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  • On croyait tout savoir sur l’abjection

    Underground Railroad, de Colson Whitehead, traduit de l’américain par Serge Chapuis

    9782226393197-xOn croyait tout savoir sur l’abjection humaine et on en découvre encore à la lecture de ce livre. On croyait tout savoir aussi sur l’esclavage aux Etats-Unis et on découvre des événements ignorés (pour moi du moins) de l’histoire de l’émancipation des Noirs. Colson Whitehead raconte l’histoire de Cora, esclave dans une plantation de coton de Georgie. Sa mère, Mabel, a réussi à s’enfuir et on ne sait ce qu’elle est devenue. A son tour Cora va s’enfuir avec Caesar grâce à un réseau clandestin d’aide aux esclaves en fuite que l’auteur matérialise en une voie ferrée souterraine construite par les esclaves eux-mêmes. A partir de là, Cora va vivre un incroyable périple à travers plusieurs états – Caroline du Sud, Indiana, Tennessee – traquée par Ridgeway le chasseur d’esclaves à la solde du « maître » de Cora. Ridgeway est un géant dont l’unique but est de retrouver les fugitifs. Il ne s’est jamais remis de n’avoir pas retrouvé Mabel, la mère de Cora, et le sens de sa vie est maintenant de pourchasser Cora. A chaque fois que celle-ci commence à se reconstruire dans un lieu censé la protéger, Ridgeway réapparaît; Il me fait penser à Robert Mitchum dans La Nuit du Chasseur.

    Ce livre est riche d’informations sur la façon dont vivaient les esclaves dans les plantations, comme une micro-société avec ses exclusions, ses relations de voisinage, ses relations intra-familiales, ses anniversaires fêtés au hasard car les esclaves ne connaissent pas la date de leur naissance. On y apprend aussi comment les idées des abolitionnistes se propageaient, comment ils s’organisaient pour aider les Noirs. Pas toujours avec les meilleures intentions d’ailleurs, puisque certains essayaient de faire accepter aux femmes l’idée de la stérilisation sous prétexte de maîtriser la démographie et d’autres les faisaient jouer dans des reconstitutions de villages africains mises en scène dans une sorte de Musée de l’Homme. Cora se retrouve aussi dans une ferme organisée en communauté et dont la prospérité fera le malheur en raison de la jalousie des Blancs.

    Evidemment les scènes de violence, de tortures, de mises à mort sont présentes (mais dans un mode plus supportable qu’une scène de Tarantino). Là aussi on en apprend sur la façon de tuer un homme ou une femme en les faisant souffrir le plus possible. Colson Whitehead ne s’appesantit pas. Le peu qu’il décrit suffit. Pas de complaisance dans la violence. Et puis ce livre évoque aussi, sans les creuser, des questions telles que la relation des Noirs américains à leur continent d’origine : c’est la grand-mère de Cora qui a été enlevée et emmenée en Amérique. Et il évoque aussi les autres victimes de l’origine violente des Etats-Unis : les Indiens (les native American).

    J’aime beaucoup la couverture du livre. Ce dessin, faussement naïf, avec ce rail qui s’envole vers le ciel exprime à la fois la possibilité de la liberté ou de la mort illustrée par ces oiseaux noirs qui s’envolent des rails explosés. Les passages du livre qui se situent dans les gares souterraines et dans le chemin de fer dressent une ambiance hallucinatoire. Jamais d’apitoiement : Cora est dure, parfois prête à se laisser aller à l’amour mais chaque fois qu’elle s’attache à quelqu’un, le plus souvent la vie le lui arrache.

    Ce livre a reçu le prix Pulitzer.

  • « Dans la Forêt », « Les Animaux » : la nature réussira-t-elle à sauver les hommes ?

    « Le « nature writing » est un « genre littéraire anglo-saxon et américain qui n’a pas d’équivalent en France. Ce n’est pas vraiment un style, plutôt une sensibilité, un rapport au paysage ». C’est une citation d’Olivier Gallmeister, fondateur de la maison d’édition éponyme, spécialisée dans la littérature nord-américaine : « L’Amérique grandeur nature ». (L’empreinte d’une patte d’ours : Gallmeister a choisi ce logo. C’est mignon !). Voici deux livres très différents qui illustrent ce genre littéraire, et dans lesquels le lien entre la nature et l’homme est vital.

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    Muir Wood, Californie, août 2015 Photo Ph. Dixmier

    Dans la forêt, de Jean Hegland, traduit de l’américain par Josette Chicheportiche, Editions Gallmeister

    Comment tuer un sanglier à l’aide d’un arc puis le dépecer ? Comment accoucher dans la forêt assistée seulement de sa soeur ? Comment installer un potager de survie quand ils ne vous reste que quelques graines ? Ce roman aurait pu s’intituler « manuel de survie quand la fin du monde approche et que vous vous retrouvez seules mais à proximité d’une forêt » ! Plus sérieusement, « Dans la forêt » est un beau livre inspiré par la volonté de conserver son humanité dans un contexte de fin du monde.

    Nell et Eva, deux soeurs, se retrouvent seules dans la maison où elles ont toujours vécu, installée au seuil d’une forêt. Leurs parents sont morts. Le monde s’est écroulé et on ne sait pas vraiment pourquoi. Une épidémie meurtrière ? Une catastrophe naturelle ? Les informations qui parviennent à Nell et Eva sont plutôt des rumeurs qu’elles récoltent au cours de leurs rares visites à Redwood (Californie), la petite ville près de laquelle elles vivent. Après la mort de leur père, Nell et Eva vont apprendre à s’organiser pour survivre en développant chacune une forme de résistance à la catastrophe.

    Nell, la narratrice, devait passer d’ultimes tests avant d’intégrer Harvard. Elle va compenser ces années perdues en s’astreignant à la lecture quotidienne d’une encyclopédie en respectant l’ordre alphabétique. Cette lecture lui permettra d’engranger des connaissances sur les plantes ainsi que sur la grossesse et l’accouchement, très utiles pour la suite des événements…

    Eva, est danseuse et devait rejoindre le ballet de San Francisco. Comme sa soeur, elle s’impose une discipline stricte en continuant à danser tous les jours, seule, isolée dans une grange, au rythme d’un métronome (plus d’électricité, plus de musique).

    Au début du livre, l’angoisse est diffuse mais ne transparait pas dans l’attitude des deux soeurs. Nous, lecteurs, sommes plus angoissés que Nell et Eva. D’où viendra le danger ? Pas de la forêt environnante car c’est elle qui va aider les deux soeurs à survivre. Le danger surgira avec l’irruption deux hommes : celui qui essaiera d’entraîner Nell avec lui dans sa fuite vers l’Est (là où, selon les rumeurs, le pays se reconstruit) et celui qui agressera Eva.

    Nell et Eva survivront car elles n’ont pas renoncé à ce qu’elles sont. Et peu importe ce qui est arrivé au reste du monde, J. Hegland laisse la porte ouverte à l’espoir.

    Après avoir lu Dans la forêt, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à La Route de Cormac McCarthy. Autre exemple de « littérature de fin du monde » (une classification que je viens d’inventer). Mais là où Nell et Eva vont survivre en restant dans leur maison puis en choisissant la forêt – leur autre maison – le père et le fils de La Route sont dans l’errance, dans un espace où la nature a disparu mais où l’humanité est plus forte que tout, à travers le lien entre le père et le fils.

    L’éternelle question qui se pose à tout survivant : quels livres conserver quand l’humanité s’écroule ? Nell se pose la question avant de quitter leur maison. Elle doit faire un choix. Pour sa soeur, elle choisit « Plantes indigènes de la Californie du Nord« , « puisqu’il lui avait peut-être sauvé la vie ». Pour son neveu, Nell hésite entre Les Contes de la Mère l’Oie, Don Quichotte (le pauvre !), Dune (idem !), etc. « Finalement, j’ai décidé de lui prendre le recueil des chants et de récits humains qui avaient peuplé la forêt avant nous. » Et pour elle, Nell choisit…l’Encyclopédie (L’Index de A à Z) : « En attendant, j’emporterais l’Index pour ne pas oublier, afin de me rappeler – et de montrer à Burl – la carte de tout ce que nous avions dû abandonner derrière nous. »

    (J’aime bien cet exercice qui consiste à se demander quels livres on emporterait sur une île déserte. Chaque mois, le magazine Lire pose la question à un auteur. Mais les choix sont souvent assez convenus, rares sont ceux qui sortent du lot.)

    Les Animaux, de Christian Kieffer, Albin Michel, traduit de l’américain par Marina Boraso

    Quittons la Californie pour l’Idaho (plus au Nord-Ouest) où vit Bill Reed dans un refuge pour animaux. Attention ! Ce ne sont pas des chiens et des chats abandonnés comme à la SPA. Non, les animaux de Bill sont des loups, des pumas, des rapaces et même…un ours (le tout venant des forêts du coin), tous blessés et soignés dans le refuge. En Amérique du Nord, on se retrouve vite confronté à la nature sauvage.

    Bill vit tranquillement auprès de ses animaux en attendant de s’installer avec sa fiancée, vétérinaire, jusqu’à l’irruption de Rick, un ami surgi de son enfance et sa jeunesse. Rick sort de prison.

    A partir de là, Bill est rattrapé par son passé. Un scénario classique mais sublimé par la présence de ces animaux sauvages et blessés, dépendants de l’attention des hommes. Ces animaux représentent la rédemption pour Bill. Vont-ils le sauver de sa trahison du passé ou être sacrifiés sur l’autel de la vengeance de Rick ?

    Moins prenant, selon moi, que Dans la Forêt, Les Animaux est aussi un roman qui exprime ce rapport profond que certains américains entretiennent avec la nature avec comme un espoir de rédemption.

  • Aquarium

    de David Vann, Gallmeister, Traduit de l’américain par Laure Derajinski

    Davis Vann est l’auteur du terrible Sukkwan Island (prix Médicis étranger 2010). En feuilletant mes notes de lecture, j’ai retrouvé ce que j’avais écrit à propos de ce livre : « Dur ! Trop pour être crédible. Ce livre m’a mise mal à l’aise. » Il faudrait que je le relise.

    Aquarium est moins glaçant même si nous ne sommes pas dans le merveilleux monde de W. Disney. Caitlin est une petite fille de 12 ans qui vit seule avec sa mère dans la banlieue de Seattle. Leur vie est difficile : la mère travaille sur le port. « Ma mère travaillait au port à conteneurs, un travail physique sans qualification. Un travail d’homme. » La mère de Caitlin est dure à la tâche, tendre et bourrue avec sa fille.

    couv rivireLe plaisir de Caitleen est de se rendre tous les jours, après l’école, à l’aquarium pour observer les poissons. Elle finit par connaître parfaitement, telle une scientifique, les noms des espèces et leurs particularités. Un aquarium dont la tranquillité contraste avec la brutalité de son quotidien. Brutalité des éléments (il pleut sans cesse et il fait froid), laideur de son environnement, dureté e la vie de sa mère. Heureusement il y a Shalini, la douce amie indienne de Caitlin. Et le vieil homme que Caitlin rencontre tous les jours à l’aquarium, qui partage son goût pour les poissons et avec qui Caitlin se lie d’amitié. Jusqu’à ce que sa mère apprenne l’existence de ce vieil homme dont l’identité déclenche chez elle une crise de démence et un retour brutal vers son passé.

    Pour Caitlin commence alors une période très difficile au cours de laquelle sa mère va la maltraiter en lui faisant revivre ce qu’elle-même a vécu quand elle a dû faire face, seule, à la souffrance et la mort de sa mère. Ce passage est terrible. On en ressort abasourdie face à la violence de la mère et la capacité de résistance de l’enfant. Comme si Caitlin avait subi une initiation brutale pour accéder à une autre période de sa vie, avec l’arrivée d’un nouveau membre dans sa petite famille et l’affirmation de sa relation amoureuse avec Shalini.

    Troublant mais pas désespérant.

    Lu en 2017

  • Les furies

    de Lauren Groff, Editions de l’Olivier

    Je suis restée scotchée par ce livre (et ce n’est pas parce que Barak Obama l’a adoré !).

    Lancelot (surnommé Lotto) et Mathilde…aussitôt rencontrés, aussitôt mariés sur un coup de foudre. Non ce n’est pas une banale histoire de couple. Le livre est construit en deux parties : la première du point de vue de Lotto et la seconde racontée par Mathilde.

    Première partie : l’époque des vaches maigres quand Lotto essaie de se faire un nom dans le théâtre, d’abord comme comédien puis comme dramaturge. Vaches maigres mais heureuses…marquées par les fêtes improvisées avec les amis et le soutien indéfectible de Mathilde au génie de Lotto, reconnu enfin comme dramaturge. Lotto est un personnage solaire qui attire. Mathilde est mystérieuse, parfois absente. C’est elle qui fait vivre le couple (elle travaille dans une galerie), car la riche mère de Lotto leur a coupé les vivres dès qu’elle a appris le mariage coup de tête. Elle ne rencontrera jamais Mathilde mais saura lui faire passer des messages lui exprimant sa méfiance et son antipathie.

    Deuxième partie : la version de Mathilde (dont ce n’est pas le prénom…) et sa véritable histoire. On plonge dans la tragédie (d’où les furies) avec l’enfance de Mathilde qui va sceller son destin. Mathilde puise sa force et son destin tragique dans un passé dérangeant (mystère aussi du personnage de l’oncle qui la recueille aux USA après son départ de France, chassée par ses parents, alors qu’elle n’est encore qu’une enfant).

    C’est une histoire vénéneuse, digne d’une tragédie antique et on adore se faire prendre dans les filets mystérieux de L. Groff.

    Pour mémoire : dans la mythologie grecque, les Furies sont les divinités (nommées aussi Erinyes) chargées d’exécuter les sentences sur les coupables condamnés par les Enfers.