Auteur : isacosta2013

  • Livres en retard

    J’attaque la pile de livres lus et qui n’avaient pas encore reçu leurs notes de lecture (voir la photo). Elle se dresse au coin de mon bureau pour me rappeler, chaque jour, que je dois rédiger ces notes. Entre le boulot, les fêtes de Noël et la grippe…il me restait peu de temps pour rédiger mes comptes rendus. Pour 2018, je forme le voeu d’une plus grande régularité dans mes publications.

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    Ma pile en retard (PER)

    Et voici quelques lectures de la fin de l’année 2017 qui m’ont plu, touchée, fait pleurer, etc.

    L’envers du temps de Wallace Stegner, Editions Gallmeister, traduit par Eric Chedaille.

    Un des mes auteurs américains préférés. L’histoire d’un homme, Bruce Mason (que l’on avait connu enfant dans La Montagne en sucre), ambassadeur en retraite, qui revient dans sa ville natale, Salt Lake City, pour les funérailles de sa tante. Sa mémoire revient par tranches. Il a « roulé sa bosse sur toute la terre » et quand il revient, la confrontation avec ceux qui sont restés s’avère redoutable. Page 154 (alors qu’il doit retrouver un de ses amis de jeunesse) : « C’est impossible, non parce qu’il redoute Joe, mais parce qu’il redoute le temps, le changement de sa propre personne. Après un aussi long silence, le moindre mot de sa part, la réponse à la question la plus simple pourraient passer aux yeux de Joe pour la parole d’un type qui s’en est allé, qui a oublié tous ses vieux amis et qui s’en revient aujourd’hui, riche et célèbre – telle pourrait être leur vision -, après avoir roulé sa bosse sur toute la terre, se pavaner dans la ville qui l’a vu grandir. » Ce que Wallace Stegner fait éprouver, à travers les réactions de Bruce « c’est l’étrangeté de ce qui fut jadis familier ». Quiconque a quitté les lieux de son enfance ou de sa jeunesse depuis longtemps ne peut qu’être en empathie avec les sentiments de Bruce…Même s’il est plus fréquent aux USA de quitter sa ville natale pour aller faire ses études ou pour son travail. Les liens familiaux, si importants soient-ils dans la culture américaine, se cultivent souvent à distance.

    Bruce Mason n’a pas eu une jeunesse facile et notamment en raison des relations avec son père. Un père difficile, souvent absent, un avatar de celui de La Montagne en sucre : « Il se dit qu’il était assez facile de se consoler d’une fille, qui représente dans une certaine mesure un choix. Cela l’était moins de guérir de ses parents, qui, eux, procèdent du destin. » Bruce travaille dur pour se payer ses études et W. Stegner donne des détails concrets sur la vie d’un étudiant américain, sans doute telle qu’il l’a vécue lui-même : « Il travaillait 40 h par semaine en période de cours, 60 h pendant les vacances. Il se payait des vêtements et s’était acheté une voiture. Il avait près de 1 000 dollars sur son compte bancaire. Au cours de cette dernière année universitaire, il était rédacteur en chef du magazine littéraire et faisait des corrigés (…) ».

    L’envers du temps n’est pas un livre nostalgique sur la jeunesse passée. Le retour de Bruce Mason à Salt Lake est douloureux. Il se demande pourquoi il est revenu même si la raison « officielle » est liée au décès de sa tante. En retraversant Salt Lake, Bruce est le spectateur de sa jeunesse sur laquelle il porte un regard amer.

    L’envers du temps, paru en 1979 aux Etats-Unis était encore inédit en France. Merci aux éditions Gallmeister de l’avoir édité. Pour celles et ceux qui ne connaissent pas encore cet auteur (les chanceux, ils vont avoir le plaisir de découvrir cet immense écrivain), je conseillerais de commencer plutôt par des romans tels que « La vie obstinée« , « Angle d’équilibre » ou « Vue Cavalière« .

    Le jour d’avant, de Sorj Chalandon

    On me reproche parfois de privilégier les auteurs étrangers : c’est vrai que j’apprécie beaucoup la littérature étrangère mais je ne néglige pas pour autant la littérature française (surtout les classiques) et Sorj Chalandon fait partie de mes auteurs contemporains – et français – favoris.

    En lisant Le jour d’avant, j’ai pleuré. Particulièrement lors du passage qui raconte le procès. Voilà longtemps que je n’avais pas été émue par un livre au point de pleurer.

    Les mineurs contre les salauds qui dirigent la mine : image traditionnelle rapidement revisitée par une vision plus proche de nous. Ce n’est plus Germinal même si on retrouve cette inébranlable humanité qui fait la force des mineurs. La construction du roman est vraiment habile : jusqu’au bout le lecteur s’accroche à cette vision d’un amour fraternel sublimé par un désir de vengeance mais c’est sans compter sur le talent de S. Chalandon qui nous amène de façon adroite de l’universel à l’histoire particulière d’un homme confronté à sa conscience.

    La dernière fois que j’avais sangloté en lisant c’était à cause de la mort du Père Goriot. Alors, après avoir refermé « Le jour d’avant » j’ai relu « Le Père Goriot »  pour retrouver cette émotion. Elle était toujours là mais moins violente. Et puis le père Goriot (le personnage) m’a plus agacée que dans ma lecture de jeunesse…Relire est toujours une surprise…

    Bientôt (rapidement), la suite des « lectures en retard ».

  • Une lecture d’été primée en automne

    Voilà ce que j’écrivais en septembre sur le prix Goncourt 2017

    L’ordre du jour, Eric Vuillard, Actes Sud

    Un livre étonnant qui tient de la reconstitution historique. Sujet : comment l’Europe s’est couchée devant Hitler à la veille de l’Anschluss (12 mars 1938). Le tout en 16 chapitres et 150 pages que j’ai lues, médusée ! Une « honte » racontée à travers plusieurs épisodes historiques révélateurs de l’ambiance qui régnait en Europe, dont notamment l’ouverture du livre (« Une réunion secrète ») qui raconte la réunion au cours de laquelle les 24 plus grands industriels allemands on prêté allégeance à Hitler. Autres chapitres marquants : les réunions, en tête à tête, entre Hitler et le chancelier autrichien Schuschnigg, et, véritable morceau de bravoure, le chapitre intitulé « Déjeuner d’adieu à Downing Street ». Le 12 mars 1938, Chamberlain convie à déjeuner Ribbentrop, alors ambassadeur d’Allemagne en Angleterre et rappelé par Hitler. Churchill assiste à ce déjeuner au cours duquel le Premier Ministre reçoit une note l’informant du mouvement des troupes allemandes vers l’Autriche. La politesse et les règles de la diplomatie empêchent les Anglais de réagir alors que Ribbentrop s’ingénie à prolonger le repas au son d’une conversation futile (le tennis, la gastronomie française, etc.). A la fin du chapitre, Monsieur et Madame Ribbentrop se réjouissent du « bon tour » qu’ils ont joué à Chamberlain :

    pp. 95/96 « Ils s’étaient évidemment  parfaitement rendu compte qu’une fois la note apportée par l’agent du Foreign Office, Chamberlain avait paru préoccupé, affreusement préoccupé. Et, bien sûr, ils savaient exactement ce qu’il y avait dans cette note, les Ribbentrop, et ils s’étaient donné pour mission de faire perdre à Chamberlain, et au reste de son équipe le plus de temps possible. Ainsi, ils avaient éternisé ce repas, puis le café, puis les discussions dans le salon jusqu’à la limite du raisonnable. Pendant ce temps, Chamberlain n’avait pu parer au plus pressé, il avait été occupé à causer de tennis et à déguster des macarons. Les Ribbentrop, jouant sur sa trop grande politesse, une politesse presque maladive, puisque même la raison d’Etat pouvait attendre, l’avaient très utilement détourné de son travail. C’est que cette note apportée par un agent du Foreign Office, et dont le mystère s’étira durant cet interminable repas, contenait une terrible nouvelle : les troupes allemandes venaient d’entrer en Autriche. »

    Et si Chamberlain avait été moins poli, le cours des événements en aurait-il été changé ? Cet épisode fait partie d’un enchaînement de lâchetés. Une lecture glaçante mais indispensable pour se rappeler comment tout a commencé. J’aimerais bien savoir ce qu’en pensent les historiens.

    Recommandé par Sylvie B. et retenu dans la sélection du Prix Goncourt 2017

  • On croyait tout savoir sur l’abjection

    Underground Railroad, de Colson Whitehead, traduit de l’américain par Serge Chapuis

    9782226393197-xOn croyait tout savoir sur l’abjection humaine et on en découvre encore à la lecture de ce livre. On croyait tout savoir aussi sur l’esclavage aux Etats-Unis et on découvre des événements ignorés (pour moi du moins) de l’histoire de l’émancipation des Noirs. Colson Whitehead raconte l’histoire de Cora, esclave dans une plantation de coton de Georgie. Sa mère, Mabel, a réussi à s’enfuir et on ne sait ce qu’elle est devenue. A son tour Cora va s’enfuir avec Caesar grâce à un réseau clandestin d’aide aux esclaves en fuite que l’auteur matérialise en une voie ferrée souterraine construite par les esclaves eux-mêmes. A partir de là, Cora va vivre un incroyable périple à travers plusieurs états – Caroline du Sud, Indiana, Tennessee – traquée par Ridgeway le chasseur d’esclaves à la solde du « maître » de Cora. Ridgeway est un géant dont l’unique but est de retrouver les fugitifs. Il ne s’est jamais remis de n’avoir pas retrouvé Mabel, la mère de Cora, et le sens de sa vie est maintenant de pourchasser Cora. A chaque fois que celle-ci commence à se reconstruire dans un lieu censé la protéger, Ridgeway réapparaît; Il me fait penser à Robert Mitchum dans La Nuit du Chasseur.

    Ce livre est riche d’informations sur la façon dont vivaient les esclaves dans les plantations, comme une micro-société avec ses exclusions, ses relations de voisinage, ses relations intra-familiales, ses anniversaires fêtés au hasard car les esclaves ne connaissent pas la date de leur naissance. On y apprend aussi comment les idées des abolitionnistes se propageaient, comment ils s’organisaient pour aider les Noirs. Pas toujours avec les meilleures intentions d’ailleurs, puisque certains essayaient de faire accepter aux femmes l’idée de la stérilisation sous prétexte de maîtriser la démographie et d’autres les faisaient jouer dans des reconstitutions de villages africains mises en scène dans une sorte de Musée de l’Homme. Cora se retrouve aussi dans une ferme organisée en communauté et dont la prospérité fera le malheur en raison de la jalousie des Blancs.

    Evidemment les scènes de violence, de tortures, de mises à mort sont présentes (mais dans un mode plus supportable qu’une scène de Tarantino). Là aussi on en apprend sur la façon de tuer un homme ou une femme en les faisant souffrir le plus possible. Colson Whitehead ne s’appesantit pas. Le peu qu’il décrit suffit. Pas de complaisance dans la violence. Et puis ce livre évoque aussi, sans les creuser, des questions telles que la relation des Noirs américains à leur continent d’origine : c’est la grand-mère de Cora qui a été enlevée et emmenée en Amérique. Et il évoque aussi les autres victimes de l’origine violente des Etats-Unis : les Indiens (les native American).

    J’aime beaucoup la couverture du livre. Ce dessin, faussement naïf, avec ce rail qui s’envole vers le ciel exprime à la fois la possibilité de la liberté ou de la mort illustrée par ces oiseaux noirs qui s’envolent des rails explosés. Les passages du livre qui se situent dans les gares souterraines et dans le chemin de fer dressent une ambiance hallucinatoire. Jamais d’apitoiement : Cora est dure, parfois prête à se laisser aller à l’amour mais chaque fois qu’elle s’attache à quelqu’un, le plus souvent la vie le lui arrache.

    Ce livre a reçu le prix Pulitzer.

  • Lus en traînant les yeux

    Je n’aime pas « critiquer » des livres que je n’ai pas aimés, c’est pourquoi j’ai créé la catégorie « On peut s’en passer ».

    Voici deux livres que j’ai lus en traînant les yeux (ils font en moyenne chacun plus de 600 pages !), mais, va savoir pourquoi, je suis allée jusqu’au bout. Deux explications possibles :  soit ils ne sont pas si ennuyeux que cela, soit j’ai cédé à la curiosité pour connaître la fin !

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    Bibliothèque du Sénat/ Photo Ph.Dixmier

    7 de Tristan Garcia, Folio

    La construction du livre est très élaborée : 7 histoires successives, sans lien apparent, dont la dernière (et la plus longue) découpée en 7 parties (cette construction m’a rappelé un professeur de philosophie en prépa qui nous apprenait à découper nos dissertations en 7 parties découpées en 3, ou le contraire, je ne sais plus, le souvenir est trop cruel…). Nous sommes dans le domaine du fantastique, de l’anticipation, du réalisme magique ? Je ne sais pas. Le meilleur résumé de ce livre, je l’ai trouvé dans un article de l’Obs, sous la plume de David Caviglioli :

    « Un dealer tombe sur une drogue qui réveille un état antérieur de notre mémoire, donc notre jeunesse. Une star du rock entend, dans un enregistrement du XIXe siècle, une chanson qu’il croyait avoir composée en 1980. Une vieille communiste se réveille dans une France où la révolution a eu lieu. Des gens qui croient aux extra-terrestres disparaissent quand ils cessent d’y croire. La France s’est vidée de tous ses croyants qui se sont réfugiés dans des ghettos idéologiquement homogènes, coupés du territoire. Un homme se découvre immortel : à chaque fois qu’il meurt, il renaît, en gardant la mémoire de ses vies antérieures. »

    Cette dernière, et septième partie est la meilleure, à mon avis. On y ressent la jubilation de l’auteur à inventer, à chaque fois, une nouvelle vie à sa créature. Quel sens à tout cela ? J’avoue qu’il m’a échappé. Selon D. Caviglioli, T.Garcia serait un « théoricien pointu du réalisme spéculatif ». J’aime bien cette idée mais les spéculations de T. Garcia à partir du réel m’on plutôt plombée. On peut aussi se laisser embarquer sans autre forme de procès.

    Un bon point pour lequel je sauverais presque ce livre : une comparaison en page 86 (j’adore les comparaisons quand elles sont réussies) qui va entrer dans ma collection : « (…) et il serait malhonnête de ma part de ne plus vouloir fréquenter que les freaks qui sont beaux, qui sentent bon et qui ont le cerveau rangé comme le tiroir à chaussettes de ma mère. »

    La serpe de Philippe Jaenada, Julliard

    J’aime beaucoup les livres de Ph. Jaenada. Et en plus il est drôle, ce qui n’est pas si fréquent dans la littérature française contemporaine. Raté : ennui total avec La Serpe.

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    Galerie Vivienne/ Photo Ph.Dixmier

    Ce livre est une reconstitution, une tentative de résolution d’un crime commis en 1941 : trois personnes assassinées à coup de serpe dans un château du Périgord. Tout semble condamner Henri Girard, le fils de la famille, un homme antipathique, dur, sans rien de bienveillant auquel s’accrocher. Henri Girard est aussi l’auteur du scénario du Salaire de la peur, le célèbre film de Clouzot, écrit sous le pseudonyme de Georges Arnaud ainsi que d’autres livres (Ph. Jaenada tient G. Arnaud pour un grand auteur). Jaenada nous convie à le suivre dans ses recherches sur les traces d’H. Girard. Nous avons aussi le droit de pénétrer dans l’intimité de l’auteur en déplacement, avec ses problèmes de voiture, sa vie de famille qui lui manque, etc.

    H. Girard sera acquitté au terme d’un drôle de procès. Sa défense est assurée par un célèbre avocat de l’époque : Maître Garçon. Bref ! La reconstitution de la scène de crime m’a ennuyée (comme je l’ai lu je ne sais plus où, on se croirait dans une partie de Cuedo, avec trois cadavres et un assassin dont on se sait comment il est entré et sorti), les incohérences du procès m’ont échappé, et le personnage principal a du mal à susciter l’empathie malgré la bonne volonté de l’auteur. Et en plus, Jaenada n’arrête pas de faire allusion à un autre de ses livres, « La petite voleuse » (encore une accusée), que je n’ai pas lu. Je n’ai pas non plus retrouvé le brio du style de Jaenada ni sa virtuosité dans l’art de manier les parenthèses.

    Après avoir refermé le livre, j’étais bien incapable d’avoir une opinion sur la culpabilité d’H. Girard. un point positif : un tableau formidable de la vie en France dans les années 50 (par forcément attirante).

    Je laisse le dernier mot à Ph. Jaenada, pour défendre, non sans ambiguité, son personnage :

    page 287 : « Voilà, le dossier se referme. Henri Girard a écrit de beaux romans, forts, qu’il faut lire. L’altruisme et l’énergie combative de la deuxième partie de sa vie ont largement compensé l’égoïsme et la futilité de la première, mais, entre les deux, pour toujours, empestent, putréfiées, quelques heures de barbarie impardonnables. La mort hideuse de trois personnes, saignées dans la nuit, deux femmes qui n’avaient rien fait de mal dans leur vie et un homme formidable, Georges Girard. Fin de l’histoire, une erreur de judiciaire de plus. »

    Ph.Jaenada apprécie aussi les figures de style :

    Comparaison, p.355 : « (…) ces 19 mois qu’il a vécus, sous le poids des pires soupçons possibles, l’ont métamorphosé aussi radicalement qu’un prince en crapaud, ou qu’un grain de maïs en pop-corn après passage à la casserole. »

    Prétérition (figure de style favorite de Ph. Jaenada), p.123 : « qui consiste à dire, par exemple, « je ne vous ferai pas l’injure de vous rappeler que Santiago est la capitale du Chili », « le responsable de tout ce bazar est J.J. Marteau pour ne pas le nommer ». »