Catégorie : Romans

  • Envoyée spéciale

    de Jean Echenoz (Editions de Minuit)

    Une ambiance qui évoque celle des films de Georges Lautner, années 60. Jean Echenoz semble s’être bien amusé à écrire cette histoire qui emmène Constance, le personnage principal, de Paris 17e à la Corée du Nord en passant par un bled paumé de la Creuse.

    Constance a été enlevée en pleine rue par une équipe de branquignols dirigée par une sorte de général. Même s’ils réclament une rançon au mari, leur but est de préparer Constance à accomplir une mission en Corée du Nord : exfiltrer un haut dignitaire du régime.

    Pourquoi Constance ? Elle est mariée à un auteur compositeur, Lou Tausk, qui a commis une chanson dont elle a été l’interprète et qui reste un tube en Corée du Nord. D’où le statut de quasi-divinité que Constance détient auprès des autorités coréennes et qui lui ouvre les portes du pays.

    Le mari essaie mollement d’agir pour récupérer sa femme qui aborde la situation avec un grand flegme frôlant la passivité. Les passages en Corée sont très drôles et très bien documentés (encore mieux que dans Nouilles froides à Pyongyang).

    Ce n’est pas le meilleur Echenoz mais on s’amuse. La fin du livre laisse augurer une suite aux aventures de Constance.

    Lu en 2016

  • Boussole

    de Mathias Enard (Actes Sud)

    Avec Mathias Enard, on commence une phrase à Vienne et on la termine en Syrie. Il faut ouvrir son dictionnaire presque à chaque page. « Roman tout en érudition généreuse », dit la 4e de couverture. Certes, mais le lecteur s’essouffle un peu devant tant de références : on en trouve parfois une vingtaine par pages ! En même temps, on ne peut nier l’envoûtement suscité par la phrase de M. Enard.

    Le narrateur s’appelle Franz Ritter, musicologue autrichien spécialisé en musique orientale (ce qui nous vaut d’érudites digressions sur la musique, parfois intéressantes…ne boudons pas). Ritter se remémore, lors de ses nuits d’insomnie, ses séjours en Turquie, Syrie, Iran, etc. Et surtout, il rumine son impossible amour pour Sarah, une universitaire spécialiste de l’Orient qui rédige une thèse sur l’attrait qu’exerce cette partie du monde sur les artistes occidentaux. Le roman est découpé en tranches horaires qui scandent l’insomnie du narrateur. J’avoue : je n’ai pas terminé ce livre malgré mon emballement au début.

    J’ai beaucoup apprécié certains passages. Page 93, Ritter cite un orientaliste, Joseph von Hammer-Purgstall qui « fréquentait Beethoven à Vienne. Il commente ainsi :

    « Quel monde tout de même que ces capitales au début du 19e siècle, où les orientalistes fréquentaient les princes, les Balzac et les musiciens de génie. »

    Page 94, toujours à propos de l’orientalisme :

    « Napoléon Bonaparte est l’inventeur de l’orientalisme, c’est lui qui entraîne derrière son armée la science en Egypte, et fait entrer l’Orient pour la première fois en Europe au-delà des Balkans. »

    J’ai beaucoup apprécié un passage ou Ritter raconte une nuit passée à la belle étoile, dans les ruines de Palmyre, en compagnie de Sarah et d’autres compagnons. Autour d’un feu, ils passent une grande partie de la nuit à se raconter des histoires. F. Ritter explique qu’il s’agit d’une tradition de la littérature arabe, le Maqâma, qui consiste à prendre la parole à tour de rôle pour explorer un sujet donné. L’occasion de nous parler de personnages aventureux tels Marga d’Andurain qui devint la propriétaire de l’hôtel Zénobie et qui faillit payer de sa vie son souhait de voyager jusqu’à La Mecque (page 139). Et aussi Annemarie Schwarenbach…des femmes aux vies incroyables pour leur époque.

    Page 167, une description étonnante de l’armée syrienne (années 70 ?) :

    « Nous nous moquions si souvent des soldats syriens déguenillés, assis à l’ombre de leurs jeeps soviétiques en panne au bord de la route, le capot ouvert, qui attendaient une improbable dépanneuse. Comme si cette armée n’avait pour nous aucun pouvoir de destruction, aucune force de combat ; le régime Assad et ses chars nous paraissaient des jouets de carton pâte, des marionnettes, des effigies vides de sens sur les murs des villes et des villages ; nous ne voyions pas au-delà du délabrement apparent de l’armée et des dirigeants, la réalité de la peur, de la mort et de la torture poindre derrière les affiches, la possibilité de la destruction et de la violence extrême derrière l’omniprésence des soldats, tout mal habillés qu’ils fussent. »

    Boussole a obtenu le prix Goncourt en novembre 2015. C’est un livre exigeant. Pas sûre qu’il soit grand public.

    Lu en 2016

  • Le nouveau nom

    de Elena Ferrante (Gallimard)

    La suite de L’Amie prodigieuse. Lena et Lila ont vieilli. Nous sommes maintenant dans les années 60. Lila a épousé Stefano, l’épicier. Elle accède ainsi au statut de « femme riche » mais elle n’aime pas son mari. Lena, la narratrice, poursuit ses études jusqu’à l’université, à Pise, ce qui constitue une ascension sociale incroyable pour une jeune fille d’un quartier pauvre de Naples.

    Les relations entre les deux amies sont en dents de scie, parfois conflictuelles car elles sont toujours en rivalité, même si Lena a pris l’ascendant intellectuel grâce à ses études. Lila cependant garde cet esprit mordant et cette vivacité intellectuelle qui lui permettent de participer aux conversations de Lena et de Nino Sarratore, le garçon dont Lena est amoureuse depuis l’enfance.

    Tout va se jouer lors d’un été à Ischia où Nino retrouve tous les jours les deux filles sur la plage. La liaison qui va naître entre Nino et Lila va bouleverser la vie de tous les protagonistes et, bien sûr, la relation entre les deux amies.

    Lila va braver tous les préjugés de son milieu pour vivre sa relation avec Nino, jusqu’à se retrouver seule, avec un enfant, ouvrière dans une usine de charcuterie où Lena la retrouve à la fin du livre. Lena va réussir ses études et publier un livre qui lui rapporte un peu d’argent et de célébrité. On les laisse dans cette situation à la fin du livre.

    Toujours aussi prenante l’histoire des relations entre ces deux femmes, touchantes et agaçantes. On n’envie pas leur condition face à des hommes qui ne leur arrivent pas à la cheville et qui, en plus, les battent quand ils ne les exploitent pas derrière le comptoir de leurs boutiques. Le livre montre une grande violence dans les relations entre les hommes et les femmes : une violence presque acceptée, comme si elle faisait partie d’un code de relations. Lila ne craint jamais les coups de Stefano.

    Page 412, quand Lena découvre les cahiers rédigés par Lila :

    « J’appris ces cahiers par coeur. A la fin ils me donnèrent l’impression que le cadre de l’Ecole normale, les amis et amies qui m’estimaient et le regard bienveillant des professeurs qui m’encourageaient à faire toujours mieux, m’enfermaient dans un univers trop protégé et par conséquent trop prévisible si je le comparais au monde tempétueux que Lila, dans les conditions de vie du quartier, avait été capable d’explorer dans ses lignes hâtives, dans ses pages froissées et tachées. »

    Lena considère qu’elle se situe toujours dans le « presque ». Quand elle est à Pise, elle est sans cesse obligée de se corriger (son accent, ses expressions, son comportement), pour masquer ses origines populaires et napolitaines. A la fin de ses études, elle lâche prise.

    Page 474 :

    « Tout à coup, je me rendis compte de ce presque. J’y étais parvenue ? Presque. Je m’étais arrachée à Naples et au quartier ? Presque. J’avais des nouveaux amis garçons et filles qui venaient de familles cultivées, souvent bien plus que Madame Galiani et ses enfants ? Presque. D’examen en examen, j’étais devenue une étudiante accueillie avec bienveillance par ces professeurs absorbés qui m’interrogeaient ? Presque. Derrière ce presque, j’eus l’impression de comprendre comment se passaient vraiment les choses. J’avais peur. J’avais peur comme au premier jour de mon arrivée à Pise. Je craignais ceux qui savaient être cultivés sans ce presque avec désinvolture. »

    Lu en 2016

  • D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pied

    de Jon Kalman Stefanssonn (Gallimard)

    Un magnifique livre qui se déroule en Islande à Keflavik qui, comme l’indique le premier chapitre du livre, « a trois points cardinaux : le vent, la mer, l’éternité. »

    A travers Ari, éditeur qui vit au Danemark, on découvre trois générations ayant vécu dans cette ville : des pêcheurs, poètes-philosophes et…grands buveurs. On ne sait pas qui est le narrateur mais il connait bien Ari, le personnage principal.

    Ari revient à Keflavik après avoir reçu des documents de son père. Parmi ceux-ci : un diplôme d’honneur reçu en 1944 par son grand-père Oddur. Ari est drôlement accueilli dans sa ville natale : son retour aux sources commence par une fouille au corps humiliante exercée par un de ses amis d’enfance devenu douanier. Rudes les Islandais !

    Le découpage du livre nous promène entre le Keflavik (pourquoi je m’inflige de répéter ce mot au risque de la faute de frappe assurée ?) et celui des années 80, avec des titres de chapitres et des phrases en exergue souvent drôles et inattendues. On aurait envie de tout relever dans ce livre tant l’auteur est drôle et subtil. Il rend magnifiquement cette ambiance austère et grandiose dans laquelle des hommes luttent contre des éléments hostiles (bien rendue aussi dans la série islandaise Trapped qui vient d’être diffusée).

    Introduction au chapitre intitulé « Incise, la vie ce pesant fardeau » :

    Souvenez-vous tout comme moi que l’homme doit avoir deux choses s’il veut parvenir à soulever ce poids, à marcher la tête haute, à préserver l’étincelle qui habite son regard, la constance de son coeur, la musique de son sang – des reins solides et des larmes.

    Lu en 2016