influencé les relations père-fils . « Mon père a disparu en l’espace de trois consoles de jeu » : ce père se nomme Jacky. Il initie ses deux fils aux jeux vidéo, et, un jour, il se sentira dépassé.
    Inutile d’être un geek pour apprécier cette chronique d’une génération, vivant entre les années 80 et 90 dans une vallée de l’arrière-pays niçois, un décor omniprésent qui enferme les personnages selon l’auteur.

    Anthony Passeron utilise un procédé similaire à celui de son livre précédent « Les enfants endormis » qui racontait le séisme provoqué dans sa famille par la mort de son oncle atteint du sida. Les deux livres sont en effet composés d’une alternance entre les passages dédiés à la chronique familiale et ceux consacrés au contexte de l’époque (les avancées dans le traitement contre le VIH dans Les enfants endormis et l’histoire des grands créateurs de jeux vidéo dans Jacky).

    En refermant le livre on se demande si la colère et le départ de Jacky ne sont pas liés à la disparition de son frère. Un livre qui laisse un goût de tristesse.