Auteur : isacosta2013

  • Terres rares

    de Sandro Veronesi

    Pietro Paladini, le héros de Chaos Calme, « prend la fuite après le chaos » (pour paraphraser une citation de La Republica).

    En 24 h, la vie de Pietro bascule : il perd son boulot, sa fille âgée de 18 ans a fait une fugue et il apprend que son associé est un escroc. Et comme il le dit lui-même (p.183) :

    Je n’ai plus ma mère. Plus mon père. Plus ma femme, morte elle aussi, il y a huit ans d’une rupture d’anévrisme. Plus mon chien, j’ai dû le faire abattre il y a 6 mois. Plus mon frère ou c’est tout comme, parce que, lui, pour le coup, il est en cavale. Plus ma fille (…). En temps normal j’ai une compagne comme on dit, mais elle a été obligée elle aussi de partir (…). Plus mon associé. Plus de permis de conduire. Plus de téléphone portable. Plus d’ordinateur au bureau. Je n’ai plus rien dans ma vie. »

    Pietro va réussir à sortir de son cauchemar avec l’aide de son ancienne secrétaire Annalisa. Autrefois falote, Annalisa est devenue puissante et sexy, au contact d’une avocate célèbre dont elle est l’assistante et la compagne. Pietro va également réussir à renouer avec sa fille grâce à sa belle-soeur (avec qui il avait eu une liaison avant de se marier).

    Pourquoi les Terres rares ? C’est Claudia, la fille de Pietro qui lui apprend ce que signifie cette expression. Elle a choisi le sujet des terres rares pour un exposé libre en chimie.

    page 407 : Ce sont des éléments chimiques du tableau périodique qui se trouvent à l’intérieur de minerais assez courants sur la croûte terrestre.(…) On les appelle terres rares parce que leur teneur est très faible et leur extraction compliquée et coûteuse. »

    Claudia explique ensuite pourquoi son exposé s’est mal passé (le professeur n’a rien compris à sa motivation) et pourquoi elle est tant attirée par les terres rares : une métaphore de sa vie ?

    page 426 : Et c’est à peu près ce qu’il se passe (…) quand les gens traversent une expérience qui rend leur vie unique, comme l’amour, l’art, la thérapie ou, j’imagine, la foi. Voilà pourquoi les terres rares m’intéressent : parce qu’elles m’apprennent que si je veux arriver à une chose difficile à atteindre, je dois détruire l’être solitaire qui la contient. »

    Une coïncidence m’a émue. Pietro évoque un livre de Sandor Marai que je viens de lire : Les braises.

    page 382 : Fraternité trahie, secrets inavouables, haine qui cohabite avec l’amour, tout ce que je dois tenir à distance.

    Lu en 2016

  • Chaos calme

    de Sandro Veronesi

    En lisant ce roman, on pense immédiatement au Baron perché de Italo Calvino, car le personnage principal, Pietro, passe ses journées dans sa voiture, devant l’école de sa fille.

    Pietro vient de perdre sa femme, morte d’une rupture d’anévrisme. Depuis, il se réfugie dans sa voiture d’où il a un point de vue et un recul certain sur le monde. La preuve ? Tout son entourage, professionnel et personnel, lui rend visite dans son nouveau « lieu de vie ». Il y noue même de nouvelles relations : avec la jeune fille qui promène son chien, avec le veuf qui l’observe depuis sa fenêtre et qui l’invite un jour à déjeuner, avec le policier qui, chaque matin, lui garde sa place de stationnement devant l’école.

    Pietro évoque rarement sa femme : c’est troublant. Au moment où elle a eu le malaise précédant son décès, Pietro et son frère étaient en train de sauver deux femmes de la noyade. Cette scène de sauvetage qui ouvre le livre est assez étonnante par sa trivialité…Ensuite, on ne peut s’empêcher de se demander si Pietro aimait sa femme ou pas.

    Pietro quittera sa voiture « poste d’observation » pour éviter à sa fille les moqueries de ses camarades de classe qui chaque jour l’interrogent sur son père.

    C’est une fable.

    Lu en 2007

  • Le livre des Baltimore

    de Joël Dicker

    Un livre construit d’une façon redoutablement habile. On a du mal à le lâcher. Les allers-retours entre trois époques sont parfaitement balisés.

    Le narrateur est Marcus Goldmann, du clan Goldmann de Montclair (New Jersey). Marcus est fasciné par son oncle Saul et sa tante Anita – les Goldmann de Baltimore – chez qui il passe toutes ses vacances en compagnie de ses deux cousins : Hillel, le cousin rachitique et Woody, sauvé de la rue par Saul (qui est avocat) et adopté par la famille. On se sait pas s’il s’agit d’une adoption légale mais Woody finit lui aussi par s’appeler Goldmann.

    Tout est construit autour d’un drame qui va sceller la chute des Goldmann de Baltimore. Parfois c’est un peu adolescent, mais le livre se parcourt avec plaisir. J. Dicker aurait pu cependant creuser un peu plus les relations psychologiques entre certains personnages : entre Marcus et son père par exemple. Les relations entre Marcus et son oncle Saul sont très fortes. Marcus soutiendra son oncle jusqu’au bout.

    Voici comment Marcus parle de ses cousins de Baltimore (p. 386) :

    « Ils avaient défendu les opprimés, créé leur entreprise de jardinage, ils avaient rêvé de football et d’amitié éternelle. Le liant du sang des Goldmann était là : nous étions des rêveurs de première catégorie. C’est ce qui nous rendait si uniques. Mais désormais, de nous trois, j’étais le dernier à être animé par un rêve. Le rêve originel. Pourquoi voulais-je devenir un écrivain célèbre et pas un écrivain tout court ? A cause des Baltimore. Ils avaient été mes modèles, ils étaient devenus mes rivaux. Je n’aspirais qu’à les dépasser. »

    Marcus va effectivement devenir un écrivain célèbre en écrivant l’histoire des Baltimore. Il va aussi rompre le pacte des « trois cousins », celui par lequel ils s’engageaient à renoncer à la belle Alexandra (toujours une fille dans les histoires d’ados).

    Lu en 2016

  • Les braises

    de Sandor Marai (Le Livre de poche)

    Sandor Marai est un auteur hongrois du 20e siècle qui a vécu en exil aux Etats-Unis de 1948 à 1989. Il s’est suicidé. Il semble avoir eu une production littéraire importante.

    Je découvre cet auteur par ce livre de facture très classique : un roman du 19e siècle. C’est très beau.

    Le livre raconte la confrontation entre deux amis autrefois très proches et que la vie a séparés pour une raison qui est révélée au fur et à mesure du récit. Le lecteur pressent ce qui s’est passé mais toujours avec incertitude en raison de l’habileté de l’auteur dans sa façon d’organiser le récit.

    Conrad et Henri se sont rencontrés à l’âge de 10 ans, dans une sorte de pension qui ressemble plutôt à une académie militaire. Nous sommes au début du 20e siècle. Henri – qui est souvent désigné comme « le fils de l’Officier de la Garde » puis comme « le général » quand le récit nous ramène aux retrouvailles des deux héros – est d’une famille aristocratique aisée. Leur constitution physique et leur statut social les opposent dès leur première rencontre. Conrad est « vigoureux » ; Henri « de constitution délicate ». Page 36 :

    « Bien que maigre, Conrad était vigoureux, comme les enfants de très vieille race chez lesquels l’ossature prévaut sur la chair. Il était plus haut que son camarade, nullement paresseux, plutôt volontairement réservé.  (…) Dès les premiers instants, les deux enfants vécurent en frères. (…) Leur amitié était profonde et grave comme les sentiments qui doivent durer une vie entière. Et, comme dans toute grande affection, il s’y mêlait un sentiment de pudeur et de culpabilité. On ne peut, en effet, isoler de ses proches nul être humain. »

    Page 54, une description du contexte de l’époque quand Conrad et Henri sont âgés d’une vingtaine d’années :

    « En ces temps-là, Vienne et tout l’empire austro-hongrois formaient comme une grande famille dans laquelle Hongrois, Allemands, Moraves, Tchèques, Serbes, Croates et Italiens comprenaient que seul un Empereur était à même de maintenir l’ordre au milieu des désirs extravagants et des revendications passionnées de ses sujets, oui, seul cet Empereur qui était à la fois maréchal des logis et souverain bureaucrate et grand seigneur. »

    Page 189. Lors de la discussion entre Conrad et Henri, au cours de ce diner où tout nous est révélé sur leur séparation, Henri témoigne de son pessimisme (la seconde Guerre Mondiale est proche) :

    « Il se peut que ce monde-ci touche à sa fin. (…)Il se peut que la lumière qui éclaire notre univers s’éteigne et que nous soyons plongés dans une obscurité pareille à celle de cette nuit. Peut-être même quelque cataclysme, pire que la guerre, est-il déjà déclenché et, dans l’âme humaine, partout, les choses évoluent-elles de telle façon que tout ce qui doit être réglé le sera par le fer et le sang. »

    L’autre personnage important du livre est Nini, la gouvernante nonagénaire d’Henri. Et aussi Christine, sa femme décédée. Au bout de la nuit, le récit se dénoue sur la vérité et la raison pour laquelle l’amitié entre les deux hommes s’est brisée. Tout s’est joué lors d’une partie de chasse après laquelle Conrad s’est enfui à l’autre bout du monde. Depuis la disparition de Conrad jusqu’à la mort de Christine, huit ans plus tard, Henri n’a plus jamais adressé la parole à sa femme…

    Très beau, très triste.

    Lu en 2016