Auteur : isacosta2013

  • Je viens

    de Emmanuelle Bayamack-Tan (P.O.L)

    Choc amoindri en comparaison de Si tout n’a pas péri avec mon innocence. Je viens raconte l’histoire de Charonne. Un récit à trois voix : Charonne, Nelly, sa grand-mère et Gladys, sa mère (dans Si tout n’a pas péri avec mon innocence,  la mère de Kim et la sage-femme portent aussi ce prénom).

    Toute une tribu familiale vit dans la même maison : les trois générations et une flopée de domestiques philippins.

    Charonne est une enfant adoptée. Le malentendu est total entre elle et ses parents adoptifs, un couple de rentiers écolos, grands randonneurs à travers le monde. Charonne passe la plupart de son temps avec Nelly, ex starlette vivant des souvenirs de sa beauté perdue et de son premier mariage avec un homme qui l’adorait. Seule Nelly semble aimer Charonne et réciproquement.

    La différence de Charonne est outrageusement soulignée non seulement par son physique hors norme mais surtout par son intelligence et sa perspicacité pour cerner les gens.

    Au début du livre, j’avais un léger sentiment de « fabriqué ». Mais, ce qu’il y a de très réussi c’est la façon dont EBT parvient, grâce à la progression de chacun des trois récits, à faire évoluer notre opinion sur chacun des personnages (surtout sur celui de Gladys, la mère), à transformer l’éventuel parti-pris du lecteur ou le capital sympathie d’un personnage.

    Lu en 2015

  • Si tout n’a pas péri avec mon innocence

    de Emmanuelle Bayamack-Tam (P.O.L.)

    Un beau nom d’écrivain, un beau titre de livre (un vers extrait des Métamorphoses d’Ovide), un beau livre.

    Kim (Kimberley) aime Baudelaire et Victor Hugo. Elle vit dans une famille de frapadingues. Sa mère, Gladys, est affligée d’un bec de lièvre dont elle tire parti comme pour renverser les canons de la beauté : elle est stripteaseuse dans une boîte minable. Le livre s’ouvre d’ailleurs avec la naissance de Gladys : un accouchement décrit de façon épique. La légende familiale dira plus tard que Gladys s’appelle ainsi, du même nom que la sage-femme qui a accouché sa mère, comme si cette dernière voulait se venger sur la sage-femme de la « monstruosité » de sa nouvelle née. Gladys aura 5 enfants (3 filles et 2 garçons) avec Patrick, personnage mignon (physiquement) mais falot, tatoueur de profession.

    Kim est belle, brillante en classe, sportive. Elle essaie de protéger ses deux petits frères : Lorenzo et Esteban. Elle dort avec eux, joue avec eux, essaie de les défendre à l’école contre l’ignominie des autres enfants. Lorenzo, raillé depuis son enfance pour ses cheveux roux, ne pourra pas être sauvé de la bêtise humaine. Kim cherche sa sexualité, cherche à échapper à cette repoussante famille (à cheval entre la tribu Malaussène et les Groseille), à travers le sport et sa prof de gym.

    Dans la seconde partie, Gladys Esperandieu, la sage-femme, refait son apparition, reconvertie en prostituée au grand coeur, entourée d’un mainate cultivé et grivois et d’un chat. Sous son toit, Kim s’essaiera à la prostitution. Le personnage de Gladys ne m’a pas tout de suite convaincue mais il prend tout son sens dans la suite du récit comme remplaçante de la grand-mère de Kim, partie faire un retour aux sources en Algérie. Cette grand-mère, seul personnage bienveillant et aimant de la famille, va disparaître dans son Algérie natale.

    Et il y a ce merveilleux personnage de Charonne, magnifique déesse noire, majestueuse dans son obésité (l’auteure prétend détester les maigres). Charonne est l’amie de Lorenzo. Sa personnalité qui en impose autant que son physique, ne suffira pas à le protéger. Charonne est aussi une blessée de la vie, une abusée par la violence (excisée et violée).

    Et le livre se termine sur le début de l’histoire d’amour entre Charonne et Kim. Avec, tout au long des chapitres, des vers de Baudelaire, « le seul Charles qui vaille », dixit Kimberley.

    Lu en 2015 sur les conseils de Mélanie, ma libraire.

  • Un roman russe

    de Emmanuel Carrère (P.O.L)

    Rarement un livre m’aura autant agacée avec, parfois, l’impression d’être devant une imposture. Et pourtant, je suis partagée entre dire « attention chef d’oeuvre » ou « passez votre chemin, lecteur ».

    Tout n’est que prétexte à parler de lui, l’auteur, et toujours de lui : le personnage hongrois abandonné de tous et retrouvé des décennies après la seconde guerre mondiale, le grand-père maternel, peut-être exécuté pour faits de collaboration (il était traducteur pour la Gestapo), la farouche volonté de vouloir à tout prix apprendre le russe, …

    Ce qui m’a le plus agacée, c’est sans doute l’histoire de la nouvelle parue dans Le Monde. Tout ce stratagème pour que son amie, à qui la nouvelle était destinée, la lise exactement à l’heure que lui, l’auteur, a décidée, c’est-à-dire dans le train qui amène l’amie à La Rochelle pour le rejoindre. Le fantasme érotique est vraiment à deux balles et je me demande comment il n’est pas mort de honte ensuite devant son entourage, parents et amis, après la parution du livre. Cependant, la construction de ce passage est géniale. Carrère est un véritable écrivain qui nous sert de l’autofiction avec beaucoup de brio.

    Je le trouve injuste avec sa mère : pourquoi la forcer à dévoiler l’histoire de son père ? Pour moins souffrir ? Mais de quoi souffre-t-il au juste ? Un monstre d’égoïsme ce Carrère !

    Lu en 2007

  • D’autres vies que la mienne

    de Emmanuel Carrère (P.O.L)

    C’est un très beau livre, même si au début je craignais qu’EC ne parle que de lui-même et de son histoire d’amour avec Hélène. Un peu trop de détails aussi sur le surendettement et les mécanismes judiciaires autour : à croire qu’EC débarque sur une planète inconnue (c’est Candide au pays du surendettement). Mais le reste est admirable. EC se met en retrait pour parler de gens formidables, grands et fragiles, petits et tellement courageux.

    J’ai sangloté au récit de la mort de Juliette, la belle-soeur.

    Décidément, ce type (EC) m’agace autant qu’il m’épate (voir ma réaction à la lecture de son roman précédent Un roman russe).

    Lu en 2009