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  • 1966, année mirifique : Antoine Compagnon chroniqueur d’une année charnière

    1966, année mirifique : Antoine Compagnon chroniqueur d’une année charnière

    1966, Année mirifique de Antoine Compagnon – Gallimard -2026

    En 1966 Antoine Compagnon, avait 16 ans. « 1966 est l’année de ma découverte de la France, de mon arrivée, ou plutôt de mon retour, après un séjour de plusieurs années aux États-Unis, où j’ai fait une partie de mes études secondaires à Washington DC.»

    « 1966, a été une année tournant sur de nombreux plans, démographiques, économique, politique, social et culturel», affirme Antoine Compagnon et il en livre la démonstration dans ce livre. C’est sans doute pour ces raisons qu’il la qualifie de mirifique, un adjectif dont le sens principal est « qui suscite l’admiration ou l’émerveillement » et qui peut s’entendre aussi de façon ironique pour évoquer par exemple des projets, exagérément beaux, mais peu crédibles.

    Le livre est divisé en 13 chapitres qui vont des « nouveaux intellectuels » à «l’affaire Treblinka », en passant par « en finir avec le XIXe siècle, Foucault, contre Sartre ». On peut donc y piocher en fonction de ses centres d’intérêt.

    Une année déterminante

    Dans une interview donnée par Antoine Compagnon à la librairie Mollat , le 28 février 2026, l’auteur explique que 1966 est « le portrait d’une année », faisant référence à la façon dont Victor Hugo décrit l’année 1817, dans Les Misérables . Il évoque aussi une raison personnelle dans l’épilogue du livre : 1966 est aussi l’année de sa classe de rhétorique.

    En revenant sur cette année 66, A. Compagnon a eu « l’intuition d’une année importante dans la France contemporaine dans laquelle des grandes tendances apparaissent, déterminantes sur la durée. » Quelques éléments pour confirmer cette intuition : 1966 est l’acmé des Trente Glorieuses par rapport aux années 50, pauvres. Les Français sont plus riches. 50 % des foyers ont la télévision. C’est une année calme socialement.

    Naissance de la « culture jeune »

    La France est jeune et on voit apparaître une « culture jeune » : 12 % d’une génération sont bacheliers. Les universités voient leur population augmenter de plus de 15 % chaque année. C’est aussi une période de plein emploi. Avec une demande d’élévation sociale de culture et de savoir.
    Les jeunes lisent et vont au cinéma. La littérature se démocratise avec le développement des librairies et du Livre de Poche. En 1966 Marcel Proust est édité en poche : un événement comme le raconte A. Compagnon dans le chapitre Proust 66.
    A. Compagnon, fait souvent référence au livre de Georges Perec Les Choses et au Procès-verbal de Jean-Marie Le Clézio, qui est le roman d’un étudiant malade : déjà on parlait du malaise étudiant. Dans Les Choses paru en 1965, Perec décrit des étudiants ratés, pas complètement diplômés qui s’initient à la sociologie par le biais d’enquêtes. Ce sont également des consommateurs de culture.

    Aragon et Mauriac : monstres sacrés de la littérature

    Antoine Compagnon, passe en revue les querelles intellectuelles de l’époque (il y en avait beaucoup), l’influence du communisme dans les débats, à travers la figure intouchable d’Aragon. Il évoque aussi les déboires d’André Malraux ministre de la culture : « C’est une année très dure pour André Malraux, ministre de la culture. Très atteint par sa toxicomanie. Et objet de beaucoup de polémiques. Il est en train d’écrire ses Anti-mémoires.« 

    François Mauriac  et Louis Aragon, dominent la littérature, l’un gaulliste l’autre communiste. Deux monstres sacrés : François Mauriac, représente le Figaro et Rome, Aragon, l’Humanité, Les Lettres françaises. A. Compagnon reconnait s’être beaucoup servi de Blanche ou l’oubli de Louis Aragon, véritable chronique de l’année 1966, selon lui.
    La théorie de la littérature apparaît et on assiste à « un passage de relais entre générations », avec l’arrivée de Lévi-Strauss, Lacan, Barthes, Foucault, Althusser qui deviennent « les maîtres de la jeunesse pour longtemps ».
    1966 est aussi la grande année Duras avec la pièce de théâtre Le Vice-consul. L’auteure est très présente à la télé.

    Godard vs Bresson

    D’importants passages sont consacrés à Jean-Luc Godard et à Robert Bresson. Le portrait de Godard est assez décoiffant. En 1966 sortent Masculin féminin de Godard et Au hasard Balthazar de Bresson, deux films fort différents mais qui marquent l’année ». « Masculin Féminin, est presque un journal de l’année, précise A. Compagnon. Godard réalise un film pour comprendre les jeunes de 20 ans. Au hasard Balthazar est intemporel et métaphysique« . Le lien entre les deux cinéastes, c’est Anne Wiazemski, actrice principale de Au hasard Balthazar, petite-fille de François Mauriac, dont Godard tombe amoureux !

    Une année traversée par la Shoah

    La parution en mars 1966, du livre de Jean-François Steiner, préfacé par Simone de Beauvoir, intitulé «Treblinka, la révolte d’un camp d’extermination« , marque « un tournant décisif dans la conscience française de l’extermination des Juifs durant la seconde guerre mondiale », selon A. Compagnon.
    Ce livre polémique sur Treblinka, paraît la même année que Eichmann à Jérusalem d‘Anna Arendt qui fait scandale également. « Toute l’année 66 est traversée par la question de la Shoah, de la banalité du mal, de la supposée coopération des responsables juifs avec les nazis et même de la résignation de la masse des victimes. » Rapporte Antoine Compagnon (page 456) en expliquant les fondements de cette polémique.

    J’ai retenu de ce livre passionnant et très documenté, que les polémiques intellectuelles rythmaient déjà la vie médiatique (exemple avec la censure du film de Jacques Rivette, La Religieuse), qu’on déplorait déjà le niveau des étudiants, et pour résumer comme le fait, habilement, Antoine Compagnon, en reprenant les paroles de la chanson de Michel Delpech, Inventaire 66. « Et toujours le même président »… En l’occurrence Charles de Gaulle.

    À qui conseiller ce livre ? Aux étudiants d’aujourd’hui, bien sûr et aux personnes de ma génération, à qui toutes ces références seront familières.