Étiquette : Litt. USA

  • Karoo

    de Steve Tesich, Edition Monsieur Toussaint Louverture, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Wicke

    Impossible de citer les éditions Monsieur Toussaint Louverture (comme dans ma note précédente sur Wathership Down) sans évoquer Karoo de S. Tesich, découvert en 2012.

    img_0891
    Paris 9e, rue de Chantilly, 2012

    Une traduction formidable, une histoire typiquement américaine, avec un art de la narration et une finesse psychologique étonnantes !

    Karoo, dont le métier est de sauver les scénarios ratés et les montages médiocres, est un homme qui semble imperméable aux émotions. Avec son ex-femme, ils avaient adopté un garçon, Billey, envers qui Karoo a du mal à exprimer ses sentiments. Il fuit son fils comme il fuit tout le monde. Grâce à une coïncidence incroyable – que seul l’immense talent de S. Tesich réussit à nous faire avaler – il reconnaît la mère biologique de Billey dans un film dont il est chargé d’assurer le nouveau montage. Ce film est celui d’un « vieil homme », cinéaste renommé et respecté. Karoo noue une relation avec Leïla, une actrice du film, et  remonte le film en y incluant toutes les scènes, coupées au montage initial du « vieil homme », et dans lesquelles Leïla apparaît.L’apothéose de l’intrigue doit se dérouler à Pittsburgh, le soir de la projection du nouveau montage. Karoo a fait venir Billey et un drame fait tout basculer….

    Ce qu’il y a d’inouï dans l’écriture de S. Tesich, c’est cette tension douce et permanente qui fait que le lecteur sent qu’on l’amène quelque part. Les scènes se succèdent avec un brio incroyable. Je garde en mémoire celle de la visite médicale où la figure de l’infirmière sexy se transforme progressivement en celle d’un ange maléfique, porteur de mauvaises nouvelles (l’absence d’assurance maladie de Karoo, je crois….), et celle de la voiture, juste avant l’accident, quand Karoo comprend qu’il s’est passé quelque chose entre Billey et Leïla, alors qu’il comptait leur annoncer la nature de leur lien.

    Seule la fin m’a un peu frustrée, avec l’épisode déporté sur figure d’Ulysse (il faudrait que je relise cette fin car je ne me souviens plus à quoi je fais allusion dans cette note rédigée en 2012 !).

    Lu en 2012

     

  • Le théâtre de Sabbath

    de Philip Roth, Folio, traduit de l’anglais par Lazare Bitoun

    Mickey Sabbath est le type de personnage à qui on peut donner bien des qualificatifs : gargantuesque (comme le définit la 4e de couverture), satyre, obsédé sexuel, hors norme, presque mythologique, etc.

    thea%cc%82tre-de-sabbathA 64 ans, marié et bedonnant, cet ex-marionnettiste, vit une relation sexuelle intense avec Drenka, sa maîtresse, restauratrice d’origine croate, très ouverte aux fantaisies de la libido de Sabbath… A partir de la mort brutale de Drenka, Sabbath va vivre une série de péripéties qui lui feront remonter le cours de sa vie : ses débuts de marionnettistes dans les rues de New-York où il sera arrêté pour attentat à la pudeur (les marionnettes de Sabbath, ce sont ses doigts maintenant perclus d’arthrose) ; sa première femme, Nicki, une comédienne étrange qui disparaît dans des conditions jamais élucidées (Sabbath s’en est-il débarrassé ?) ; sa seconde femme, Roséanna, avec qui Sabbath tente de maintenir un lien en allant lui rendre visite dans la clinique où elle suit une cure de désintoxication. Cette visite est un moment vraiment étonnant du livre. En attendant sa femme dans une salle d’attente de la clinique, Sabbath rencontre un homme qui est autorisé à quitter l’établissement par les médecins mais qui n’y arrive pas, et même qui ne veut pas se retrouver à l’extérieur. Sabbath se met alors à jouer avec lui (un pari idiot sur la prise de tension des patients qui défilent dans le bureau des infirmières) et avec d’autres patients, dans une scène en suspension, un morceau de folie douce, un instant de complicité entre des personnes qui viennent à peine de se rencontrer et ne se reverront pas. Sabbath est donc capable d’empathie ?

    Pourtant Mickey Sabbath n’est pas sympathique. On se demande souvent pourquoi il n’est pas déjà mort cent fois, vu son degré de cynisme envers tous ceux qui l’entourent (à l’exception de Drenka, qu’il va pleurer tout au long du livre). Il est d’ailleurs difficile d’accrocher sa sympathie à l’un des personnages : c’est cynique, souvent très cru, sans espoir envers l’humanité. Et pourtant, il est tellement humain ce Mickey Sabbath qu’à la fin il pleure son grand frère, tué lors de la seconde guerre mondiale et dont il retrouve, avec émotion, les lettres écrites à ses parents. Sabbath n’est-il pas ce petit garçon abandonné par un grand frère adoré, mort en héros ?

    Je dois reconnaître que ma représentation visuelle de Mickey Sabbath a été très influencée par la couverture choisie par les éditions Folio : une reproduction d’un tableau d’Otto Dix, intitulé Marin et jeune fille. Une image cruelle, vivante, des visages diaboliques, grimaçants.

    On se demande souvent pourquoi Philip Roth n’a jamais obtenu le Prix Nobel de littérature, vu la puissance de son oeuvre. Comme le soulignait un critique littéraire entendu dans l’émission La compagnie des auteurs, certains passages de l’oeuvre de Ph. Roth sont sans doute trop osés au goût du nordique (et puritain ?) jury.

    Pour qui n’a jamais lu du Ph. Roth, je conseillerais de commencer plutôt par « Pastorale américaine » ou « Le complot contre l’Amérique » (une uchronie dans laquelle Charles Lindbergh devient président des Etats-Unis).

    Lu en 2016

  • Les Intéressants

    de Meg Wolitzer, Editions rue Fromentin, traduit de l’anglais (américain) par Jean Esch

    « On ne louera jamais assez le talent de narration des écrivains américains. », affirme Lou-Eve Popper dans un récent article (Lire/ Novembre 2016/ p.69). Tout à fait d’accord, et voilà une réflexion parfaitement adaptée à ce bon gros roman de 600 pages qui se déguste facilement et avec beaucoup de plaisir.

    Julie (appelée ensuite Jules tout au long du roman), Ethan, Goodman et sa soeur Ash, Jonah et Cathy, se rencontrent en 1974 dans un summer camp dénommé Spirit-in-the-woods. Animé par un couple de gentils hippies, ce camp propose toutes sortes d’activités artistiques aux adolescents. Spirit-in-the-Woods est l’élément fondateur qui va cimenter le groupe. Ils se surnomment eux-mêmes Les Intéressants. A partir de leur rencontre, ce club des 6 ne va pratiquement plus se quitter pendant 40 ans. C’est un hymne à la fidélité en amitié, typiquement américain, mais très réconfortant.

    Certains vont réussir, d’autres réaliser leur incapacité à réussir une carrière artistique ; certains vont former des couples, d’autres vont passer à côté (peut-être ?) de l’amour de leur vie. L’un d’entre eux va connaître un destin tragique, obligé de fuir les Etats-Unis et de vivre dans un pays nordique pour échapper à la justice (l’ambiguité plane sur le fait qu’il ait commis ou non le crime dont on l’accuse).

    Tout tourne autour du personnage de Jules, la dernière arrivée au camp, immédiatement fascinée par ce petit groupe qui l’adopte très vite. Jules vient d’une petite ville proche de New-York. Elle est très attirée par Ash et son frère, new-yorkais « bien nés ». Ethan, lui vient du Queens : il fera fortune grâce à son grand talent en matière d’animation et en « pincera » toute sa vie pour Jules (mais ce n’est pas elle qu’il épouse !).

    Jules se pose perpétuellement la question de leur amitié et idéalise la période où le groupe s’est formé. Voici ce qu’elle en dit à son mari Dennis (qui ne vient pas du groupe « historique ») : p. 292 « Si on se rencontrait tous aujourd’hui, on ne deviendrait jamais amis. (…) Voilà pourquoi les rencontres que l’on fait enfant peuvent sembler idéales, car on est tous égaux et on crée des liens basés seulement sur notre affection réciproque. Mais, plus tard, le fait de s’être connus pendant l’enfance peut devenir la pire des choses car parfois tes amis et toi, vous n’avez plus rien à vous dire à part : « tu te souviens de la rigolade en 3e quand tes parents sont rentrés alors qu’on était complètement bourrés ? » Un constat à la fois cruel et juste mais démenti par leur histoire même si leur amitié est bousculée par des épisodes tragiques.

    Un livre qui se lit comme une gourmandise. Les 600 pages passent facilement. On a le sentiment d’avoir vieilli avec Les Intéressants.

    Lu en 2016

     

  • Purity

    de Jonathan Franzen, Editions de l’Olivier, traduit de l’anglais par Olivier Deparis

    (La lecture de ce roman m’a confirmée dans ce qui m’attire et m’agace à la fois dans la littérature américaine. Ce qui me plait : la psychologie bien campée des personnages, une excellente maîtrise du déroulement d’une intrigue et de la construction des dialogues. Ce qui m’agace : le côté ratiocineur dans les relations interpersonnelles. Les personnages passent leur temps à s’auto-analyser ou à analyser leurs relations avec les autres (pareil dans les films). Influence des méthodes de la psychanalyse comme dans les films de W. Allen ? La littérature française est souvent plus concise, pratique l’ellipse, le sous-entendu.)

    Malgré ces réserves et remarques générales, Purity est un « bon Franzen », aussi bon que Les Corrections (mon préféré) ou Freedom. Purity est le prénom d’une jeune fille que tout le monde appelle Pip, comme le personnage principal du roman de Charles Dickens, De grandes espérances. La référence est clairement assumée. Ainsi, page 278 : « Pip ! tonna Charles en toisant la fille des pieds à la tête d’une manière ouvertement sexuelle. J’aime beaucoup votre prénom. J’ai de grandes espérances pour vous. Aïe…vous devez entendre ça souvent. » (Allusion réitérée page 733 dans la bouche de la mère de Pip). Ayant lu De grandes espérances il y a fort longtemps, je ne peux qu’émettre des hypothèses sur ce qui relie les deux Pip !

    La Pip de J. Franzen est une jeune fille qui vit dans un squat à Oakland (Californie). Elle exerce un petit boulot sans intérêt, au sein d’une plate-forme téléphonique. Elle s’occupe, dès qu’elle le peut, de sa mère Annabel, qui l’a élevée seule. Pip ne connait pas son père. Annabel n’a jamais voulu lui révéler qui il était. Annabel est une solitaire, qui vit chichement par choix  (alors que, comme l’histoire le révèle plus tard, elle aurait pu avoir une autre vie). Par l’intermédiaire d’Annagret, une colocataire allemande, Pip est mise en relation avec le mystérieux Andreas Wolf, un hacker d’origine est-allemande qui a créé, en Bolivie, un groupe baptisé Sunlight Project. A l’instar de J. Assange (auquel il est fait allusion dans le roman), Sunlight Project a pour ambition la transparence en révélant tout ce qui peut échapper au grand public dans toutes les informations qui submergent le monde.

    J. Frozen fait preuve d’un talent consommé pour bâtir les liens entre tous les personnages. Si Pip a été mise en relation avec A. Wolf est-ce un hasard ? Andreas va envoyer Pip travailler pour le Denver Independant, un site d’informations qui brandit aussi la bannière de la transparence, créé par Tom et Leïla. Au fur et à mesure du récit, apparaissent les fils qui relient Tom et Pip, Tom et Andreas, Tom et la mère de Pip. Qui ment ? Qui manipule les autres ? Est-ce Andreas qui a vécu une drôle de jeunesse en Allemagne de l’Est aux côtés d’un père et d’une mère dignitaires du parti ? Dans le passage où Franzen nous emmène en Allemagne de l’Est, on découvre l’histoire qui relie Andréas et Tom, Andreas et Annagret.

    La transparence et le mensonge (ou plutôt la dissimulation) sont les thèmes qui irriguent le livre. Et aussi le pouvoir que procure la maîtrise de l’information, traité à travers le travail mené par le Sunlight Project et le Denver Independant. Au passage, J. Franzen en profite pour rappeler quelques principes déontologiques du travail journalistique, à travers ce qu’en dit Leïla  (page 275) : « L’ironie d’Internet (…) est que ça a énormément simplifié le travail du journaliste. Tu trouves en cinq minutes ce qui demandait autrefois cinq jours de recherche. Et en même temps, Internet est en train de tuer le journalisme. Rien ne remplace un reporter qui a mené une enquête pendant 20 ans, qui a cultivé ses sources, qui sait voir la différence entre un sujet et un non-sujet. Google et Accurint peuvent te donner l’impression que tu es très intelligente, mais les meilleurs sujets, c’est sur le terrain que tu les trouves. » Un credo qui peut paraître un peu naïf mais qu’il n’est pas inutile de rappeler…

    Et aussi le pouvoir que donne la détention d’un secret dans les relations familiales. Si Annabel révélait à sa fille ses origines familiales, Pip pourrait rembourser le prêt qu’elle a contracté pour financer ses études et dont le remboursement lui plombe la vie ! Et Pip ? Est-elle le seul personnage transparent ? N’a-t-elle pas menti à Leïla et Tom ? J’arrête là sinon je risque d’en révéler trop et ce serait dommage pour celles et ceux qui vont découvrir ce livre…

    Lu en 2016