Livres en Pile

  • Les vies multiples d’Amory Clay

    de William Boyd (Editions du Seuil)

    Pas le meilleur Boyd, mais très plaisant à lire. W. Boyd a inventé le personnage d’Amory Clay, photographe anglaise qui démarre sa carrière dans les années 30, à Berlin, avec un reportage sulfureux sur les maisons de passe de la ville. Pendant la seconde Guerre Mondiale, Amory vit aux USA : elle sera envoyée en Europe, sur le terrain, par un journal américain. Bref, la photographe couvre les grands événements du 20e siècle : montée du nazisme (elle se fera d’ailleurs tabasser par des fachos anglais lors d’une manifestation), seconde Guerre Mondiale puis le Vietnam et la Californie des années 70.

    L’astuce de W. Boyd est d’avoir glissé des photos dans le livre, qui crédibilisent le récit : on croit vraiment que ce sont des photos d’Amory. Et puis, en cherchant, j’ai découvert qu’Amory Clay était un personnage inventé. Bonne performance de W. Boyd : on y croit vraiment à son personnage de femme libre, tellement libre.

    Lu en 2016

  • Baronne Blixen

    de Dominique de Saint-Pern (Stock)

    Le mot roman figure sur la couverture du livre, sans doute pour signifier qu’il ne s’agit pas d’une biographie classique. Mais comme le souligne la 4e de couverture, la vie de K. Blixen a été « la plus romanesque qui puisse être. »

    La Meryl Streep de Out of Africa, qui incarnait la baronne Blixen, est loin de la personnalité décrite par D. de Saint-Pern, même si l’auteur ouvre le livre par une rencontre avec l’actrice avant le tournage du film. La plus grande partie du livre se situe durant la période africaine de la vie de K. Blixen, alors qu’elle lutte pour faire vivre sa plantation de café. On y croise, évidemment, le grand amour de sa vie Denys Finch Hatton (R. Redford dans le film) et son mari, le baron Blixen, qui, outre son titre de noblesse lui offrira, en cadeau de mariage…la syphillis. Une maladie dont Karen Blixen va souffrir toute sa vie.

    La seconde partie du livre est consacrée au retour d’Afrique, dans sa propriété de Rungstedlund, au bord de la mer, et à la nouvelle passion amoureuse de la baronne : un jeune poète, de 30 ans son cadet, Thorkild Bjvornvig (je vais arrêter de lire des livres nordiques !!!!). Pour lui, K. Blixen va se transformer en Pygmalion, le tyrannisant pour que Thorkild ne se consacre qu’à son art et à elle (il est marié)…

    Pas toujours facile la baronne, comme le raconte sa secrétaire, un peu « bonne à tout faire », qui a vécu plus de 20 ans auprès de Karen Blixen et qui est la narratrice. La description physique de la baronne est étonnante car on a tendance à l’identifier à M. Streep, bien entendu. Karen Blixen était une petite femme très maigre (anorexique, je pense, malgré l’importance qu’elle attachait à la gastronomie), avec d’immenses yeux noirs qu’elle maquillait de khôl. Elle exerçait, paraît-il, un grand pouvoir de séduction sur les hommes. Les photos d’elle sont parfois terrifiantes, surtout à la fin de sa vie : elle est tellement maigre que sa peau est toute plissée. Mais toujours élégante, selon sa biographe.

    Karen Blixen était très connue à son époque. Elle a beaucoup écrit et remporté un grand succès, surtout lors de la parution des Contes Gothiques (D. de Saint-Sern laisse entendre qu’elle les avait créés pour Denys Finch Hatton à qui elle les racontait le soir, lors de leurs bivouacs africains…). Elle a été pressentie plusieurs fois pour le prix Nobel de littérature.

    Je garde le sentiment d’avoir découvert une autre Karen Blixen (je me fiais un peu trop à mon engouement pour le film de Sydney Pollack), plus complexe et bien plus intéressante que mon maigre point de vue de départ.

    Lu en 2016

     

     

  • Envoyée spéciale

    de Jean Echenoz (Editions de Minuit)

    Une ambiance qui évoque celle des films de Georges Lautner, années 60. Jean Echenoz semble s’être bien amusé à écrire cette histoire qui emmène Constance, le personnage principal, de Paris 17e à la Corée du Nord en passant par un bled paumé de la Creuse.

    Constance a été enlevée en pleine rue par une équipe de branquignols dirigée par une sorte de général. Même s’ils réclament une rançon au mari, leur but est de préparer Constance à accomplir une mission en Corée du Nord : exfiltrer un haut dignitaire du régime.

    Pourquoi Constance ? Elle est mariée à un auteur compositeur, Lou Tausk, qui a commis une chanson dont elle a été l’interprète et qui reste un tube en Corée du Nord. D’où le statut de quasi-divinité que Constance détient auprès des autorités coréennes et qui lui ouvre les portes du pays.

    Le mari essaie mollement d’agir pour récupérer sa femme qui aborde la situation avec un grand flegme frôlant la passivité. Les passages en Corée sont très drôles et très bien documentés (encore mieux que dans Nouilles froides à Pyongyang).

    Ce n’est pas le meilleur Echenoz mais on s’amuse. La fin du livre laisse augurer une suite aux aventures de Constance.

    Lu en 2016

  • Boussole

    de Mathias Enard (Actes Sud)

    Avec Mathias Enard, on commence une phrase à Vienne et on la termine en Syrie. Il faut ouvrir son dictionnaire presque à chaque page. « Roman tout en érudition généreuse », dit la 4e de couverture. Certes, mais le lecteur s’essouffle un peu devant tant de références : on en trouve parfois une vingtaine par pages ! En même temps, on ne peut nier l’envoûtement suscité par la phrase de M. Enard.

    Le narrateur s’appelle Franz Ritter, musicologue autrichien spécialisé en musique orientale (ce qui nous vaut d’érudites digressions sur la musique, parfois intéressantes…ne boudons pas). Ritter se remémore, lors de ses nuits d’insomnie, ses séjours en Turquie, Syrie, Iran, etc. Et surtout, il rumine son impossible amour pour Sarah, une universitaire spécialiste de l’Orient qui rédige une thèse sur l’attrait qu’exerce cette partie du monde sur les artistes occidentaux. Le roman est découpé en tranches horaires qui scandent l’insomnie du narrateur. J’avoue : je n’ai pas terminé ce livre malgré mon emballement au début.

    J’ai beaucoup apprécié certains passages. Page 93, Ritter cite un orientaliste, Joseph von Hammer-Purgstall qui « fréquentait Beethoven à Vienne. Il commente ainsi :

    « Quel monde tout de même que ces capitales au début du 19e siècle, où les orientalistes fréquentaient les princes, les Balzac et les musiciens de génie. »

    Page 94, toujours à propos de l’orientalisme :

    « Napoléon Bonaparte est l’inventeur de l’orientalisme, c’est lui qui entraîne derrière son armée la science en Egypte, et fait entrer l’Orient pour la première fois en Europe au-delà des Balkans. »

    J’ai beaucoup apprécié un passage ou Ritter raconte une nuit passée à la belle étoile, dans les ruines de Palmyre, en compagnie de Sarah et d’autres compagnons. Autour d’un feu, ils passent une grande partie de la nuit à se raconter des histoires. F. Ritter explique qu’il s’agit d’une tradition de la littérature arabe, le Maqâma, qui consiste à prendre la parole à tour de rôle pour explorer un sujet donné. L’occasion de nous parler de personnages aventureux tels Marga d’Andurain qui devint la propriétaire de l’hôtel Zénobie et qui faillit payer de sa vie son souhait de voyager jusqu’à La Mecque (page 139). Et aussi Annemarie Schwarenbach…des femmes aux vies incroyables pour leur époque.

    Page 167, une description étonnante de l’armée syrienne (années 70 ?) :

    « Nous nous moquions si souvent des soldats syriens déguenillés, assis à l’ombre de leurs jeeps soviétiques en panne au bord de la route, le capot ouvert, qui attendaient une improbable dépanneuse. Comme si cette armée n’avait pour nous aucun pouvoir de destruction, aucune force de combat ; le régime Assad et ses chars nous paraissaient des jouets de carton pâte, des marionnettes, des effigies vides de sens sur les murs des villes et des villages ; nous ne voyions pas au-delà du délabrement apparent de l’armée et des dirigeants, la réalité de la peur, de la mort et de la torture poindre derrière les affiches, la possibilité de la destruction et de la violence extrême derrière l’omniprésence des soldats, tout mal habillés qu’ils fussent. »

    Boussole a obtenu le prix Goncourt en novembre 2015. C’est un livre exigeant. Pas sûre qu’il soit grand public.

    Lu en 2016