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  • Le crépuscule des hommes : un récit inédit sur le procès de Nuremberg

    Le crépuscule des hommes : un récit inédit sur le procès de Nuremberg

    Le Crépuscule des hommes – Alfred de Montesquiou – Pavillons – Robert Laffont – 383 pages


    Près de 400 journalistes ont assisté au procès de Nuremberg qui s’est tenu pendant une année, de novembre 1945 à octobre 1946. Dans Le Crépuscule des Hommes, Alfred de Montesquiou choisit de nous faire revivre ce procès depuis la salle de presse.

    La photo de couverture de ce livre est frappante. Nous sommes le 1er octobre 1946 et cette photo illustre le moment où les journalistes qui assistaient au procès de Nuremberg se précipitent hors de la salle d’audience pour informer leurs rédactions du verdict. Couvrir un événement en direct était alors un véritable challenge.

    Alfred de Montesquiou a choisi de raconter ce célèbre procès, qui a duré 11 mois, en se plaçant dans la salle de presse où se pressaient des journalistes du monde entier. Il décrit une ville, Nuremberg « le creuset idéologique du nazisme« , quasiment détruite, dangereuse, où les journalistes côtoient des mendiants et des enfants affamés qui, la nuit, attaquent les jeeps des GI.

    Les journalistes sont logés dans le château de Faber-Castell, surnommé le château des crayons (oui, les célèbres crayons dont la marque existe toujours !), dans des pièces aménagées en dortoirs et avec deux salles de bain pour 300 personnes ! Dans la salle de presse se côtoient des professionnels célèbres tels Joseph Kessel, Elsa Triolet, Martha Gelhorm (journaliste américaine renommée, présente sur les plages du Débarquement et femme d’Hemingway), John Dos Passos, etc.
    A. de Montesquiou s’attache aux pas de reporters moins connus mais tout autant professionnels et notamment à ceux de Ray d’Addario, photo reporter américain, et auteur de la « photo officielle du procès », ou de Margarete Borufka, née en Tchécoslovaque, germanophone et interprète, ou encore Marguerite Higgins, première femme à recevoir le prix Pulitzer du reportage international. Plus de 80 personnes sont citées dans ce livre (juges, journalistes, accusés, témoins) : pour faciliter la lecture, l’auteur a eu la bonne idée de réunir toutes les personnes citées, dans des notices autobiographiques, en fin de livre.

    La concurrence « féroce » entre journalistes
    Des amitiés et des amours se nouent au cours de ces longs mois de procès. Le bar du château de Faber-Castell est un lieu stratégique d’informations et de rencontres. On y organise des soirées, des bals, où tous se détendent après la tension du procès et les horreurs évoquées. A cet égard le témoignage de Marie-Claude Vaillant-Couturier (1912-1996), résistante communiste déportée à Auschwitz puis à Ravensbrûck, est un moment du procès terriblement fort et difficile à entendre. A. de Montesquiou raconte un moment tragique où une interprète, terrassée par l’émotion, fond en larmes et cesse de traduire : « je ne peux pas, je ne peux pas », sanglote-t-elle.

    La Nuit de Noël 1945 au château de Faber-Castell. Tout le monde danse : « C’est une cérémonie secrète, un culte orgiaque, une messe antique, les retrouvailles d’une confrérie qui se reconnaît au premier coup d’oeil et se comprend à demi-mot, malgré la barrière des langues. La fratrie de tous ceux pour qui le journalisme est bien plus qu’un métier : une vocation. » (p. 144)

    Parmi les journalistes, certaines, tels Margarete, ont vécu la guerre de près, d’autres, telles les journalistes américaines, élégantes et bien portantes incarnent l’Amérique victorieuse contre l’Europe meurtrie.
    Didier Lazard, qui couvre le procès pour l’armée française, note que les journalistes « se livrent une guerre féroce sous couvert de camaraderie et de beuveries. » On se méfie les uns des autres et surtout des soviétiques venus avec leurs propres interprètes. Après le verdict, certains occupent les lignes en faisant lire des versets de la Bible à leurs assistantes pour empêcher leurs confrères et consoeurs de contacter leurs rédactions.

    Une jurisprudence pour l’avenir
    Il est banal aujourd’hui de qualifier le procès de Nuremberg de procès hors norme, mais il faut se souvenir que pour la première fois un tribunal international se réunissait pour juger de crimes contre l’humanité, comme en témoigne le discours inaugural du procureur Jackson : « Les crimes que nous voulons punir ici furent si savamment planifiés, si odieux et si dévastateurs dans leurs conséquences que la civilisation ne pouvaient tolérer qu’ils fussent ignorés, ne serait-ce que parce qu’elle ne survivrait pas à leur répétition. » (p. 47) Un réquisitoire d’ouverture qui, selon la chroniqueuse judiciaire Madeleine Jacob (1896-1985) « offre une très belle perspective« . « On croyait juger des hommes, écrit-elle, mais c’est en fait une nouvelle forme de loi internationale que le tribunal fabrique. Une jurisprudence pour l’avenir « (p. 80).
    Nuremberg est aussi le premier procès en traduction simultanée grâce à une technologie développée par IBM. Selon A. de Montesquiou la firme américaine cherchait sans doute à faire oublier qu’elle avait collaboré avec le IIIe Reich, en fournissant aux nazis un système informatique leur permettant d’établir un recensement visant en particulier les Juifs et les Tziganes.

    Et les accusés du tribunal militaire international de Nuremberg ? 21 nazis, dont parmi les plus célèbres Hermann Göring (1893-1946) et Rudolf Hess (1894-1987). A ce propos je recommande le film de James Vanderbilt, Nuremberg, sorti en janvier 2026 et qui s’attache particulièrement à la personnalité de Göring.

    Un récit historique romanesque
    Le crépuscule des hommes est-il un récit historique ou une fiction ? « C’est romanesque mais tout est véridique et sourcé « , se défend Alfred de Montesquiou qui a voulu mélanger la grande Histoire et les trajectoires individuelles. « Qui suis-je pour passer derrière de grands historiens ? « , admet-il. Il préfère s’inscrire dans la lignée de Joseph Kessel même s’il estime que celui-ci « laissait parfois le romanesque prendre le dessus ».
    Grand reporter de guerre, A. de Montesquiou a été marqué par le génocide du Darfour (2005)et il a eu l’opportunité de travailler avec la Cour pénale internationale (CPI) : « Le droit international est la mise en pratique de l’humanisme« , soutient-il.
    Le crépuscule des hommes est un livre passionnant.

    Photo B.I. Sanders d’Associated Press (AP). Au premier plan Wes Gallagher d’AP, en tête d’un groupe de journalistes qui courent vers les téléphones pour transmettre le verdict.

  • « Chinoises » de Xinran : des témoignages saisissants

    « Chinoises » de Xinran : des témoignages saisissants

    Chinoises – de Xinran – Picquier Poche – Traduit de l’anglais par Marie-Odile Probst – 352 pages – 2003

    Je croyais en savoir beaucoup sur la difficile condition des femmes dans le monde mais la lecture de Chinoises augmente encore la dose de souffrance. Une lecture difficile mais nécessaire.

    Xinran est une journaliste chinoise qui vit aujourd’hui en Angleterre. Née en 1958, elle a grandi pendant la cruelle « révolution culturelle » (1966-1968). Très tôt, elle a été séparée de ses parents jugés « réactionnaires » par les gardes rouges. Avec son frère elle a vécu dans un orphelinat réservé aux enfants de « chiens à la solde de l’impérialisme » (sic).

    Des mots sans tabou

    Devenue journaliste, elle a animé pendant 8 ans, de 1989 à 1997, une émission de radio nocturne intitulée « Mots sur la brise nocturne », qui s’adressait aux femmes. Xinran leur donnait la parole pour qu’elles racontent leur vie sans tabou, soit en laissant des messages anonymes soit en se confiant à la journaliste qui a sillonné la Chine pour les rencontrer. En lisant ces témoignages, on s’étonne souvent qu’elle ait eu l’autorisation des les diffuser. Elle a écrit ce livre en 1997 alors qu’elle était déjà partie en Angleterre.

    Les « heureuses » femmes de Colline Hurlante

    Quel que soit le milieu dont ces femmes sont issues, elles racontent le pire : des viols, des mariages forcés, des grossesses non désirées, des séparations violentes, des échanges de femmes, la pauvreté, la folie, …Un constat comme une évidence : la révolution n’a rien changé au sort des femmes.

    Tous les témoignages de ce livre sont durs et bouleversants. Et, en partageant ces récits poignants, la journaliste laisse paraître sa propre souffrance en confiant ce qui est arrivé à sa famille. Le témoignage qui m’a particulièrement choquée se situe dans une région rurale, Colline hurlante (tout un programme) très arriérée où les femmes « s’utilisent » entre frères, se vendent s’échangent.

    « Avant mes deux semaines dans ce village, j’ai vu des mères, des filles et des épouses que l’histoire semblait avoir oubliées, menant une vie primitive dans un monde moderne. Je me suis interrogée sur leur devenir ; pourraient-elles jamais rattraper le temps perdu ? On ne peut d’un seul bond franchir le fossé qui sépare les débuts d l’humanité de l’époque contemporaine, et l’histoire n’allait pas les attendre. Toutefois, de retour au bureau, quand j’ai vu l’intérêt que des voyages comme les nôtres suscitaient pour ces communautés méconnues dans le reste du pays, j’ai eu le sentiment de me trouver au début de quelque chose. Ce sentiment a ranimé mon espoir. Peut-être y avait-il une façon d’aider les femmes de Colline Hurlante à évoluer un peu plus vite.
    Le Grand Li a écouté mon compte-rendu sur les femmes de Colline Hurlante puis il m’a demandé : « Est-ce qu’elles sont heureuses ? »(…)
    J’ai dit à Mengxing que, sur les centaines de Chinoise avec qui j’avais parlé pendant presque dix ans de radio et de journalisme, les femmes de Colline Hurlante ont été les seules à me dire qu’elles étaient heureuses. »

    Depuis, je pense souvent à ces femmes de Colline Hurlante, si maltraitées et si inconscientes de l’être. Ces témoignages ont été recueillis il y a une vingtaine d’années. Alors on se demande : qu’en est-il de la condition des femmes chinoises aujourd’hui ?