Livres en Pile

  • Terres promises

    Terres promises

    de Bénédicte Dupré la Tour

    les éditions du Panseur – 2024

    « C’est l’imaginaire tout entier qui est colonisé » affirme Bénédicte Dupré la Tour, se citant elle-même dans la phrase mise en exergue de son très beau livre, Terres promises. Un livre très étonnant que j’ai découvert grâce à La Grande Librairie où Bénédicte Dupré la Tour avait été invitée. C’est son premier roman et c’est une réussite.

    Terres promises est un roman puissant, parfois violent, qui, à travers huit personnages, raconte les rêves et les désillusions de la « ruée vers l’or » dans l’Amérique des pionniers. Ces voix sont celles d’Eleanor, la prostituée qui attend l’heure de sa vengeance ; Kinta, l’indigène qui s’émancipe de son clan ; Morgan l’orpailleur fou qui défend sa concession au péril de sa vie, etc.
    Les parcours des personnages se croisent parfois dans une construction très habile. On croit lire des nouvelles mais on découvre des vies parallèles dans un même univers et d’autres qui se croisent. Le style, très fluide sans trop de lyrisme, est très beau.

    Un sujet tel que la ruée vers l’or n’avait rien pour m’attirer. Les westerns m’ont toujours ennuyée. Je me suis demandé pourquoi B. Dupré la Tour avait choisi cette époque. « Les sujets choisissent leurs auteurs. Celui-ci est sorti tout seul », ose l’auteure dans une interview accordée à la RTB. « Bercée par des histoires de westerns toute ma vie » raconte-t-elle, « mon imaginaire avait été colonisé avec une forme de violence à bas bruit« . Bénédicte Dupré la Tour défend l’idée selon laquelle ce qui lui a été imposé lui appartient, et qu’avec ce livre elle opère une sorte de « réappropriation » culturelle. Mais attention, nous ne sommes pas dans un western, prévient-elle. Les lecteurs sont bien en peine, en effet, de trouver une référence au vocabulaire propre à cet univers dans le texte.
    Je rapporte les propos de l’auteure tels que je les ai entendus dans cette interview. Ma perception du livre a été différente : je n’ai pas saisi la volonté de déconstruction d’un mythe qui nous aurait été imposé mais j’ai beaucoup apprécié cette nouvelle lecture d’un univers supposé familier, vu et revu dans le cinéma et dans la littérature, comme le dit B. Dupré la Tour. Après tout des auteurs et des cinéastes se sont déjà prêtés à l’exercice de déconstruction du western. B. Dupré la Tour le fait avec beaucoup de finesse et un sentiment d’étrangeté nait de la lecture de ce livre. Une auteure à suivre.

  • Les plis de la terre

    Les plis de la terre

    de Anuradha Roy

    Actes Sud – traduit de l’anglais par Myriam Bellehigue

    Le lieu : Ranikhet, une petite ville située sur les contreforts de l’Himalaya.

    Les personnages
    Maya : une jeune veuve venue se réfugier à Ranikhet après la disparition de son mari, Mikael, lors d’un trek.
    En plein deuil, Maya partage la vie d’une famille de paysans. Elle enseigne dans une petite école catholique dirigée par une femme irascible.
    Charu : jeune vachère sauvage, plus à l’aise avec ses animaux qu’avec l’école.
    Ama : la grand-mère de Charu, observatrice acérée de la vie du village.
    Diwan Sahib : le propriétaire de Maya, ancien politicien, qui serait détenteur d’une correspondance secrète entre Edwina Mountbatten et Nehru. Edwina Mountbatten, épouse de Lord Mountbatten et dernière vice-reine des Indes, entretint une relation amoureuse avec Nehru, le leader du parti indépendantiste au congrès. Une relation « scandaleuse » pour l’époque car elle défiait toutes les conventions.
    Cette correspondance intéresse particulièrement Veer, le séduisant et mystérieux (et peut-être dangereux ?) neveu de Diwan.
    Défile dans Les Plis de la terre, toute une galerie de personnages qu’on qualifierait de pittoresques par facilité mais qui constituent une communauté attachante et réconfortante pour Maya, dans un paysage grandiose et dans une partie de l’histoire de l’Inde à l’aube de son indépendance.

    Une histoire simple, douce, tellement dépaysante (on est quand même dans les contreforts de l’Himalaya !) que j’ai eu beaucoup de plaisir à découvrir. Le livre était tapi dans ma bibliothèque depuis longtemps. Il m’attendait. Je l’avais acheté au Salon du livre de Paris.

    Octobre 2013 – 400 pages

    Anuradha Roy est une journaliste, éditrice, écrivaine indienne. Les Plis de la Terre, paru en 2011 est son deuxième roman. Anuradha Roy vit à…Ranikhet.

  • Dix versions de Kafka

    2024, année de la renaissance de Kafka

    Maïa Hruska – Grasset – 2024 – 237 pages

    Ce livre est un essai littéraire sur 10 traducteurs de Kafka au 20e siècle et dont les traductions ont été publiées dans les années qui ont suivi la mort de l’auteur en 1924.
    2024, année du centenaire de la mort de Kafka, a marqué, selon Maïa Hruska la « renaissance » de Kafka dans d’autres langues que la sienne.

    Les 10 « traducteurs » choisis par M. Hruska – dont certains très connus (Borges, Vialatte, Primo Levi, ou en encore Milena Jesenskà, la « fiancée de Kafka, etc.) ne sont pas des professionnels de la traduction. « Dix versions qui ne forment pas un tout cohérent« . M. Hruska explore donc les raisons qui ont poussé ces auteurs à se lancer dans cette entreprise. Elle reconnaît aussi les avoir choisis en raison de leur présence dans sa bibliothèque et avoue entretenir avec Kafka « un rapport qui relève de l’hypnose »,

    « Tous ont reconnu une part d’eux-mêmes dans une part de Kafka.« 

    Franz Kafka a toujours vécu à Prague et écrit en allemand. Avant de lire l’essai de Maïa Hruska, les liens de Kafka avec la langue allemande et sa nationalité me semblaient flous : était-ce un auteur tchèque ou allemand ? M.Hruska évoque à juste titre une « recherche de l’alignement entre le lieu, la langue et le soi. » Elle-même parle 5 langues et a vécu dans différents endroits : « Pas plus que Kafka, je ne sais quelle langue est véritablement la mienne et quel lieu est véritablement chez moi.« 
    Tout au long de cet essai M. Hruska fait référence à la notion du pokoï qui évoque la chambre à soi de Virginia Woolf et l’espace dont tout écrivain a besoin.

    « En tchèque, comme dans toutes les langues slaves, le mot pokoï possède une polysémie que Kafka connaissait assurément et dont Virginia Woolf aurait pu se délecter. Pokoï désigne aussi bien la chambre (spatiale, résidentielle) qu’une forme de tranquillité, de quiétude, de paix (psychique). Le pokoï est une topographie autant qu’une utopie. Dej mi pocoj : en tchèque, ordonner à quelqu’un de me laisser tranquille, équivaut à lui réclamer une piaule, un espace rien qu’à moi. Littérairement, le pokoï pourrait se définir comme la cellule élémentaire du soi. Le lieu physique où l’on écrit et, si les circonstances le requièrent, le lieu psychique que l’on emmène avec soi pour le redéployer ailleurs. Le pokoï est la conquête d’une certitude précieuse et précaire : celle de n’être pas dérangé. »

    Cet essai est pour moi une véritable découverte. Que vous aimiez Kafka ou pas, intéressez-vous à ce livre brillant, instructif et virtuose qui pose des questions passionnantes et vertigineuses sur la possibilité ou l’impossibilité du passage d’une langue à l’autre.

    Pour cet ouvrage, Maia Hriska a remporté le prix Malraux de l’essai sur l’art 2024.

  • Ombres sur l’Hudson de Isaac Bashevis Singer

    Ombres sur l’Hudson de Isaac Bashevis Singer

    Isaac Bashevis Singer (1902-1991) né en Pologne, grandit à Varsovie où il reçoit une éducation traditionnelle dans une école rabbinique. Dès ses premiers écrits (La Corne du Bélier – 1932), il rédige en yiddish.
    Il quitte la Pologne pour les USA (on se doute bien pourquoi…) en 1935, accompagné de son frère Joshua, également écrivain. Isaac Bashevis Singer devient citoyen américain en 1943. Il a publié 18 romans. Il reçoit le Prix Nobel de lIttérature en 1978. (Source : Babelio et Wikipedia)

    Mes lectures se répondent. J’ai quitté Le Livre de Job pour rejoindre Ombres sur l’Hudson et retrouver d’autres Juifs d’Europe de l’Est qui ont fui la Pologne et se sont installés à New-York en 1947. Certains ont émigré avant la guerre, d’autres sont des survivants qui ont échappé au massacre ; tous ont perdu une partie de leur famille en Europe. Ils forment une communauté en apparence bien intégrée en raison de leur statut social (médecin, hommes d’affaires, etc.).

    L’histoire se concentre autour d’un personnage, Hertz Grein pris entre trois femmes : Léah son épouse, Anna qu’il a connue enfant et avec qui il va vivre une passion dont les conséquences éprouveront leur entourage, et Esther sa « vieille maîtresse ». Autour gravite une galerie de personnages : chacun pourrait être au coeur d’un autre roman.

    Divisé en trois parties, le livre commence par une réception chez Boris Makaver, un riche et très pieux homme d’affaires. Boris est le père d’Anna. La conduite de sa fille avec H. Grein va bouleverser sa vie.
    A l’arrière plan : l’histoire des Juifs polonais exilés aux Etats-Unis. Que signifie être juif dans ce nouveau monde ? Comment croire encore en Dieu après la mort de millions de juifs ? Solomon Margolin, l’ami de Boris Makaver est sans cesse taraudé par ces questions. Makaver est pour lui la statue du Commandeur qui le ramène à son statut de Juif auquel il souhaite échapper.

    « Il [Boris] condamnait aussi sévèrement les Juifs. Pourquoi se taisaient-ils ? Pourquoi oubliaient-Ils ? Il estimait que le peuple juif tout entier aurait dû prendre le deuil. »

    Après quelques allers-retours entre Anna, Esther et Léah, Grein se tourne vers la religion. Il a tout raté même son rôle de père. Ses enfants, Jack et Anita sont devenus des « Rouges ». Le retour sur lui-même est profond et douloureux : :

    « Tandis qu’on anéantissait ma famille en Pologne, qu’on torturait les miens avec la plus grande cruauté imaginée par l’esprit humain, moi je courais à des rendez-vous, je fantasmais sur toutes sortes de dépravations sexuelles. « 

    Les personnages de Ombres sur l’Hudson et du Livre de Job ont émigré dans la même ville, New-York, à des époques différentes (avant la première Guerre mondiale pour la famille de Mendel), ils appartiennent cependant à deux mondes différents. Les Singer (Le Livre de Job) vivent à Brooklyn et ne parlent que le yiddish tandis que Grein et ses satellites sont aisés et semblent assimilés. Mais tous vivent une histoire universelle : celle de l’exil.

    928 pages – Traduit (anglais) par Marie-Pierre Bay – Folio n°3670