Catégorie : Romans

  • N’essuie jamais de larmes sans gants

    de Jonas Gardell, Editions Gaïa, traduit du suédois par Jean-Baptiste Coursaud et Léna Grumbach

    Le titre de ce roman reprend une phrase terrible prononcée par une infirmière à l’intention d’une aide-soignante qui vient d’essuyer des larmes sur le visage d’un homme en train de mourir du SIDA. Nous sommes dans les années 80, en Suède, au début de l’épidémie de SIDA. A cette époque, les médecins ignoraient encore tout de la maladie, de ses modes de transmission et l’AZT n’existait pas. Et même dans un pays comme la Suède, considéré comme un modèle de société, les malades étaient traités comme des pestiférés.

    Paris, Les Halles, mai 2017 Photo : Ph. Dixmier

    Le thème est traité autour de deux jeunes hommes, Rasmus et Benjamin. Rasmus quitte sa petite ville, une famille aimante et protectrice, pour Stockholm. Il ne s’est jamais senti accepté dans son environnement. Benjamin et sa famille font partie des Témoins de Jéhovah. Benjamin est entièrement dévoué à son église. Il va rencontrer Rasmus chez Paul, homosexuel assumé, excentrique et généreux, qui a créé autour de lui une véritable famille composée d’hommes rejetés par leurs familles et par la société.

    En plus d’une très belle histoire d’amour entre Benjamin et Rasmus, ce livre est un véritable document sur l’apparition du SIDA qui nous rappelle comment le regard de la société a évolué. Pour les personnes qui ont vécu ces années, qui ont perdu des amis, qui ont vu toute une génération d’hommes jeunes partir vers la mort, c’est un rappel en forme de coup de poing. On y trouve de très beaux portraits d’hommes qui se sont soutenus dans la souffrance et dans la mort. Un récit souvent poignant dans la description de la détresse, de la déchéance physique. Les larmes arrivent fréquemment. Les femmes ne sortent pas grandies : lâches, abandonnant leurs fils qui meurent seuls. Terrible.

    Le chapitre 3 du livre, « La mort », s’ouvre sur une citation extraite de la Bible (p.403), qui explique de façon métaphorique comment la vie de chacun est comptée, comment certains sont sacrifiés « au cordeau » :

    A l’époque où David, le bien-aimé de Dieu, était roi d’Israël, il battit les Moabites. Les Moabites vaincus, il les mesura avec un cordeau en les faisant coucher par terre ; il en mesura deux cordeaux pour les livrer à la mort, et un plein cordeau pour leur laisser la vie. (…) Il mesura les Moabites vaincus et couchés par terre. Avec un cordeau furent mesurés ceux dont la vie était terminée, ceux dont le moment de mourir était venu. Avec un cordeau furent mesurés ceux qui seraient laissés en vie. Ainsi est mesurée la vie de chacun. La vôtre comme la mienne. Nous ne savons pas de quelle longueur nous relevons. Nous vivons mieux notre vie si nous comprenons que nous ne disposons que d’un temps mesuré, si nous comprenons que nous sommes couchés par terre. Et que quelqu’un tend le cordeau pour nous mesurer.

    Quand Rasmus était petit, il se promenait régulièrement dans la forêt avec son père. Un jour, il a aperçu un élan blanc, un animal très rare, considéré comme un accident génétique. L’image de cet élan blanc l’accompagnera toute sa vie. Bien plus tard, Rasmus apprendra qu’un élan blanc a été abattu. Les avis sont divisés « sur le droit de l’élan blanc à vitre en paix parmi la faune ». « Il n’a pas sa place dans notre faune », dit le chasseur qui l’a abattu.

     

  • Douleur

    de Zeruha Shalev

    Traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, Gallimard

    Ah ! La tête de ma libraire préférée quand je lui ai annoncé que je n’avais pas accroché à ce livre (à peu près la même tête quand, il y a quelque temps, j’avais dit ne pas avoir adoré « Réparer les vivants » de Maylis de Kerangal).

     

    les halles 3 mai 2017
    Paris, Les Halles, mai 2017 Photo : Ph. Dixmier

    Ce qui m’a agacée dans Douleur, c’est Iris….le personnage principal. Ce qui est embêtant vu qu’elle est présente à toutes les pages. Iris est le genre de femmes qui ressent tout plus que les autres : elle est plus sensible, plus fragile, etc. Elle a des circonstances atténuantes. Iris a été blessée (sérieusement blessée) dans un attentat et, dix ans plus tard la douleur ressurgit, plus forte. Lors d’une consultation à l’hôpital, Iris retrouve Ethan, médecin spécialiste de la douleur et son grand amour de jeunesse qui l’avait quittée brutalement sans trop d’explications.

    Iris est mariée, même si son couple bat de l’aile, et elle doit en plus affronter une situation difficile avec sa fille qui semble être tombée dans les mains d’un gourou. La passion ressurgit entre Ethan et Iris et c’est là que j’ai commencé à décrocher….Sans doute parce que j’étais persuadée qu’Iris et Ethan ne se retrouvaient pas et que ce retour de flamme n’existait que dans la tête d’Iris. Des indices m’ont poussée à penser cela : le mari d’Iris lui pose peu de questions sur ses absences, Ethan semble planer sans s’intéresser à la vie d’Iris. Il est comme désincarné. Cette interprétation rendrait le livre plus intéressant selon moi mais j’attendais une chute qui n’est bien sûr pas venue.

    En revanche, l’auteure exprime à merveille le basculement que vit Iris à partir de l’attentat. Un basculement violent et physique puisqu’elle est éjectée de sa voiture, une projection qui emmène Iris de l’autre côté du monde.

    p.37, en parlant de son mari et de sa fille « (…) en les voyant, elle avait de temps en temps l’impression que son vol plané l’avait propulsée à une vitesse supersonique dans un autre pays d’où elle ne pourrait plus jamais les atteindre. »

    Pour me faire pardonner de ma libraire, j’ai lu, sur ses conseils, N’essuie jamais de larmes sans gants, de Jonas Gardell. Un livre suédois de 600 pages qui raconte comment a été vécue l’apparition du SIDA en Suède et comment les malades ont été maltraités. Résumé ainsi, cela peut effrayer mais c’est un livre magnifique (sortez vos mouchoirs !) qui fera l’objet d’une prochaine note de lecture.

  • L’île des chasseurs d’oiseaux

    De Peter May

    traduit de l’anglais par Jean-René Dastugue, Babel

    L'île des chasseurs d'oiseauxChaque été, un petit groupe d’hommes de l’île de Lewis, au Nord de l’Ecosse, va chasser le « guga » sur l’île de Sula Sgeir. Cette île inhospitalière et difficile d’accès, est occupée par une colonie de Fous de Bassan, une des plus importantes du monde paraît-il. Les gugas ? Ce sont les jeunes Fous de Bassan dont la chair est très prisée.

    Cette chasse aux gugas est au centre du livre. Fin Macleod, inspecteur de police revenu dans son île après 18 ans d’absence, y a participé quand il était adolescent et dans des conditions tragiques. C’est un rite initiatique réservé aux hommes de l’île de Lewis, of course ! (aucune femme sensée n’irait se prêter à une telle boucherie dans un lieu aussi peu accueillant !).

    Fin revient pour enquêter sur un meurtre commis sur l’île, avec une mise en scène semblable à celui sur lequel il enquête à Edimbourg. Le retour sur l’île est évidemment le moment de se confronter au passé, de retrouver les amis d’enfance figés dans cette île où rien ne semble bouger. La chasse aux gugas est au centre de l’intrigue et donne lieu à des pages dantesques. Il faut vraiment que la chair de ces oiseaux soit exceptionnelle pour se donner tant de mal au milieu des tonnes de guano, du vacarme des oiseaux, sans un brin de végétation ni un bout de terrain plat pour s’abriter. Tout n’est que pics, arêtes, angles, bruit sur cette minuscule île où les hommes vont se confronter, depuis toujours, aux éléments et parfois au péril de leur vie.

    Une lecture passionnante avec des personnages aussi rudes que leur environnement, une intrigue bien tournée, une ambiance rugueuse. « L’île des chasseurs d’oiseaux » fait partie du trilogie avec « L’homme de Lewis » et « Le braconnier du lac perdu ».

    A visionner pour avoir un aperçu de l’ambiance, la bande-annonce d’un documentaire réalisé par la BBC « The Guga Hunters of Ness« .

  • La chair

    de Rosa Montero, Métailié, traduit de l’espagnol par Myriam Chirousse

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    Plage de Bénerville, Normandie, 2016 Photo : Ph. Dixmier

    Avec un tel sujet, R. Montero aurait pu écrire un livre banal, scabreux, larmoyant ou carrément ennuyeux. Résumons : Soledad, femme de 60 ans bien conservée, travaille dans le milieu artistique et vit à Madrid. Elle organise une exposition pour la Bibliothèque nationale sur le thème des « écrivains maudits ». Alors qu’elle vient de se faire plaquer par son amant, un homme marié plus jeune qu’elle, Soledad décide d’embaucher un escort boy (un gigolo) pour l’accompagner à l’Opéra. Elle le recrute sur auplaisirdesfemmes.com (drôle non ? Il existait bien « Au bonheur des dames ». Elle veut bluffer son ex-amant (elle sait qu’il doit assister à cette soirée) en lui montrant qu’elle s’est consolée de leur rupture.

    Soledad aime les hommes jeunes et beaux. Avec Adam, elle va être servie…De leur rencontre s’ensuit non seulement une relation sensuelle (l’attraction de la chair parfois tarifée à 600 € la soirée, et parfois gratuite) mais aussi une série de péripéties liées à l’histoire d’Adam, réfugié de Russie. Dès leur première soirée, ils sont mêlés à une agression qui vise un restaurateur chinois que Soledad connait bien et qui sera secouru par Adam qui s’avère être aussi un bon électricien….(aussi bon que gigolo).

    Soledad est doublement confrontée à son âge : en amour mais aussi dans son travail, en raison de la concurrence d’une jeune architecte ambitieuse qui essaie de lui piquer sa place dans l’organisation de l’exposition. Grâce au sujet de l’exposition, l’auteure nous gratifie d’une incursion auprès d’un certain nombre d’écrivains (dont certains inconnus de moi) :

    Pedro Luis de Galvez « l’écrivain maudit officiel de l’Espagne qui allait dans les cafés avec son enfant mort dans une caisse pour demander de quoi l’aider à l’enterrer ».

    Maria Lejarraga, une dramaturge « nègre littéraire, épouse dédaignée, et auteur spolié »…par son mari. Elle écrivait : « Les femmes se taisent car, instruites par la religion, elles croient fermement que la résignation est une vertu. Elles se taisent par peur de la violence de l’homme ; elles se taisent par habitude de la soumission ; elles se taisent parce qu’à force de siècles d’esclavage elles en sont venues à avoir des âmes d’esclaves. » 

    Maria Luisa Bombal, « la première écrivaine homicide »

    etc.

    Autant de personnes au destin tellement romanesque qu’on se demande si R. Montero ne les a pas inventées (mais non tous les auteurs cités sont des personnes ayant existé, j’ai vérifié).

    Avec un sujet tel que celui-ci, on est tout le temps sur le fil du rasoir, à se demander quand le récit va trébucher dans le sordide. Et puis rien de tout cela. Soledad est une femme indépendante, lucide qui a vécu une jeunesse douloureuse. Elle ne s’apitoie jamais sur elle. C’est une femme libre, entravée par son âge. « Car l’un des mirages les plus répandus consiste à croire que nous n’allons pas devenir comme les autres vieillards, que nous serons différents. Mais l’âge nous rattrape toujours ensuite et vous finissez aussi tremblotant fragile et baveuse. »

    Rassurez-vous amies lectrices (et les autres) Soledad donne une belle image des sexagénaires. Bref, un délicieux roman, un rien mélancolique.

    Lu en 2017