Catégorie : Romans

  • Le livre des Baltimore

    de Joël Dicker

    Un livre construit d’une façon redoutablement habile. On a du mal à le lâcher. Les allers-retours entre trois époques sont parfaitement balisés.

    Le narrateur est Marcus Goldmann, du clan Goldmann de Montclair (New Jersey). Marcus est fasciné par son oncle Saul et sa tante Anita – les Goldmann de Baltimore – chez qui il passe toutes ses vacances en compagnie de ses deux cousins : Hillel, le cousin rachitique et Woody, sauvé de la rue par Saul (qui est avocat) et adopté par la famille. On se sait pas s’il s’agit d’une adoption légale mais Woody finit lui aussi par s’appeler Goldmann.

    Tout est construit autour d’un drame qui va sceller la chute des Goldmann de Baltimore. Parfois c’est un peu adolescent, mais le livre se parcourt avec plaisir. J. Dicker aurait pu cependant creuser un peu plus les relations psychologiques entre certains personnages : entre Marcus et son père par exemple. Les relations entre Marcus et son oncle Saul sont très fortes. Marcus soutiendra son oncle jusqu’au bout.

    Voici comment Marcus parle de ses cousins de Baltimore (p. 386) :

    « Ils avaient défendu les opprimés, créé leur entreprise de jardinage, ils avaient rêvé de football et d’amitié éternelle. Le liant du sang des Goldmann était là : nous étions des rêveurs de première catégorie. C’est ce qui nous rendait si uniques. Mais désormais, de nous trois, j’étais le dernier à être animé par un rêve. Le rêve originel. Pourquoi voulais-je devenir un écrivain célèbre et pas un écrivain tout court ? A cause des Baltimore. Ils avaient été mes modèles, ils étaient devenus mes rivaux. Je n’aspirais qu’à les dépasser. »

    Marcus va effectivement devenir un écrivain célèbre en écrivant l’histoire des Baltimore. Il va aussi rompre le pacte des « trois cousins », celui par lequel ils s’engageaient à renoncer à la belle Alexandra (toujours une fille dans les histoires d’ados).

    Lu en 2016

  • Les braises

    de Sandor Marai (Le Livre de poche)

    Sandor Marai est un auteur hongrois du 20e siècle qui a vécu en exil aux Etats-Unis de 1948 à 1989. Il s’est suicidé. Il semble avoir eu une production littéraire importante.

    Je découvre cet auteur par ce livre de facture très classique : un roman du 19e siècle. C’est très beau.

    Le livre raconte la confrontation entre deux amis autrefois très proches et que la vie a séparés pour une raison qui est révélée au fur et à mesure du récit. Le lecteur pressent ce qui s’est passé mais toujours avec incertitude en raison de l’habileté de l’auteur dans sa façon d’organiser le récit.

    Conrad et Henri se sont rencontrés à l’âge de 10 ans, dans une sorte de pension qui ressemble plutôt à une académie militaire. Nous sommes au début du 20e siècle. Henri – qui est souvent désigné comme « le fils de l’Officier de la Garde » puis comme « le général » quand le récit nous ramène aux retrouvailles des deux héros – est d’une famille aristocratique aisée. Leur constitution physique et leur statut social les opposent dès leur première rencontre. Conrad est « vigoureux » ; Henri « de constitution délicate ». Page 36 :

    « Bien que maigre, Conrad était vigoureux, comme les enfants de très vieille race chez lesquels l’ossature prévaut sur la chair. Il était plus haut que son camarade, nullement paresseux, plutôt volontairement réservé.  (…) Dès les premiers instants, les deux enfants vécurent en frères. (…) Leur amitié était profonde et grave comme les sentiments qui doivent durer une vie entière. Et, comme dans toute grande affection, il s’y mêlait un sentiment de pudeur et de culpabilité. On ne peut, en effet, isoler de ses proches nul être humain. »

    Page 54, une description du contexte de l’époque quand Conrad et Henri sont âgés d’une vingtaine d’années :

    « En ces temps-là, Vienne et tout l’empire austro-hongrois formaient comme une grande famille dans laquelle Hongrois, Allemands, Moraves, Tchèques, Serbes, Croates et Italiens comprenaient que seul un Empereur était à même de maintenir l’ordre au milieu des désirs extravagants et des revendications passionnées de ses sujets, oui, seul cet Empereur qui était à la fois maréchal des logis et souverain bureaucrate et grand seigneur. »

    Page 189. Lors de la discussion entre Conrad et Henri, au cours de ce diner où tout nous est révélé sur leur séparation, Henri témoigne de son pessimisme (la seconde Guerre Mondiale est proche) :

    « Il se peut que ce monde-ci touche à sa fin. (…)Il se peut que la lumière qui éclaire notre univers s’éteigne et que nous soyons plongés dans une obscurité pareille à celle de cette nuit. Peut-être même quelque cataclysme, pire que la guerre, est-il déjà déclenché et, dans l’âme humaine, partout, les choses évoluent-elles de telle façon que tout ce qui doit être réglé le sera par le fer et le sang. »

    L’autre personnage important du livre est Nini, la gouvernante nonagénaire d’Henri. Et aussi Christine, sa femme décédée. Au bout de la nuit, le récit se dénoue sur la vérité et la raison pour laquelle l’amitié entre les deux hommes s’est brisée. Tout s’est joué lors d’une partie de chasse après laquelle Conrad s’est enfui à l’autre bout du monde. Depuis la disparition de Conrad jusqu’à la mort de Christine, huit ans plus tard, Henri n’a plus jamais adressé la parole à sa femme…

    Très beau, très triste.

    Lu en 2016

     

     

     

  • Les vies multiples d’Amory Clay

    de William Boyd (Editions du Seuil)

    Pas le meilleur Boyd, mais très plaisant à lire. W. Boyd a inventé le personnage d’Amory Clay, photographe anglaise qui démarre sa carrière dans les années 30, à Berlin, avec un reportage sulfureux sur les maisons de passe de la ville. Pendant la seconde Guerre Mondiale, Amory vit aux USA : elle sera envoyée en Europe, sur le terrain, par un journal américain. Bref, la photographe couvre les grands événements du 20e siècle : montée du nazisme (elle se fera d’ailleurs tabasser par des fachos anglais lors d’une manifestation), seconde Guerre Mondiale puis le Vietnam et la Californie des années 70.

    L’astuce de W. Boyd est d’avoir glissé des photos dans le livre, qui crédibilisent le récit : on croit vraiment que ce sont des photos d’Amory. Et puis, en cherchant, j’ai découvert qu’Amory Clay était un personnage inventé. Bonne performance de W. Boyd : on y croit vraiment à son personnage de femme libre, tellement libre.

    Lu en 2016

  • Baronne Blixen

    de Dominique de Saint-Pern (Stock)

    Le mot roman figure sur la couverture du livre, sans doute pour signifier qu’il ne s’agit pas d’une biographie classique. Mais comme le souligne la 4e de couverture, la vie de K. Blixen a été « la plus romanesque qui puisse être. »

    La Meryl Streep de Out of Africa, qui incarnait la baronne Blixen, est loin de la personnalité décrite par D. de Saint-Pern, même si l’auteur ouvre le livre par une rencontre avec l’actrice avant le tournage du film. La plus grande partie du livre se situe durant la période africaine de la vie de K. Blixen, alors qu’elle lutte pour faire vivre sa plantation de café. On y croise, évidemment, le grand amour de sa vie Denys Finch Hatton (R. Redford dans le film) et son mari, le baron Blixen, qui, outre son titre de noblesse lui offrira, en cadeau de mariage…la syphillis. Une maladie dont Karen Blixen va souffrir toute sa vie.

    La seconde partie du livre est consacrée au retour d’Afrique, dans sa propriété de Rungstedlund, au bord de la mer, et à la nouvelle passion amoureuse de la baronne : un jeune poète, de 30 ans son cadet, Thorkild Bjvornvig (je vais arrêter de lire des livres nordiques !!!!). Pour lui, K. Blixen va se transformer en Pygmalion, le tyrannisant pour que Thorkild ne se consacre qu’à son art et à elle (il est marié)…

    Pas toujours facile la baronne, comme le raconte sa secrétaire, un peu « bonne à tout faire », qui a vécu plus de 20 ans auprès de Karen Blixen et qui est la narratrice. La description physique de la baronne est étonnante car on a tendance à l’identifier à M. Streep, bien entendu. Karen Blixen était une petite femme très maigre (anorexique, je pense, malgré l’importance qu’elle attachait à la gastronomie), avec d’immenses yeux noirs qu’elle maquillait de khôl. Elle exerçait, paraît-il, un grand pouvoir de séduction sur les hommes. Les photos d’elle sont parfois terrifiantes, surtout à la fin de sa vie : elle est tellement maigre que sa peau est toute plissée. Mais toujours élégante, selon sa biographe.

    Karen Blixen était très connue à son époque. Elle a beaucoup écrit et remporté un grand succès, surtout lors de la parution des Contes Gothiques (D. de Saint-Sern laisse entendre qu’elle les avait créés pour Denys Finch Hatton à qui elle les racontait le soir, lors de leurs bivouacs africains…). Elle a été pressentie plusieurs fois pour le prix Nobel de littérature.

    Je garde le sentiment d’avoir découvert une autre Karen Blixen (je me fiais un peu trop à mon engouement pour le film de Sydney Pollack), plus complexe et bien plus intéressante que mon maigre point de vue de départ.

    Lu en 2016