Livres en Pile

  • Une très légère oscillation

    de Sylvain Tesson, Equateurs

    Portait de Sylvain Tesson par M. Groux, en couverture du livre.

    Sylvain Tesson est en quelque sorte un philosophe qui marche ou un marcheur qui philosophe. Il appartient à la famille des Jean-Paul Kauffmann (Remonter la Marne, Fayard) et plus loin à celle de Jean-Jacques Rousseau (Les rêveries du promeneur solitaire). Sylvain Tesson n’est pas un homme de son époque : il ne possède pas de téléphone portable. Il préfère marcher seul ou gravir des sommets avec des compagnons. Il pense souvent à contre-courant : certains le qualifieraient de « réac ». Il me fait penser aux écrivains de la bande des Hussards.

    Une très légère oscillation est un journal rédigé à la suite d’un accident « d’escalade », justement, mais pas une des plus glorieuses de l’auteur. Comme il le raconte lui-même, il a entrepris l’escalade de la façade d’un chalet, un soir où il avait trop bu, fait une très mauvaise chute aux graves conséquences : il en est ressorti défiguré et le corps cassé. Un corps qu’il rééduque en allant marcher mais dans des lieux moins éloignés que dans ses précédentes aventures (voir Dans les forêts de Sibérie). Il en tire des réflexions sur la vie et des observations sur le paysage passionnantes.

    Ce qui me plait chez cet auteur, c’est le mélange des genres : grand lecteur, excellent observateur de la nature, sportif, casse-cou, iconoclaste, inclassable, maître en aphorismes (auxquels il s’exerce particulièrement durant ses trajets en avion), etc. Sa devise, en trois éléments : « Fuir dans la montagne, dormir dans les bois, lire peut-être ? » (p.140). Et celle imaginée pour les migrants : « Traverser les mers, vivre en terre promise, croire aux promesses. »

    Sylvain Tesson est aussi un ami de l’écrivain-journaliste Patrice Franceschi (voir Mourir pour Konabé), autre figure intellectuelle courageuse, avec qui il participe à la création d’un centre culturel français au Kurdistan syrien. S. Tesson rappelle que « les Kurdes sont en première ligne dans le combat contre l’islam radical (…). Le centre culturel français de Franceschi au Rojava syrien acquitterait un peu les Européens des leçons de courage qu’ils reçoivent gratuitement de la part des Kurdes. »

    Extraits

    p.66 : « Un fleuve bordé de saules pleureurs est-il une rivière en larmes ? »

    p. 138 Soulagement

    • Père, je prends le voile
    • Tu rentres dans les ordres ?
    • Non, dans l’apiculture

    p. 180 : « Le voile est le linceul du féminisme »

    p.75 Couper le son : « C’est l’aube, le ciel est pur, neuf, les passereaux se réveillent en pépiant, une tourterelle, déjà, roucoule sous le toit, l’air a gagné quelques degrés de température et l’on entend le crépitement de la neige réchauffée par un rayon mauve. Un chat s’étire en craquant, une araignée répare sa toile éventrée par un drame nocturne, les premières pensées s’ébrouent dans la tête, encore gauches, encore engluées de sommeil. Et c’est dans un tel moment de jeunesse, de gloire et de grâce qu’il faudrait allumer la radio pour écouter les matinales. » J’adore la finesse de ce texte. Si j’étais prof, je le proposerais en dictée et commentaire : pas de difficultés orthographiques particulières, des termes simples, une progression des sensations subtile mais facile à saisir, une chute triviale qui nous ramène à la réalité après la vie poétique.

    Pour aller plus loin, on peut écouter avec intérêt l’interview de Sylvain Tesson diffusée sur France Culture dans le cadre de l’émission « Les Masterclasses » : « Le seul matériau d’inspiration pour l’écriture, une fois revenu de voyage, c’est le journal intime. »

  • L’énigme des premières phrases

    de Laurent Nunez, Editions Grasset, Collection Le Courage

    Laurent Nunez, écrivain et critique littéraire, a eu l’excellente idée de décortiquer les premières phrases (incipit) de 17 oeuvres littéraires. Dans cette sélection on trouve non seulement les premières phrases des romans parmi les plus connus de la littérature française (Germinal, L’Etranger, A la recherche du temps perdu, Zazie dans le métro, etc.) mais aussi – plus inattendue- l’analyse des premiers vers de poèmes ou de pièces de théâtre (Andromaque, Dom Juan, La servante au grand coeur, etc.). On y découvre aussi, à l’occasion d’un « interlude » proposé par L. Nunez, Ernest Pérochon, prix Goncourt 1920, méconnu de la postérité….

    Le propos de L. Nunez est de nous faire lire (ou relire) ces premières phrases « mot à mot » et « littéralement », à travers un parcours grammatical, étymologique et rhétorique. Le tout est à la fois savant (L. Nunez est un universitaire), amusant et jamais pesant. Voilà un livre qui nous entraîne à relire nos classiques ou à les découvrir : « Voilà donc la vérité : il faut relire les chefs d’oeuvre, parce que jamais personne n’a vraiment lu de chef d’oeuvre », prétend l’auteur à la fin de sa préface (A l’origine). Chaque chapitre est surmonté d’un sous-titre reprenant le titre d’une chanson de variété, histoire, peut-être, d’aborder ces premières phrases d’une manière désacralisée. C’est amusant.

    Exemples :

    Les Confessions, Rousseau, Besoin de personne

    A la recherche du temps perdu, Proust, La nuit je mens

    Parmi mes chapitres préférés :

    La servante au grand coeur, de Charles Baudelaire, une interprétation qui m’a beaucoup touchée :

    La servante au grand coeur dont vous étiez jalouse,

    Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,

    Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.

    Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs (…)

    ou encore Le Ravissement de Lol V.Stein de Marguerite Duras (voilà un titre qui mérite bien l’épithète « énigmatique »), un chapitre dans lequel L. Nunez frôle la surinterprétation comme il le reconnaît lui-même (cf. note p. 164). Mais n’est-ce pas un écueil quand on commente du Marguerite D. (dont j’avoue n’avoir jamais été une grande fan) ?

    Lol V. Stein est née ici, à S. Tahia, et elle y a vécu une grande partie de sa jeunesse.

    « Longtemps, je me suis couché de bonne heure ». On ne se lasse pas de relire cette première phrase et d’enrichir son corpus d’interprétations. D’après Laurent Nunez, Proust mit trois ans pour écrire la version que nous connaissons. Ce passage m’a remis en mémoire un texte que j’ai longtemps attribué à Raymond Queneau et qui serait en fait un texte collectif, paru en 1974, dans une revue littéraire, sous la houlette (entre autres) de Georges Pérec : Variations sur un thème de Marcel Proust. J’ai souvent relu ce texte avec plaisir car il est amusant et qu’il permet de « réviser » certaines figures de style. Parmi mes préférés :

    17. Triple contresens : « Jadis, j’acceptai de perdre le match à l’aube ».

    18. Autre point de vue : « Marcel, au lit !!! » (je crois que c’est mon préféré).

    J’espère que le tome 2 de L’énigme des premières phrases est déjà prévu. J’en ai quelques-unes à suggérer….

    Une réserve cependant à propos du livre de L. Nunez : le texte contient parfois des termes qui appartiennent au vocabulaire du commentaire littéraire et qui auraient mérité une petite note (hypocoristique ? enthymème ? information diégénique ?).

  • Sanctuaire

    Ce livre est un monument dont on ressort estomaqué. Quand je l’ai lu pour la première fois, je n’avais pas 20 ans et je n’y aurais rien compris sans les explications d’une amie, bien plus affranchie que moi, qui s’est empressée de m’expliquer comment Temple avait été agressée sexuellement.

    L’écriture de Faulkner provoque des sensations physiques. On a sans cesse le sentiment de se confronter au texte, de se battre avec, tant l’écriture est elliptique, visuelle, exigeante avec le lecteur.

    Je conseille de lire la préface d’André Malraux après avoir terminé le livre. Selon moi, son intérêt relève de l’histoire littéraire : comment un écrivain du 20e siècle évoque un autre géant contemporain.

    On ne peut qu’admirer le travail de traduction tant le style de Faulkner passe d’un extrême à l’autre : tantôt lyrique, tantôt trivial à l’image du niveau de langage de certains personnages.

    p.188 : Une dernière lueur couleur de safran flottait sur le plafond et sur le haut des murs, déjà teintée de pourpre par la palissade crénelée de Main Street dressée sur le ciel du couchant. Elle la regarda s’évanouir comme si les bâillements successifs du store l’avalaient peu à peu. Elle regarda la dernière étincelle de lumière se condenser sur la pendule, et le cadran cesser d’être un trou rond au milieu de l’ombre, pour devenir un disque suspendu dans le néant, dans le chaos originel, et se transformer peu à peu en une sphère de cristal recélant en ses quiètes et mystérieuses profondeurs le chaos ordonné du monde ombreux et compliqué sur les flancs balafrés duquel les vieilles blessures roulent vertigineusement, vers l’avenir, jusque dans les ténèbres et guettent de nouveaux désastres. »

    Et voilà, quand un génie de la littérature décrit les « rêveries » d’une pauvre créature qui se retrouve enfermée dans un hôtel de passe, à Memphis….

    Les scènes dans lesquelles Temple court dans tous les sens, alors qu’elle se retrouve coincée, par accident, dans cette ferme où sa vie va basculer, sont saisissantes. C’est un animal pris au piège mais qui sait ce qui va lui arriver : Temple ne cesse de répéter « Il va m’arriver quelque chose ! » « Il m’arrive quelque chose ». Un affolement et une peur contagieuse que le lecteur partage totalement.

    p.118 : « Elle resta un instant debout, se vit partir en courant, hors d’elle-même, perdre un de ses souliers. Elle vit pendant quelques mètres le scintillement rapide de ses jambes sur le sable parmi les taches de soleil. Puis, brusquement, elle pivota, revint en courant ramasser son soulier, et repartit de nouveau, toujours courant. »

    On revient de cette lecture exigeante, ébloui par ce que la littérature peut provoquer en nous.

    Je n’ai toujours rien évoqué de l’intrigue. Je la suppose tellement connue. Je préfère donner la parole à André Bleikasten, auteur d’une biographie de William Faulkner (William Faulkner, Une vie en romans, Editions aden, 2007).

    p. 244 : « L’action se déroule dans trois « sanctuaires » : la Vieille Maison du Français, plantation du Mississippi à l’abandon devenue repaire de malfaiteurs, Memphis, la cité de la prostitution et de la pègre, avec ses speakeasies et ses whorehouses, et la petite ville de Jefferson, avec sa prison et son tribunal. Chacun de ces territoires est un espace clos et interdit. Passer du dedans au dehors, du dehors au dedans, c’est s’exposer à l’agression ou se soustraire à la menace. Quiconque s’aventure hors de son milieu d’origine perd aussitôt la protection que ce milieu lui accorde. « Sanctuaires », ces trois espaces ne le sont que par antiphrase : ils ne sont rien moins que de lieux sacrés ou, plutôt, ne le sont que par le rappel de leur profanation, et s’ils peuvent un temps servir de refuge, le droit d’asile (right of sanctuary) finit toujours par y être bafoué. »

    Et aussi un grand merci à l’émission La Compagnie des Auteurs (France Culture) qui m’a donné envie de relire Faulkner.

     

  • N’essuie jamais de larmes sans gants

    de Jonas Gardell, Editions Gaïa, traduit du suédois par Jean-Baptiste Coursaud et Léna Grumbach

    Le titre de ce roman reprend une phrase terrible prononcée par une infirmière à l’intention d’une aide-soignante qui vient d’essuyer des larmes sur le visage d’un homme en train de mourir du SIDA. Nous sommes dans les années 80, en Suède, au début de l’épidémie de SIDA. A cette époque, les médecins ignoraient encore tout de la maladie, de ses modes de transmission et l’AZT n’existait pas. Et même dans un pays comme la Suède, considéré comme un modèle de société, les malades étaient traités comme des pestiférés.

    Paris, Les Halles, mai 2017 Photo : Ph. Dixmier

    Le thème est traité autour de deux jeunes hommes, Rasmus et Benjamin. Rasmus quitte sa petite ville, une famille aimante et protectrice, pour Stockholm. Il ne s’est jamais senti accepté dans son environnement. Benjamin et sa famille font partie des Témoins de Jéhovah. Benjamin est entièrement dévoué à son église. Il va rencontrer Rasmus chez Paul, homosexuel assumé, excentrique et généreux, qui a créé autour de lui une véritable famille composée d’hommes rejetés par leurs familles et par la société.

    En plus d’une très belle histoire d’amour entre Benjamin et Rasmus, ce livre est un véritable document sur l’apparition du SIDA qui nous rappelle comment le regard de la société a évolué. Pour les personnes qui ont vécu ces années, qui ont perdu des amis, qui ont vu toute une génération d’hommes jeunes partir vers la mort, c’est un rappel en forme de coup de poing. On y trouve de très beaux portraits d’hommes qui se sont soutenus dans la souffrance et dans la mort. Un récit souvent poignant dans la description de la détresse, de la déchéance physique. Les larmes arrivent fréquemment. Les femmes ne sortent pas grandies : lâches, abandonnant leurs fils qui meurent seuls. Terrible.

    Le chapitre 3 du livre, « La mort », s’ouvre sur une citation extraite de la Bible (p.403), qui explique de façon métaphorique comment la vie de chacun est comptée, comment certains sont sacrifiés « au cordeau » :

    A l’époque où David, le bien-aimé de Dieu, était roi d’Israël, il battit les Moabites. Les Moabites vaincus, il les mesura avec un cordeau en les faisant coucher par terre ; il en mesura deux cordeaux pour les livrer à la mort, et un plein cordeau pour leur laisser la vie. (…) Il mesura les Moabites vaincus et couchés par terre. Avec un cordeau furent mesurés ceux dont la vie était terminée, ceux dont le moment de mourir était venu. Avec un cordeau furent mesurés ceux qui seraient laissés en vie. Ainsi est mesurée la vie de chacun. La vôtre comme la mienne. Nous ne savons pas de quelle longueur nous relevons. Nous vivons mieux notre vie si nous comprenons que nous ne disposons que d’un temps mesuré, si nous comprenons que nous sommes couchés par terre. Et que quelqu’un tend le cordeau pour nous mesurer.

    Quand Rasmus était petit, il se promenait régulièrement dans la forêt avec son père. Un jour, il a aperçu un élan blanc, un animal très rare, considéré comme un accident génétique. L’image de cet élan blanc l’accompagnera toute sa vie. Bien plus tard, Rasmus apprendra qu’un élan blanc a été abattu. Les avis sont divisés « sur le droit de l’élan blanc à vitre en paix parmi la faune ». « Il n’a pas sa place dans notre faune », dit le chasseur qui l’a abattu.