Livres en Pile

  • Un hommage…très bref

    Le-lievre-de-PatagonieA l’annonce de la mort de Claude Lanzmann, je me suis souvenue à quel point j’avais aimé Le lièvre de Patagonie, lu en 2009. Alors, j’ai cherché dans mes carnets de lecture (à l’origine de ce blog), pour savoir ce que j’avais écrit à propos de ce livre qui m’avait enthousiasmée et voici ce que je lis page 27 du carnet de lecture n°3  : « Formidable ! Un chef d’oeuvre. » Je n’ai jamais exprimé de façon aussi ramassée mon enthousiasme ! En même temps tout est dit et je vais me replonger dans Le lièvre de Patagonie. Je vous invite à en faire autant.

     

  • C’est lundi, que lisez-vous ? [4]

    Je lis Judas, d’Astrid Holleeder : l’histoire vraie et terrifiante d’une famille dont le père a terrorisé ses enfants et dont le fils aîné, Willem est devenu un des pires criminels des Pays-Bas (c’est lui qui a enlevé Freddy Heineken). Les deux soeurs Sonja et Astrid décident un jour de dénoncer leur frère : il est si menaçant (il a fait tuer son beau-frère) qu’elles préfèrent prendre le risque de représailles. Une histoire glaçante, racontée par Astrid, devenue avocate pénaliste.

    Avatar de CultureOfCuriosityTwin Books

    Bonjour à toutes et à tous ! C’est lundi et on se retrouve pour le rendez-vous hebdomadaire des blogueurs littéraires 😉

    Tous les lundis, les blogueurs littéraires parlent de leurs lectures et répondent à trois questions :

    1. Qu’ai-je lu la semaine passée ?
    2. Que suis-je en train de lire en ce moment?
    3. Que vais-je lire ensuite ?

    Le blog de Galleane, qui a pris la relève du rendez-vous, reprend tous liens des blogs participants.

    Ce que j’ai lu cette semaine

    Cette semaine, j’ai d’abord fait un saut d’une centaine d’années pour me plonger dans les quelques jours de la résistance du Fort de Loncin face à l’armée allemande en 1914. J’avais reçu cet essai d’Hugues Wenkin de la part des éditions Weyrich lors de la Masse Critique de Babelio et j’ai appris beaucoup de choses sur cet épisode de la Grande Guerre. Vous pourrez bientôt retrouver

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  • A la place du mort

    de Paul Baldenberger, folio

    Quand ma libraire m’a proposé ce livre, elle a utilisé les précautions oratoires d’un médecin m’annonçant que je souffrais d’une grave maladie. Il est sûr qu’un roman dont le narrateur raconte comment il a été violé à l’âge de 12 ans et comment il a survécu à ce drame, n’est pas un sujet facile à vendre surtout quand les lecteurs recherchent, pour fuir leurs angoisses, plutôt des livres du genre « Fais en sorte que ce jour soit le premier de ta vie heureuse », etc. (je parodie des titres d’une littérature du type Page turner, mais je suis convaincue qu’il en faut pour tous les goûts, que l’essentiel est de lire, et que tous les chemins peuvent mener à un bon livre).


    alpdm-e1528984974574.jpgA la place du mort
    ? Un titre à double sens. David se fait enlever sous la menace d’un révolver et contraint de s’asseoir sur le siège passager, « la place de celui qui va mourir si la voiture en percute une autre ». Ce garçon de 12 ans est aussi « à la place » d’un frère aîné mort à l’âge de 7 ans et à cause de qui il éprouve « la culpabilité du survivant ». David se fait enlever alors qu’il attend une amie, Nina de Valmain (quel nom romanesque), devant le lycée. Elle est en retard, et donc la cause indirecte de la rencontre de David avec son agresseur.

    30 ans plus tard, David décide de raconter ce qui lui est arrivé à sa maîtresse avec qui il séjourne à Marseille. David confie toujours aux femmes qu’il aime ce qui lui est arrivé mais avec une fausse légèreté et sans s’appesantir. L’élément déclencheur de sa confession « marseillaise » est la vision du film de Clint Eastwood, Mystic River, qui raconte aussi l’histoire d’un enfant enlevé en voiture et violé. David est bouleversé par la façon dont le réalisateur réussit à transcrire « avec pudeur » selon lui « la peur grandissante, à la fois extralucide et inhibante, celle qui donne à comprendre et interdit d’agir… » Des qualités que l’on retrouve dans le livre de Paul Baldenberger, avec ce souci de montrer comment la peur déclenche un réflexe de survie de la victime qui va se plier aux injonctions de son bourreau sans quoi il risquerait de mourir. Autre élément déclencheur : la rencontre avec Nina de Valmain, par un hasard que seul les écrivains savent provoquer, alors que David et son amie prennent leur petit déjeuner à l’hôtel.

    Qu’est-ce qui fait la réussite d’un récit sur un sujet aussi délicat ? Le talent de l’auteur bien sûr qui réussit à maintenir la distance nécessaire avec la violence du sujet pour ne pas abasourdir la personne qui l’écoute ni ses lecteurs. Le livre est structuré de telle façon que l’auteur retarde le moment où il va raconter LA scène. Il alterne des épisodes de sa vie avec ces trois heures cauchemardesques passées dans une rue et un parking tout proches de chez lui où sa famille l’attend pour dîner. Et puis, on ne peut plus reculer, le lecteur retient son souffle, il sent ce qu’on va lui décrire, il est préparé, il doit l’affronter. J’ai retenu de cette scène les sensations que décrit l’enfant telles que celle du contact du tissu de la banquette : « Je pourrais en revanche décrire très précisément la trame et la rugosité du tissu de la banquette arrière, les petits filaments qui se glissent dans ma bouche tandis que je la mords, l’irritation qu’elle provoque sur la peau imberbe de mon ventre du fait du va-et-vient que mon corps subit. Je pourrais décrire la brusque montée de larmes que m’impose le sentiment d’humiliation que je ressens, et le brusque reflux que je leur ordonne, parce que je ne veux sous aucun prétexte lui offrir cette fragilité-là. Je prie pour qu’il n’entende pas le court spasme que je concède pour renvoyer mes larmes, ma honte et mon humiliation à plus tard. Mais il est tout à son oeuvre, tout à son bon plaisir, tout à ses mâles grognements. Je suis aussi étale que la mer et aussi impassible qu’une poupée de chiffon. Je n’attends même pas la fin, la durée n’étant plus une dimension à ce moment-là. Il n’y a désormais que la géométrie non euclidienne de deux corps encastrés. Je ne peux en dire plus. Le reste, s’il existe, a pris place dans une boîte noire que je ne peux ouvrir et dont j’ai perdu la localisation précise. »

    J’entends déjà les reproches « on ne peut pas lire ça c’est trop dur », « ils ne sont pas drôles les livres que tu nous conseilles », « je n’ai pas le courage… », autant d’arguments entendus quand j’ai conseillé la lecture du Lambeau. Je ne peux que m’accrocher à ce lieu commun : on lit des choses bien plus obscènes dans nos journaux, chaque jour. La force de la littérature c’est de nous aider à comprendre, de nous immerger dans d’autres vies que les nôtres. Et puis je trouve que ce livre est bien moins dérangeant que Sukkwan Island de David Vann (à peu près sur le même sujet si j’ose dire. Voici ce que j’ai retrouvé dans mes notes de lecture de 2010 à propos de ce livre « Dur ! Trop dur pour être crédible. Ce livre m’a mise mal à l’aise. »). Le livre de Paul Baldenberger est finalement un livre optimiste : David, la victime, ne s’est pas transformée en bourreau, il s’est construit une carapace à partir de son histoire mais qui ne l’isole pas des autres.

     

  • Le poids de la neige

    de Christian Guay-Poliquin, Les Editions de l’Observatoire

    PDLNA la suite d’un accident, un jeune homme, gravement blessé se retrouve dans une maison isolée,  piégé par la neige et coupé du monde en raison d’une panne d’électricité géante. Au cours du récit, on apprend que tout le pays est paralysé. Les habitants du village voisin confie le blessé à Matthias, un homme âgé et robuste qui lui aussi s’est retrouvé coincé par la neige et la panne. Matthias accepte de prendre soin du jeune homme car on lui a promis de l’aider à regagner la ville d’où il vient (et où sa femme l’attend ne cesse-t-il de répéter) dès que les circonstances le permettront : « Tu es mon obstacle, mon contretemps. Et mon billet de retour. »

    Le huis-clos entre les deux hommes est traité dans le décor d’une maison abandonnée, cernée de neige. On ne sait dans quel pays, ni à quelle époque on se trouve. La vie des deux hommes est rythmée par la neige qui tombe et par les visites de quelques habitants du village qui viennent les ravitailler et soigner le blessé. Les nouvelles de l’extérieur parviennent de façon irrégulière : la nourriture et le carburant commencent à manquer, des habitants quittent le village, etc.

    A l’intérieur de la maison le dialogue entre les deux hommes est réduit car le jeune homme refuse de parler : « ça fait longtemps que j’ai perdu la notion du temps. Et le goût de la parole. Personne ne peut résister au silence, enchaîné à des jambes cassées, en hiver, dans un village sans électricité. » Face au mutisme de son compagnon, Matthias oppose une parole incessante : il lui raconte ses souvenirs et les histoires lues dans les livres qu’il a trouvés dans la maison abandonnée. Pour Matthias, la parole est une survie : « Nous vivons tous les deux dans les ruines, seulement la parole ne me paralyse pas comme toi. C’est mon travail de survie, ma mécanique, mon désespoir lumineux. »

    Le jeune homme se remet progressivement mais ne peut pas marcher. Il est complètement dépendant de Matthias. Quelques éléments de la vie d’avant des deux « colocataires » sont distillés : le jeune homme est issu du village, il est mécanicien comme son père, etc. Les relations entre les deux homme se tendent et s’assouplissent au fil des nouvelles qui parviennent de l’extérieur, de l’espoir de Matthias de repartir en ville, avec le poids de la neige qui ne cesse de tomber et de tout recouvrir laissant au lecteur le sentiment que les protagonistes vivent entourés d’une neige éternelle.

    Peu importe le dénouement, ce qui importe dans ce récit réussi d’un huis-clos c’est d’observer comment deux êtres, dont la rencontre était improbable, arrivent à s’entraider pour survivre, quelle que soit leur motivation.

    Un découpage intrigant

    Le découpage du livre est bien mystérieux. Il est structuré en 6 parties portant chacune un nom et un paragraphe faisant allusion à la légende de Dédale et Icare : le labyrinthe, Dédale, Icare, les ailes, Dédale, Icare. A l’intérieur de chaque partie, les chapitres sont numérotés en lettres (cinquante-six) et ne se suivent pas. Exemple : la première partie, Le labyrinthe commence par le chapitre trente-huit, il n’y a pas de chapitre quarante, mais trois chapitres quarante-cinq et trois chapitres cinquante-six. Cette structure ne nuit absolument pas à la fluidité du récit, elle est juste intrigante…

    Mystère résolu grâce à une lectrice qui m’a répondu sur un forum de lecture Facebook : ces numéros correspondent à la hauteur de la neige ! Qui commence à trente-huit et peut aller jusqu’à deux cent quarante-deux ! Il faut avoir vécu au Canada pour le comprendre !