Très brève théorie de l’enfer – Jérôme Ferrari – Actes Sud – 2026
« Pour celui qui prend le chemin de l’exil ou des enfers, il n’est pas de retour possible » (p. 121)
Un couple d’enseignants – lui Français, elle Algérienne – s’installe aux Emirats Arabes Unis (EAU), avec leur petite fille, après quelques années passées en Algérie. Pour s’occuper de leur petite fille, ils emploient Kaveesha, une domestique sri-lankaise, qui a quitté Colombo où vivent encore son mari et son fils. Kaveesha a déjà vécu quelques expériences professionnelles aux EAU, dans des familles plus ou moins bienveillantes. Le passeport de Kaveesha lui a été confisqué pendant 4 ans par une famille malfaisante. « Ce qui m’intéressait, précise Jérôme Ferrari, c’est la rencontre inévitable entre deux types de personnes qui ont quitté leurs pays pour des raisons bien différentes et comment ces deux expériences de l’exil se côtoient sans jamais réussir à entrer en contact. »
Et toutes ces personnes vivent en parallèle un enfer. Comme Nardjess, la femme du narrateur, qui était sa collègue enseignante en Algérie, un personnage fantomatique et mystérieux, sûrement malheureuse de cet exil. Pour elle le temps s’écoule dans un décor où elle semble si seule. Son couple y survivra-t-il ? Kaveesha qui a connu déjà l’enfer, dans son pays natal et sa propre famille, est en contrepoint un personnage solaire et combatif qui a un objectif : envoyer de l’argent à son fils, faire construire une maison. Malgré les obstacles, la solitude, les déceptions familiales, elle ne baisse pas les bras et croise parfois sur sa route des personnes qui l’aident.
En lisant la description de ce pays où on ne circule qu’en voiture de bâtiments climatisés en bâtiments climatisés, on se demande ce qui peut bien y attirer des expatriés. A l’image de ce couple de médecins alléchés par les conditions financières de travail : « Ils ignoraient bien sûr, comme la plupart des Européens du Nord, que le soleil du golfe d’Arabie n’est pas l’astre amical des printemps fertiles mais une étoile meurtrière, accablante, si dangereusement proche qu’elle fait bouillir le sang dans les veines, s’évaporer l’écume suspendue comme une brume à la surface des flots et tomber en poussière les bourgeons calcinés. Et même quand elle semble avoir cédé la place à l’obscurité, son incandescence continue d’embraser les profondeurs de la nuit. »
Ce roman est le deuxième d’un triptyque commencé avec Nord Sentinelle (Actes Sud – 2024) et consacré à différentes expériences de l’altérité. Nord Sentinelle, qui se passe en Corse, traite du tourisme, Très brève théorie de l’enfer, de l’immigration, et Jérôme Ferrari a annoncé (notamment lors d’une rencontre à la librairie Mazette, à Marseille, en juin 2026) que le troisième volet sera consacré à l’exploration et à la colonisation au 19e siècle.
Quelle conception de la littérature défend J. Ferrari ? « Proposer une prise en compte de la réalité dans toute sa complexité et les livrer avec les outils de la fiction littéraire, qui ne sont ni ceux de l’histoire ni ceux de la philosophie et qui excluent la défense d’une thèse et qui laissent le lecteur avec ce qu’on lui montre, charge à lui de voir ce qu’il peut en penser. » Le contraire de la littérauture engagée lourdingue, donc.
J’ai beaucoup aimé ce livre, plongée dans son atmosphère brûlante et brumeuse en même temps. Le style de Jérôme Ferrari est d’une grande virtuosité.
