Catégorie : Récit

  • Le livre interdit/ Le silence de Joseph Kessel

    de Georges Walter, (Cherche Midi)

    « Le livre interdit » est celui que Joseph Kessel aurait dû écrire à partir des carnets intimes de sa mère, Raïssa. Mais il ne l’a pas fait malgré les pressions, amicales et fermes, de Georges Walter qui a côtoyé l’écrivain durant les dernières années de sa vie.

    Le récit de G.W. apporte un témoignage précieux sur l’estime et le respect que J.K. inspirait tant dans son entourage que dans le grand public. G.W. nous livre aussi des épisodes de la vie conjugale de J.K. avec Michèle O’Brien, son épouse irlandaise, dont l’alcoolisme rendait les relations sociales du couple délicates.

    Et puis, on rencontre aussi leur chat, Mustapha, véritable personnage dont Joseph Kessel et sa femme sont complètement gagas (ce type de relations avec un animal m’étonnera toujours).

    G. Walter est dans une relation franche avec J. Kessel, mais toujours empreinte d’un profond respect et d’une grande admiration. Qui, de nos jours, pourrait susciter tant d’admiration de la part de ses contemporains ?

    La mort de Joseph Kessel est simple et belle. Il est mort dans son fauteuil. Il venait d’allumer une cigarette. Il regardait les infos à la télé en compagnie de G.W. Il était en train d’admirer des images d’un lac souterrain et il est mort après ses paroles : « Regarde ça, Georges. Le monde est merveilleux…A ces mots, sa tête se renversa violemment en arrière et aussitôt retomba sur sa poitrine. Il n’avait poussé ni un râle ni un soupir. Il était mort. » Qui peut rêver plus belle fin ?

    Lu en 2016

    Quand j’étais enfant, Le lion était mon livre préféré.

     

  • Kotchot, sur la route avec les migrants

    de Claire Billet et Olivier Jobard (Robert Laffont)

    Ces deux journalistes ont suivi des migrants afghans depuis leur départ de Kaboul jusqu’à leur arrivée à Paris. De leur périple, ils ont publié ce récit illustré de photos. Je n’ai pas très bien compris comment ils avaient négocié avec les passeurs. Ils ont passé un accord avec les Afghans pour ne jamais intervenir au cours du voyage (les aider financièrement par exemple).

    Ce récit est une observation assez clinique du voyage des migrants, un peu froide parfois, sans portraits attachants ni anecdotes qui casseraient la linéarité du récit. C. Billet et O. Jobard ont fait la traversée dans les mêmes conditions que les Afghans. Ils ont même acheté des gilets de sauvetage supplémentaires quand ils se sont rendu compte des conditions de la traversée ! Deux questions restent sans réponse : d’où vient l’argent que les migrants sont obligés de donner aux passeurs, en supplément à la somme prévue sans cesse pendant le voyage ? Tous ont des téléphones portables et sont en contact avec d’autres migrants. Pourquoi ne sont-ils pas mieux informés de ce qui les attend dans les pays d’accueil ? Seul, un d’entre eux va réussir à rester en Allemagne. Les autres sont renvoyés mais, d’après ce qu’en savent les journalistes, prêts à retenter l’aventure.

    Malgré cette impression de froideur, le récit témoigne d’une démarche courageuse et sincère de la part des journalistes.

    Juste avant, j’avais lu Sauve qui peut la vie, de Nicole Lapierre (qui raconte l’expérience de l’exil vécue par sa famille juive polonaise et ses conséquences sur l’histoire familiale) et j’y ai noté un passage qui s’intitule « L’héroïsme des immigrés » (page 179). Il commence ainsi  :

    « Je pense que les immigrés d’hier, et mon père fut l’un d’eux, sont comme ceux d’aujourd’hui les aventuriers des temps modernes. (…) Il y a des façons très différentes de partir, bien sûr : des expatriations confortables, des migrations plus ou moins périlleuses, des exils sans retour, des errances désespérantes entre bateaux de fortune et camps de transit. Les grands départs ne sont pas tous heureux. Loin de là (…) Il n’est pas aisé de quitter des proches et un monde, fût-il misérable et opprimé, pour tenter sa chance dans un pays étranger dont la culture, la langue, les codes, sont inconnus. Sans compter que l’on n’y est pas toujours le bienvenu. Il faut pour cela de la volonté, du courage, de l’audace, un peu d’inconscience parfois et une bonne dose d’espoir. Ces qualités ne sont pas assez reconnues. La perception des immigrés, même la mieux intentionnée, est souvent teintée de misérabilisme. »

    Lu en 2015

     

     

  • Mourir pour Kobané

    de Patrice Franceschi (Equateurs)

    P. Franceschi est un écrivain-journaliste qui a passé beaucoup de temps avec les Kurdes de Syrie. Ce récit au coeur des combats de Kobané (au nord de la Syrie), montre les Kurdes combattants comme le dernier rempart contre l’envahissement mortel de l’E.I..

    P. Franceschi participe actuellement à l’ouverture d’un centre culturel français en plein coeur du Kurdistan syrien (voir son interview dans le magazine Lire de février 2016).

    Dans Mourir pour Konabé, il dresse le portrait d’hommes et des femmes libres, courageux qui font qu’on se sent tout petit, mesquin, apeuré et mou.

    Quelques extraits

    Page 90, extrait du discours d’une femme kurde :

    « Nous, le peuple kurde, nous nous défendrons jusqu’à la mort. Si ces terroristes veulent nous envahir, ils devront marcher sur nos cadavres. Chez nous, il y a des femmes de tous les âges qui prennent les armes et vont au front. C’est la preuve que notre peuple ne cédera jamais. Le monde entier nous regarde. Nous sommes le dernier rempart contre les islamistes. » « Pas un mot de haine dans ce discours, fait remarquer P. Franceschi, juste la mobilisation du courage et de l’énergie, la mise en avant de la part féminine de courage. »

    Page 92, citant Hakram Isso, avocat et premier ministre de « ce gouvernement improbable » (celui de Kobané ?) :

    « Nous nous battons pour rester de l’humanité, voilà la réalité. Les islamistes veulent nous en faire sortir. »

    Page 93, reprenant les propos d’une chrétienne de Syrie, Elisabeth Gauriyé :

    « J’ai lu dans vos journaux que vous parliez beaucoup du droit des animaux en France. C’est bien. Mais vous ne dites pas grand chose sur nos droits à nous, les chrétiens d’Orient. Pourtant les islamistes essaient de nous exterminer partout. Pourquoi ce silence ? Ce serait aussi une bonne chose de ne pas pousser les nôtres à se réfugier chez vous en leur fournissant des visas. Nous voulons vivre et mourir sur les terres qui nous ont vu naître il y a 2000 ans, bien avant que l’islam n’existe. »

    Page 95, Asya Abdullah, coprésidente du PYD (Parti de l’Union démocratique) :

    « Nous nous battons pour ne pas revenir au Moyen-Age. Nous luttons pour entrer dans la modernité, pour que jamais plus on ne mélange politique et religion. Nous voulons cela pour tous les peuples de Syrie, pas seulement les Kurdes. A Rojava (ndlr : le nom du Kurdistan syrien), nous prenons en compte la mosaïque ethnique et religieuse telle que l’histoire nous l’a donnée. Nous devons faire en sorte qu’aucune de ces composantes ne domine l’autre. »

    Lu en 2015

     

     

  • Une saison de coton

    de James Agee (Bourgois)

    Ce texte a été écrit en 1936 par un journaliste envoyé en Alabama pour réaliser un reportage sur les métayers qui exploitaient les champs de coton pour le compte de propriétaires.

    Ce reportage, réalisé à l’origine pour le magazine Fortune – qui d’après la quatrième de couverture n’a jamais voulu le publier (« charge féroce contre le capitalisme ») – est accompagné d’une série de photos en noir et blanc réalisées par Walker Evans. Ces photos et ce reportage semblent avoir construit la postérité des deux auteurs.

    J. Agee décrit les conditions de vie et le quotidien de trois familles à la façon d’un anthropologue : vêtements, nourriture, relations familiales, religion, etc.

    Il suffit de regarder la photo de couverture – femmes et enfants sales et en haillons – pour comprendre dans quel état de misère vivaient ces familles. Ce n’est pas si loin…le 20e siècle aux USA…

    J. Agee commence par des passages assez arides sur les modes de production du coton mais quand il en vient à l’humain, on est incroyablement happé et ému par tant d’humanité et de compassion. Premier sentiment : celui de penser que ces familles vivent comme des animaux (j’ai parfois pensé aux reportages d’Albert Londres dans les ghettos de l’Europe de l’Est), mais toujours l’auteur nous ramène à leur humanité, montre que ce qui les guide – au-delà de la survie quotidienne – ce sont les liens qui nous unissent tous : les liens à la terre, à nos proches, les poussées de survie.

    Lu en 2015