Livres en Pile

  • Un parfum de corruption

    de Liu Zenyun – Traduit du chinois par Geneviève Imbot-Bichet

    Voici un livre étonnant et édifiant sur la Chine. La première partie raconte l’histoire de Niu Xiaoli, une jeune femme déterminée qui vit en milieu rural et qui, un jour, part à la recherche de Song Caixa, la jeune épouse de son frère, envolée le lendemain de ses noces avec sa dot, ou plus exactement avec l’argent qui a servi à l’acheter.

    Une très jolie couverture pour un livre grinçant

    Nous sommes bien au 21e siècle mais dans certaines régions de Chine, les fiancées s’achètent encore. Furieuse d’avoir été bernée et sûre que son benêt de frère ne fera rien, Niu Xiaoli se lance sur les traces de Song Caixa emmenant avec elle, en otage, la femme qui a servi d’intermédiaire au mariage. S’ensuit un périple sur des milliers de kilomètres au cours duquel Niu Xialoi va être abandonnée par son « accompagnatrice » puis aidée par une autre femme qui se révèlera être une maquerelle vendant la fausse virginité de jeunes filles à des hauts fonctionnaires. Un trafic auquel Niu Xiaoli va participer parce qu’elle a besoin d’argent.

    Dans la deuxième partie du livre on découvre le monde de l’administration régionale chinoise et comment un trafic de fausses virginités et un pont mal construit peuvent faire tomber des hauts fonctionnaires…On mesure dans ces passages le poids de l’administration. En Chine, si haut qu’on soit assis, on tombe très rapidement. En cas de soupçon pas d’enquête préalable et arrestation immédiate. Et l’on retrouve Niu Xiaoli qui est rentrée chez elle avec de l’argent qui lui permettra d’acheter un restaurant, de prospérer avant d’être confrontée de nouveau à la duplicité d’une de ses employées.

    L’argent est le rouage qui fait tourner toutes les relations humaines…et aussi les relations conjugales. Il reste très peu de place pour les sentiments. Les personnages sont toujours en quête soit d’argent soit de pouvoir. Ou d’essayer de s’y maintenir.

    La mécanique de ce livre est parfaite. Tout s’enchaîne à coup de rebondissements et de faits dont la logique nous apparaît à la fin.

    Une farce drôle et instructive. Un livre recommandé par Les Arpenteurs.

  • Inspirées par les livres

    Livres en Pile sort de sa bibliothèque pour la regarder de l’extérieur en tant qu’objet. J’apprécie que les livres apparaissent dans les tableaux, les dessins, les photographies, qu’ils en soient l’objet central ou de simples accessoires.

    Et dans la série « Le talent de mes amies » inaugurée avec Sylvie pour la littérature et Catherine pour la poésie, voici la peinture avec Nathalie et Annie.

    Inspirée par une photo de ma bibliothèque publiée sur ce blog, Nathalie m’a envoyé ce très joli dessin coloré qui reflète bien selon moi l’esprit foutraque (en apparence) de mes étagères. Nathalie m’écrit :


    « J’ai toujours rêvé d’avoir une pièce réservée à la lecture ou, à défaut, une grande bibliothèque : chez moi, mes livres sont perchés dans un couloir, entassés par terre ou sur un meuble.
    La photo de ta bibliothèque a simplement donné vie à mon envie…et plus loin mon envie de la peindre.
    En période de confinement, j’ai profité d’une après-midi pour reproduire, à ma manière, cette bibliothèque. »

    Nathalie Guidoni – Avril 2020 – Peinture acrylique et feutre fin – Format 29,7×42 – Papier 250g

    Annie me raconte comment elle a créé sa série « Entassements » et son évolution vers différents formats et techniques :



    « En aidant une amie à vider une chambre pleine de livres, je me suis interrogée sur notre tendance à accumuler dans nos sociétés contemporaines, comme si nous risquions de manquer.
    J’ai commencé par une pile de couvertures peinte en petit format (50×50). Mon professeur aux Beaux Arts, m’a suggéré d’agrandir le format (1m de haut puis 1m50) et j’ai empilé des livres, des chaussures, des doudous, du bric et du broc (d’après des photos du marché aux Puces de Jaffa où un brocanteur avait fait des piles incroyables de meubles, valises, vaisselle etc) puis j’ai empilé des crânes.
    Ensuite j’ai changé de format et de technique,(acrylique sur toile alors que pour les autres c’était acrylique et huile sur papier) j’ai refait une pile de livres (d’après une photo d’une vitrine dans le passage Vivienne) et après rangement de ma penderie une pile de pulls et tee-shirt, puis un entassement de vêtements.
    Après avoir exposé cette série en septembre 2018, j’ai arrêté avec cette source d’inspiration. »

    Annie Darmon-Tetart – Tas de livres – Acrylique sur toile – 80x100cm – 2018

    Sur le bandeau de couverture du livre de Laure Murat, Relire, enquête sur une passion littéraire, figurait cette phrase « Pourquoi garde-t-on ses livres si ce n’est pour les relire un jour ? ». Dans cette période confinée des amis regrettent, « je n’ai plus rien à lire et les librairies sont fermées ».
    Certains donnent les livres une fois lus, ou les échangent, les revendent. D’autres préfèrent les emprunter en bibliothèque. Je fais partie de la catégorie qui empile et qui est bien contente, en ce moment, d’avoir un tas de livres à relire ou à découvrir parce que je n’ai pas eu le temps de les lire.

  • Deux livres d’avant le confinement

    Voici deux livres que j’ai lus avant la période de confinement. Si vous êtes à la recherche de livres distrayants, qui vous fassent oublier cette difficile période, passez votre chemin…Ces deux livres nous parlent de la souffrance des jeunes : souffrance psychologique liée à la maltraitance familiale ; souffrance face à la maladie et la mort.

    Champion de Maria Pourchet – Folio

    Champion est le double de Fabien un adolescent de 15 ans placé dans un internat à quelques kilomètres seulement de chez lui.
    Fabien s’adresse par écrit à sa psychiatre comme elle le lui a demandé. Quand il rentre chez lui le weekend, Fabien vit l’enfer. Sa mère qui semble le détester le maltraite, et son père, désemparé, ne fait pas grand chose pour défendre son fils.
    Et Fabien accumule les « bêtises » de son âge : boire, fumer, voler, être mêlé (peut-être ?) au meurtre d’une vielle dame.

    On découvre progressivement qui est Champion et le secret de famille qui a bouleversé le lien entre Fabien et sa mère. Un livre grinçant, déroutant, original. L’écriture m’a un peu dérangée au début (un peu affectée pour imiter un style ado) et puis on s’y fait car Fabien est attachant et émouvant.

    Un livre recommandé par Les Arpenteurs

    Pierre Jourde – Winter is coming – Folio

    Encore plus triste que le précédent et encore plus bouleversant car nous ne sommes plus dans la fiction.

    Gabriel Jourde, alias Gazou, 20 ans, est atteint d’un cancer du rein rarissime, associé à une maladie d’origine génétique, la drépanocytose, qui touche les jeunes Noirs.
    Pierre Jourde, son père, raconte la dernière année de Gabriel, les séjours à l’hôpital, la succession des examens.
    Parfois, ces terribles maladies s’endorment le temps d’une rémission trompeuse pour mieux imposer leur brutalité après le fol espoir.

    Les dernières pages sont terribles peut-être insoutenables face à la souffrance de Gabriel et au désespoir des parents. Le père se revoit dans cette chambre d’hôpital, les mains retournées en signe d’impuissance, tournées vers qui, vers quoi ? Ce sont les derniers instants de Gabriel :

    « Voici que, dans la pénombre, la mère est assise au chevet de son fils, la te^te penchée sur lui, les deux mains posées sur son bras ; Hélène, debout, en retrait, regarde elle aussi Gabriel qui dort, ou qui voyage dans les visions de la morphine. Toutes deux le veillent et ne le quittent pas des yeux, comme s’il suffisait d’un moment d’inattention pour qu’il nous échappe à jamais. Voici que le père, debout lui aussi, sans en avoir d’abord conscience, les bras écartés du corps, ouvre les mains. C’est le geste instinctif d’impuissance de qui s’avoue désarmé; ces mains devraient agir, mais ne peuvent plus rien faire cette fois, plus rien à prendre ni à donner, rien à saisir, on ne peut plus caresser l’enfant, ni le soigner ni le prendre dans ses bras pour le consoler, comme quand il était petit et qu’il était tombé, on le voudrait mais c’est impossible, alors que faire d’autre, devant l’inéluctable, que de laisser ouvertes les mains. »

    La suite est tout aussi émouvante avec une magnifique comparaison avec des comparaisons puisées dans les souvenirs esthétiques de l’auteur. Lui revient alors en mémoire des scènes de « descentes de croix des maîtres anciens ». Et puis le père culpabilise de réagir ainsi dans un moment pareil :

    « S’en vouloir un instant de faire l’esthète et l’amateur d’art au moment même de la mort de son enfant, même là trouver encore le moyen de simagrées et des poses avantageuses, et puis non, comprendre que ce n’est pas cela, ils savaient, les maîtres anciens, ce que c’était que la souffrance humaine, ils connaissaient bien ce qui s’empare des muscles et des regards, cette force qui meut les bras, incline les têtes et fait jaillir les larmes, comme si une présence invisible empoignait, tordait et modelait ce corps qui ne sait pas ce qui s’empare de lui, qui ne sait pas comment ni où se tenir, et s’abandonne. »

    Certes la littérature peut-être source de consolation ou de distraction (surtout en période de confinement) mais elle nous aide aussi à nous rapprocher en témoignant d’une universelle expérience.

  • Un peu de poésie

    La librairie Les Arpenteurs, au jour 15 de sa bienheureuse opération #onconfineonbouquine, a eu la bonne idée de nous inciter à relire de la poésie. « Il traîne parfois depuis des années dans notre bibliothèque, pour la frime ou un recueil étudié il y a des années qu’on se trimbale depuis… Alors saisissez-vous de votre livre de poésie parce qu’on s’accorde trop peu souvent une parenthèse lyrique ! » nous encourage Gaëlle.



    Grâce à mon amie Catherine E. qui écrit des poèmes, j’ai retrouvé le plaisir de lire de la poésie avec parfois une joie enfantine, parfois des larmes qui montent aux yeux, des bouffées d’émotion. Catherine publie ses poèmes sur un blog au joli nom de Sansonnettes & Sornettes dont je vous recommande la lecture. Ses textes sont parfois graves, parfois légers, souvent mélancoliques.

    Récemment je lui ai demandé si elle était inspirée par le coronavirus. Ce thème d’inspiration ne l’a même pas effleurée. Par curiosité elle est allée chercher dans son dictionnaire de rimes les mots qui rimaient avec virus : omnibus, antivirus (bien sûr), papyrus, terminus, ficus, Nostradamus ? Amusez-vous à compléter…

    Je l’avais interrogée avant le confinement à l’occasion de l’autopublication de son recueil « Failles temporelles »

    Près d’une cinquantaine de tes poèmes figurent dans le recueil « Failles temporelles ». Pourquoi avoir choisi de les publier maintenant ?

    Jusqu’à présent je les publiais sur mon site Sansonnettes & Sornettes et pour avoir de la visibilité auprès d’un public sélectionné. Et là j’ai eu envie d’élargir le cercle de mes lecteurs et de montrer mon travail à des personnes qui ne savent pas forcément ce que je fais en dehors de mon activité professionnelle. J’ai envie de dire « j’éprouve des émotions et c’est ainsi que je les exprime ».

    Et pourquoi avoir choisi la poésie et ses contraintes d’écriture ?

    La poésie est parfaitement adaptée à l’expression des émotions, des souvenirs. Elle est pour moi une écriture spontanée, adaptée au temps que je peux consacrer à l’écriture.

    Écriture spontanée ne signifie pas sans contraintes. J’aime en ajouter en créant par exemple des quatrains avec la même rime, en cherchant le mot juste, en retravaillant. La contrainte peut être amusante…

    A la lecture de tes poèmes on ressent souvent de la mélancolie, de la légèreté mêlée à la gravité dans l’évocation du temps passé ….

    Oui mes poèmes sont souvent des méditations sur le temps qui passe, sur le sentiment d’être passée parfois à côté de quelque chose. Mes textes inspirés de mes voyages en Afrique, par exemple, sont la transposition du sentiment d’avoir vécu des événements sans les comprendre. Ils me font revenir vers des situations que j’ai vécues, retenues mais sans saisir leur sens.

    Extrait de Failles Temporelle – Entre Mis Recuerdos

    PAGNES ET NIGERIANES

    J’ai pris le vol de nuit pour Abidjan la douce…

    Au matin un petit taxi
    couleur de poule rousse
    m’a emmenée à Cocody
    et j’ai regardé le jour enflammer
    la lagune et les Deux-Plateaux
    accompagnée par mes amies
    des putains de haute volée
    vêtue de leurs plus beaux atours
    avec leurs grands turbans noués
    sur leurs jolies têtes rasées
    elles sont hautes comme des tours
    et fières comme Yamousso
    accoudées aux bars des hôtels
    elles guinchent les hommes d’affaires
    qui cherchent à se brûler les ailes
    moi je n’ai rien fait pour leur plaire
    mais elles aiment ma compagnie
    Elles m’entraînent au cinéma
    voir Sidiki Aba jouer dans « Petanqui »
    et tandis que le public debout
    interpelle les stars à l’écran
    nous semons des noix de cajou
    partout sur le parking géant
    Nous sommes parties en balade
    à Treichville sur le grand marché
    voir les langoustes et les daurades
    manger un Tiep sénégalais
    en moquant les hommes en costard
    qui voudraient pour quelques dollars
    marier les princesses exilées

    Je partais le lendemain soir
    elles sont venues me dire au revoir
    dans la grande salle d’attente
    sans leur pagne sur leur tête nue
    elles étaient si différentes :
    je ne les ai pas reconnues !